Quand une élue fait la promo des épandages agricoles

Confirmant le constat d’échec des très onéreux plans « Écophyto », la valse des épandeurs printaniers se poursuit, notamment sur les grandes cultures. Malgré les pollutions chimiques de plus en plus prégnantes et l’opposition de plus en plus grande de la population, une élue municipale d’une commune rurale, chargée de l’environnement, fait la promotion de la pulvérisation : « Dédramatisons-la ! »

La commune de Hondeghem n’a pas rejoint le Collectif des maires anti pesticides1, comme sa (presque) voisine de Wignehies dans le département du Nord. Et pour cause : avec force émoticônes souriants et clins d’œil complices, la page Facebook de la mairie de Hondeghem (59) en prend même le contre-pied, en relativisant la dangerosité des « épandages phytosanitaires », selon la terminologie des industriels. Dans une publication du 30 avril2 et par la voix de l’adjointe à l’agriculture et à l’environnement (sic), travaillant dans le médico-social et accessoirement épouse d’agriculteur, la municipalité de cette commune rurale de moins de mille habitants tente d’atténuer l’image négative de la pulvérisation agricole : « Aujourd’hui, une publication pour vous aider à comprendre la pulvérisation, pourquoi comment dédramatisons-la », proclame Céline Asseman. Première question ? Est-ce bien son rôle alors que les communes ont l’interdiction d’utiliser des pesticides dans l’espace public depuis le 1er janvier 2017 ?

Epandage © Département des Yvelines Epandage © Département des Yvelines

En préambule, elle tient à affirmer que les épandages de pesticides sont « de moins en moins utilisés », ceci en totale contradiction avec les chiffres officiels et surtout les différents constats d’échecs des pas moins de trois plans Écophyto (2008, 2015 et 2019), très onéreux pour le budget de l’État (400 millions d’euros rien que pour 2018). Au cours de la décennie 2008-2018, le NODU (Nombre de doses unité, ndlr)3 de pesticides a grimpé de 25 % en France, selon un indicateur mis en place par le ministère de l’Agriculture en 2008, juste après le Grenelle de l’Environnement. L’échec est patent et acté par la Cour des comptes qui constatait début 2020 : « dix ans après [le lancement des plans Écophyto en 2008], malgré des actions mobilisant des fonds publics importants, ces plans n'ont pas atteint leurs objectifs »4. Élisabeth Borne, à l’époque ministre de la Transition écologique et solidaire, ne pouvait qu’admettre, affligée : « La politique menée depuis dix ans ne produit pas les résultats attendus. » Il faut dire que 2018 avait constitué un record en matière d’achats de pesticides, justifiés par de simples « effets de stocks », selon la FNSEA alors que l’objectif de réduction de 50 % de l’usage des pesticides n’a pas même été approché de loin, malgré un report d’objectif de sept ans jusqu’à 2025. Et le référé de la Cour des comptes de taper sur les doigts de nos gouvernants, prompts à appuyer sur la pédale de freins quand il s’agit de prendre des mesures qui peuvent déplaire à la FNSEA : « l'État pourrait davantage influer sur les modes de production agricole et les filières par l'exercice de ses compétences normatives, de régulation et d'information. ».

Des pesticides dans l'air

L’été dernier, une campagne inédite de mesures des pesticides dans l’air respiré par tout un chacun avait révélé la présence de l’inévitable glyphosate, mais également de pesticides interdits depuis belle lurette5, nectars chimiques qu’on retrouve aussi dans les eaux alimentant nos robinets, selon des analyses des agences régionales de santé.6 L’arrivée de nouveaux pesticides comme les SDHI, inquiète aussi fortement la communauté scientifique. Rappelons au passage que, suite à un intense lobbying de l’agro-chimie7, des pesticides, interdits en Europe ou dans les pays de l’OCDE, sont toujours produits en France pour l’exportation vers des pays moins regardants et souvent pauvres. Enfin, la littérature scientifique commence à être sérieusement étoffée en ce qui concerne la pollution de nos environnements et ses effets graves et à long terme sur la santé des agriculteurs et des habitants.

Alors pour calmer les éventuelles angoisses des habitants de Hondeghem, dont les narines pourraient être chatouillées par les passages répétés des pulvérisateurs grand format dans cette plaine agricole de Flandres, la page Facebook de la municipalité explique que s’il y a toujours autant de pulvérisateurs en balade, ils contiendraient « de moins en moins » de pesticides. Elle met en avant la plus grande résistance des nouvelles sélections variétales. Ou encore le « respect de seuils de tolérance économique », reprenant les éléments de langage de la FNSEA, ce qui se traduit par un épandage seulement lorsque la densité de parasites rend la dépense inévitable. Un argument de l’agriculture raisonnée, autre mantra de la profession. Ce qui veut dire qu’avant l’arrivée de l’agrochimie, les paysans ne raisonnaient pas beaucoup !

Pulvérisation agricole © Jay Oliver Pulvérisation agricole © Jay Oliver

Céline Asseman fait ensuite la publicité des « solutions de bio-contrôle », des coccinelles au purin d’ortie ou de prêle. Peut-être dans son jardin mais pour ce qui est des grandes cultures, ce n’est pas gagné. Certes des expériences existent avec le purin d’ail, par exemple, mais essentiellement et logiquement chez des agriculteurs bio ou en agroécologie8. Des pratiques donc malheureusement encore trop marginales. En grandes cultures céréalières, d’autres essais ont cours avec le phosphate ferrique ou le souffre, des produits nettement moins sexy que les coccinelles, et qui ne sont utilisés que sur moins de 10% des cultures concernées. Même si les départements des Hauts-de-France, le Nord en particulier, ont marqué des points dans les conversions bio ces derniers temps (essentiellement en élevages laitiers), la région pointe encore à la onzième place sur les treize régions métropolitaines en ce qui concerne le dynamisme des conversions9. Statistiquement, il y a donc de forts risques que le pulvérisateur passant dans le champ d'à-côté soit moins amical qu'une escadrille de coccinelles en rase-mottes.

Enfin, elle insiste sur le fait que «le pulvérisateur ne sert pas qu'à épandre des produits phytosanitaires, mais aussi des fertilisants, des "boosters de cultures", des stimulateurs de défenses naturelles et d'autres produits naturels […].» C'est vrai, ces méthodes alternatives existent, mais là encore de manière timide, car onéreuses et techniquement pas tout à fait efficaces à grande échelle. Mais surtout, les produits de cette catégorie fourre-tout, souvent affublés du préfixe marketing “Bio” rassurant, sont loin d'être tous naturels. C'est même une foire à tout où l'on trouve aussi bien des substances issues du vivant que des produits de synthèse d'origine non xénobiotique ou, au contraire d'origine xénobiotique (molécules type pesticides). Et selon une étude commanditée par le Centre d'études et de prospectives du ministère de l'Agriculture, de l'Agroalimentaire et de la Forêt (MAAF)10, cette «grande diversité de substances actives, commercialisées ou en cours de développement […] s'explique par un intérêt marketing fort des industriels dans les vingt dernières années […].»

Dans la foulée de la publication de la mairie de Hondeghem, le site Action agricole picarde de la FDSEA de la Somme, a enchaîné par un article avec la même photo et dans une version d'amicale complicité. Les habitants rétifs aux pesticides n'ont plus qu'à faire profil bas. «Nos agris (sic) sont en première ligne de ces traitements… alors rassurez vous, toutes les précautions sont prises pour tous les citoyens», conclut d'un clin d'œil d'émoticône l'adjointe au maire.

Hondeghemoises, Hondeghemois, dormez sur vos deux oreilles… mais avec un pince-nez.

Zone sans pesticides © Rick Obst Zone sans pesticides © Rick Obst

1. https://www.maireantipesticide.fr/accueil. À noter que la bataille judiciaire sur les arrêtés communaux anti pesticides, deuxième génération, est toujours en cours. Voir aussi : https://www.linfodurable.fr/environnement/la-carte-de-france-des-communes-mobilisees-contre-les-pesticides-13563.

2. https://www.facebook.com/villehondeghem.

3. Le nombre de doses utilisées (NODU) est une mesure plus fiable que le tonnage total, les produits étant de plus en plus concentrés ou actifs et tenant dans un moindre volume à l’achat.

4. https://www.ccomptes.fr/fr/publications/le-bilan-des-plans-ecophyto.

5. l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) et le réseau des Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (AASQA) fédéré par Atmo France se sont associés pour mener la première Campagne nationale exploratoire pesticides (CNEP).

6. https://www.generations-futures.fr/actualites/exppert-12-pesticides-eau-robinet/.

7. https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/01/28/pesticides-interdits-le-lobbying-des-industriels-pour-continuer-a-produire-en-france-et-exporter_6027530_3244.html.

8. Par exemple cet agriculteur dans l’Eure, région céréalière https://www.agri-culture.fr/article/agriculture-vegetal-lin-oleagineux-proteagineux/grace-aux-macerations-dail-je-nutilise-plus.

9. 1,2% des surfaces agricoles utiles dans les Hauts-de-France contre 5,7% en moyenne en France : https://colloque.inrae.fr/enbioexpe-agribio/Media/Fichier/2-Presentation-chiffres-bio-DRAAF-Clelia-Jacquot.

10. https://agriculture.gouv.fr/telecharger/70560?token=ebe86ac2eb51031cf04577b0a72f73b9ee9200913781e413f71a82f08da6e798.

11. https://www.action-agricole-picarde.com/dans-le-nord-une-commune-fait-de-lanti-agribashing.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.