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Billet de blog 31 oct. 2013

Le Point : fausse enquête sur les assistés

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C’était prévisible : il fallait bien que l’hebdomadaire dirigé par Franz-Olivier Giesbert tente de concurrencer le mensuel de la droite extrême Valeurs actuelles. Le Point a publié le 24 octobre un dossier intitulé « Comment la France fabrique des assistés ». Dossier qui aurait pu tout aussi bien être titré : « Comment Le Point fabrique une fausse enquête ».

En effet, comme bien souvent sur ce sujet, ce discours de droite n’hésite pas à sacrifier à des approximations ou à des erreurs volontaires pour marteler sa propagande et chercher à convaincre son lecteur (déjà bien chauffé) que la France se ruine à cause de sa politique sociale en faveur des plus pauvres.

Une précision : je mène campagne contre cette stigmatisation des personnes contraintes à faire appel à l’assistance pour survivre, que certains se plaisent à qualifier d’ « assistés », et, par un tour de passe-passe sémantique, y trouvent prétexte à condamner l’ « assistanat ». Défendre l’assistanat (voir mon texte sur le site du Monde (1) : « Vive l’assistanat ») ne consiste pas à prôner des politiques sociales qui imposeraient aux individus de rester chez eux, à ne rien faire, moyennant des indemnités qui seraient tellement élevées qu’elles les dissuaderaient à rechercher un emploi.

Non, s’opposer à ce discours contre l’assistanat, c’est mener un combat contre ceux qui, face à une politique économique inefficace qui jette sur le carreau des millions de personnes sans emploi, refusent qu’une politique sociale atténue les dégâts causés, et permette non seulement une survie (l’assistance) mais organise, autant que faire se peut, l’insertion sociale et professionnelle de ces personnes. C’est ce qui existe en France, c’est ce qui se travaille tous les jours sur le terrain, c’est ce que le législateur a voulu, qu’il soit de droite ou de gauche. Le respect du citoyen, et non pas le mépris, est inscrit dans la Constitution, et est rappelé dans de nombreux textes de lois devenus articles de Codes. Bien sûr, c’est insuffisant, bien sûr qu’il faudrait pouvoir faire mieux, mais le niveau de l’emploi ne permet pas de faire des miracles. Des activités sont mises en place, des emplois aidés sont utilisés, des initiatives sont prises ici ou là pour améliorer cette insertion.

C’est ce que refusent : Laurent Wauquiez évidemment et sa Droite sociale ( !), et une partie de l’UMP ; Marine Le Pen et la totalité du Front national (dont les militants, sur ce thème, squattent les forums des média sur Internet) ; Eric Brunet (2) ; Le Figaro magazine, qui a déjà sorti son dossier sur l’assistanat (3) ; Valeurs actuelles, qui récemment encore revendiquait sans vergogne la formule « assistanat, cancer de la société », après avoir donné quelquefois la parole à Michel Godet, un des idéologues de la droite dite « sociale » (4). Et donc Le Point.

Pour faire plus vrai, Béatrice Parrino prétend avoir rencontré un élu socialiste qui aurait reçu une famille venue chercher de l’aide et qui percevait déjà « 4500 euros d’aides nationales, locales, caritatives ». Bien sûr l’élu n’est pas nommé.

Un indice sans conteste de la mauvaise foi des auteurs de ce dossier : la confusion, que j’ai déjà dénoncée sur ce blog, entre « dépenses sociales » et aides pour les pauvres. Je cite : « le poids même de notre État providence est un obstacle à l’emploi. Pour financer les 660 milliards d’euros que ces bénéficiaires d’aides « grillent » chaque année, il faut recourir aux impôts et aux charges sociales ». Un « expert » canadien est interrogé par cette même « journaliste » et la question posée est la suivante : « La France consacre 33 % de son PIB à l’Etat providence, pourtant elle compte près de 9 millions de personnes en situation de pauvreté. Où est l’erreur ? ». Ces deux exemples pourraient suffire à démontrer la volonté d’induire le lecteur en erreur. Car « 660 milliards » (33 % du PIB), c’est la totalité des dépenses de santé et dépenses sociales au sens large. Une grande partie de cette dépense relève de l’assurance : les assurés ont cotisé, ils ne perçoivent aucune aide mais un retour sur cotisations (maladie, chômage, retraite). Or l’article dit clairement que ce sont des « aides », laissant entendre qu’il s’agit du RSA, et de secours divers (5).

Cette confusion gravissime (car je redis ici que le RSA socle c’est 7,5 milliards d’euros, soit à peine plus de 1 % de ces fameuses « dépenses sociales », pas tout à fait 0,4 % du PIB) est entretenue par Agnès Verdier-Molinié, du think tank IFRAP, habituée sur les plateaux de télévision à propager ce mensonge grossier, souvent sans être contestée. Elle a vraisemblablement fourni l’argumentaire du Point qui publie un tableau de l’IFRAP cherchant à démontrer qu’il ne sert à rien de chercher à travailler si l’on perçoit le RSA. Pour convaincre le lecteur, on a rajouté les cartes de transport gratuit dont un  couple avec deux enfants bénéficie en région parisienne s’il est au RSA. La différence avec un smicard est alors de 290 € : elle aurait été de 509 € sans cette spécificité parisienne (à vérifier d’ailleurs). Il faut être grassement payé pour diriger un cabinet d’études à la solde du patronat, pour imaginer qu’une telle somme est quantité négligeable.

Agnès Verdier-Molinié de l'IFRAP sur le plateau de C dans l'air (France 5) spécialiste du discours entretenant la confusion entre "dépenses sociales " et "aides sociales" [capture d'écran]

Le dossier évoque avec mépris tous ces chômeurs qui n’ont travaillé que quatre mois et qui, ainsi, peuvent « se glisser dans la file d’attente de Pôle emploi ». Il est allé à la pêche de quelques exemples extrêmes : le cas d’un chômeur travaillant au noir, une mère seule avec trois enfants à Marseille qui non seulement perçoit des allocations (RSA, AF, APL) mais encore l’allocation de rentrée scolaire (scandale). Un cas d’un homme sur un chantier d’insertion Emmaüs qui a refusé un CDI (l’animateur, qui révèle ce cas, dit bien que c’est une « exception », mais cela fera un quart de page dans Le Point). Une ville, Elbeuf, aurait « 52 aides » selon un rapport du Sénat (le maire tombe des nues). Le sociologue Numa Murard est appelé à la rescousse pour démontrer que ces aides ne servent à rien puisqu’il a écrit que « la pauvreté (…) s’est massifiée » à Elbeuf. Je ne suis pas certain que l’auteur du beau livre La morale de la question sociale appréciera d’être ainsi récupéré par ce brûlot anti-social.

L’aide aux jeunes, qui, une fois généralisée, coûtera 600 millions d’euros, est présentée comme une gabegie (un millième des dépenses sociales !). L’accompagnement par la Mission locale est confondu avec celui de Pôle emploi. Il est reproché bêtement aux caisses d’allocations familiales d’être au nombre d’une centaine sur le territoire (l’auteur semble n’avoir pas compris qu’il y avait autant de départements) et, puisque ces caisses travaillent avec les conseils généraux, il y aurait un « risque de clientélisme ». Sans parler que leurs assistantes sociales, prétend l’article, attribueraient elles-mêmes les aides et en fixeraient le montant (parfois pour aider à acheter une caravane, suivez mon regard).

Des locataires resteraient dans les HLM alors que leur revenu serait deux fois supérieur au seuil fixé : ce scandale concerne 10 000 locataires sur l’ensemble du territoire (sur 4,6 millions de logements de l’habitat social, soit 0,2 %) et il méritait bien d’être mis en exergue pour démontrer la « fabrique des assistés ».

L’Allemagne fait tout tellement mieux : certes il est admis qu’elle a pris des mesures « brutales », mais cela n’aurait pas augmenter la pauvreté (selon l’Institut de l’entreprise présidé par le PDG de Vinci, qui doit s’y connaître en la matière). Nos voisins d’outre-Rhin seraient plus économes en dépenses sociales : si on reconnaît que les Allemands dépensent beaucoup pour maintenir les femmes au foyer, on se garde de nous dire que 6,8 millions d’Allemands perçoivent les allocations de Hartz IV, contre 1,7 millions le RSA en France (il est vrai parce que les allocations de chômage sont versées plus longtemps dans notre pays).

Enfin, Pierre-Antoine Delhommais glorifie les décisions drastiques de David Cameron afin d’économiser 21 milliards d’euros de dépenses sociales. Pour atténuer le propos général du dossier, il propose de « réorienter [les dépenses sociales] vers de nouvelles catégories de populations, pour couper dans les prestations inutiles ». « Au lieu de secourir avec force les plus démunis, l’Etat-providence aide de façon aveugle, dans un gaspillage monstre, même ceux qui n’en ont pas besoin. Aujourd’hui, tout le monde « croque », d’une façon ou d’une autre, de la prestation sociale. Les riches comme les pauvres ».

Hypocrisie que de prétendre être favorable à un Etat-providence chargé de « secourir avec force les plus démunis ». Rien dans le dossier ne le laisse transparaître et c’est même tout le contraire. Certes, il y a des économies à faire : par exemple, des études ont largement montré que les Français dépensaient trop en médicaments (achetés, remboursés, et non consommés). Le dossier du Point dénonce à juste titre ce gaspillage ainsi que le nombre excessif d’examens de biologie médicale. Seules propositions qui tiennent la route. La critique de l’Aide médicale d’Etat (avec des suspicions au conditionnel) ressasse les accusations non étayées de l’UMP et du Front national (sur les opérations de confort). L’APA est accusée de financer les maisons de retraite, les services à domicile : « on a vu des aides servir à des travaux de jardinage, de coiffure ou plus simplement à tuer le temps en compagnie ». Tout est à l’avenant : des reproches infondés (par méconnaissance de ces dossiers complexes) ou sur des faits connus, mais limités (connus justement parce qu’ils sont contrôlés). Aucune analyse de fond, appuyée sur de vraies études. Les propositions sont parfois ridicules : les CAF plutôt que de verser les primes de rentrée scolaire « pourraient remettre des biens en nature aux familles », parce que chacun sait qu’une partie des chèques envoyés « servent  (..) à acheter des téléviseurs à écran plat ». Tous les poncifs éculés. Et pourquoi pas des bons d’achats en place des allocations familiales qui, si souvent, n’est-ce pas, ne sont utilisées que pour acheter du gros rouge qui tâche !

Ce dossier est là pour vendre du papier. Il n’est pas respectable parce qu’il n’est pas respectueux. Il méprise les publics. Il n’a nullement l’intention de faire un état des lieux et des propositions sérieuses pour réduire les déficits des comptes sociaux (qui pourraient être entendues quitte à être critiquées). Pour bien maintenir la confusion que je dénonce entre dépenses d’assistance et dépenses sociales, à aucun moment ce dossier de 11 pages n’indique que dans les 660 milliards d’euros (les 33 % du PIB), il y a 271 milliards de retraites (2011) et 243 milliards de santé (2012). A sa lecture, aucun lecteur ne peut l’imaginer. Il est pure idéologie. Une classe moyenne est caressée dans l’idée que toutes ces dépenses sociales expliquent qu’elle est pressurée. Elle croit que ce sont les « autres » qui dépensent. On lui désigne les coupables (les « assistés ») mais on ne lui dit pas qu’elle ferait elle-même les frais de ces appels à restrictions, puisque l’essentiel des « dépenses sociales » concernent tout le monde, les « riches comme les pauvres ».

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(1) http://abonnes.lemonde.fr/idees/chronique/2011/06/10/vive-l-assistanat_1533591_3232.html

(2) http://blogs.mediapart.fr/blog/yves-faucoup/091013/non-au-racisme-anti-pauvres

(3) 3 juin 2011

(4) Michel Godet à Valeurs actuelles le 15 juillet 2010 dans une interview intitulée « Assez d’assistanat sans contrepartie » (sic) déclare : « les personnes en difficulté sont entre les mains de travailleurs sociaux qui fondamentalement pensent qu’ils ne sont pas là pour panser les plaies du capitalisme ». C’est leur faire trop d’honneur (on doit bien en trouver quelques uns qui s’accommodent des plaies d’un ultra-libéralisme que Michel Godet défend envers et contre tout). C’est tout de même ignorer que les politiques sociales ne sont pas définies par les travailleurs sociaux mais par le législateur et mises en œuvre par les pouvoirs publics.

(5) Un petit encadré livre cependant plus loin le montant des « aides à la personne », sans le relier à ce chiffre astronomique de 660 milliards qu’on voulait nous présenter comme le total des aides « grillées » par les bénéficiaires. Or ce montant est de 16,4 milliards d’euros (RSA, prestation de compensation du handicap, allocation personnalisée d’autonomie pour les personnes âgées dépendantes et autres aides). Le total des aides, relevant de l’aide sociale, de l’assistance et non pas de l’assurance, consommées par les « assistés » est donc à peine à 2,5 % du total des dépenses dites sociales, à peine à 2,7 % des budgets de l’Etat et des collectivités locales cumulés, moins de 0,9 % du PIB.

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Voir le très bon dossier sur l’assistanat par Mathieu Magnaudeix sur Mediapart :

http://www.mediapart.fr/journal/economie/250411/la-france-un-pays-dassistes?page_article=1

Laurent Wauquiez réclamant en 2011 que 5 heures de "service social" (!) soient imposées aux personnes touchant le RSA [capture d'écran, photo Nicolas Krief, AFP]

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