Le zèbre peut-il être raciste ?

La Déclaration universelle des droits de l’Homme était pourtant une belle idée : « …sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique… » La discrimination et le racisme sont des expressions nauséabondes de la volonté de dominer de certains. Politiques, partis, colonialistes et capitalistes s’en servent pour diviser et mieux régner.

Race ? Quelle race ? Je ne vois que des femmes et des hommes très… humains.

Moi, je suis né mâle blanc. Je ne peux pas en vouloir à mes parents puisqu’ils sont blancs. Je ne me sens pas coupable d’être blanc puisque le spermatozoïde paternel et l’ovule maternel n’en ont fait qu’à leur tête et ont décidé de mon sexe et de ma couleur de peau sans me consulter. Comme pour le reste d’ailleurs, avec ses avantages et ses inconvénients.

Mais naître blanc, même dans une famille modeste et non dominante, c’est endosser une Histoire, une culture, dont on met longtemps à prendre connaissance et conscience, à condition d’être curieux, de se poser des questions. Parce qu’assumer l’Histoire, c’est d’abord la connaître. Et là, il faut bien reconnaître qu’on ne nous apprend pas notre Histoire mais une histoire, de la famille à l’école en passant par les médias. Dans les années soixante et soixante-dix (ma jeunesse), les livres d’histoire et les programmes scolaires ne nous proposaient qu’un roman national, à la gloire exclusive d’un nationalisme colonialiste et faisandé, héritage des manipulations politiques de la IIIème république qui a écrasé les utopies de la Commune. Le roman national est un concept cher à Nicolas Sarkozy, au catho-royaliste Lorànt Deutsch et à tous leurs congénères, politiciens et historiens politisés, qui manipulent ce roman au service de leurs idéologies. Les clergés ont aussi joué un rôle déterminant dans ces falsifications historiques, dans beaucoup de pays. Je ne sais si cela est toujours aussi prégnant dans les programmes actuels de l’Éducation nationale. Mais d’une manière générale, l’école, jusqu’à l’université, reste l’instrument idéal pour perpétuer l’ordre dominant, militaire, colonialiste, capitaliste et bourgeois. Elle nous sert une histoire à la mémoire sélective, figée, voire falsifiée, alors qu’il s’agit d’une matière de recherche vivante, mouvante, au rythme de découvertes permanentes. L’école devrait être là avant tout pour former des esprits critiques et curieux.

Dans les années soixante et soixante-dix, on n’apprenait par exemple pas le passé esclavagiste des pays coloniaux, sauf sous la forme d’un vague commerce triangulaire générateur de richesses en sucre, coton et autres denrées coloniales, pour ce grand pays rayonnant sur le Monde que devait être la France. Adolescent, je me passionnais pour les explorateurs de mondes à découvrir. L’histoire terrible de l’esclavage, j’ai commencé à la découvrir dans les carnets de route de David Livingstone, anti-esclavagiste mais par ailleurs éclaireur au service des futurs pilleurs de ressources coloniales, y compris de chair à canon. Au lycée, aucun prof d’histoire ne m’a appris que les tirailleurs africains de la seconde guerre mondiale avaient été privés de défilé sur les Champs-Elysées ou, pour certains, avaient été massacrés par leurs frères d’armes français à Thiaroye (Sénégal) en 1944.

La discrimination, déchéance très humaine

Kiss-in 14 février 2010 Paris © Philippe Leroyer Kiss-in 14 février 2010 Paris © Philippe Leroyer

Les racistes sont une engeance, des personnes abjectes, amères et recroquevillées sur leurs égos, sur leur grotesque sentiment de supériorité, un Zemmour déblatérant sur Cnews par exemple. Non seulement ils excluent leurs opposés, mais ils poussent ceux qui ne sont ni l’un ni l’autre, à être des apatrides culturels, alors que métis,immigrés, réfugiés, ont des trésors à échanger.

Et l’ostracisation n’est pas qu’une affaire de couleur de peau ou de différence de culture.

Je suis blanc, mais je suis aussi né autiste, donc atypique dans un contexte de liens sociaux normés par la culture qui m’a vu naître, ses modes, ses lois parfois iniques, ses codes abscons. Mes rapports avec les autres ont donc été compliqués. Je n’acceptais pas [ne comprenais pas] nombre d’usages sociaux et j’étais discriminé pour cette raison. Cela a commencé dès la maternelle parce que Madame la directrice, de toute sa hauteur dominante, se faisait fort de (re)dresser les enfants qui dépassaient du moule. Mais, par la suite, ne me suis-je pas discriminé moi-même en refusant souvent d’affronter des interactions sociales qui me paniquaient ?

Bizarrement, en Afrique, objet de tous mes désirs d’ado, j’ai eu plus de facilité à établir des contacts au fin fond du Sahel que dans les microcosmes français. J’ai même pour habitude de dire que je suis devenu un homme dans cette immensité aride, tant les Africains rencontrés m’ont apporté de valeurs humanistes. L’admiration n’est pas béate : j’y ai aussi rencontré la méfiance, le danger et le méprisable, comme dans toute communauté humaine. Mais si j’y suis allé avec l’empreinte de ma culture, c’était aussi sans préjugés et avec l’esprit de curiosité, de soif d’apprendre de l’autre. C’est une moitié de chemin. Il n’était dès lors pas difficile de repérer en face, celle ou celui qui accomplissait l’autre moitié du chemin et d’échanger au point de rencontre.

Au fond des grandes étendues africaines, le plus loin possible des rumeurs et des méfaits du monde capitaliste, j’ai constaté que les anciens y étaient encore écoutés et respectés, que les handicapés y étaient entourés, que les enfants y étaient collectivement protégés. Que face au patriarcat religieux s’organisait un féminisme matriarcal, au moins dans les zones sans conflit.

Mais j’y ai aussi découvert qu’un village de descendants d’esclaves payait redevance en travail à un village voisin de descendants d’esclavagistes, avec de surcroît l’interdiction d’ouvrir une école. Que des Noirs albinos ou des homosexuels pouvaient y être au mieux bannis, harcelés, au pire condamnés à mort. Que les haines ethniques rampantes et centenaires existaient et qu’elles étaient parfois instrumentalisées par des régimes corrompus souvent soutenus par des pouvoirs occidentaux.

Le blanc et le noir n’existent pas, juste une infinité de dégradés

Kiss-in 14 février 2010 Paris © Philippe Leroyer Kiss-in 14 février 2010 Paris © Philippe Leroyer

Dans une société occidentale de castes, il ne suffit pas d’être blanc pour ne pas être victime d’exclusion, d’éviction, de quarantaine. Les riches se bunkerisent, toisent la classe moyenne et tiennent les pauvres à bonne distance. Handicapés, punks à chiens (ou à chats), gros, petits paysans, LGBT, sans domiciles… ont bien des raisons de se sentir ostracisés. Urbains et ruraux marquent leur pré carré culturel.

Les religions sont discriminantes malgré de rares affichages œcuméniques et toute leur histoire montre qu’elles ont largement contribué à exclure la femme, à rejeter le mécréant, l’homosexuel, l’apostat, l’impie, et même les caricaturistes. Excommunications et fatwas stigmatisent, anathématisent, condamnent, même entre courants au sein d’une même religion. Le patriarcat autoritaire est inhérent à la plupart des religions. La foi en l’humain est une religion bien plus inclusive.

Alors que l’on espérait tirées les terribles leçons du nazisme et des camps de la mort, manifestation ultime de l’immonde, il y a eu les Khmers rouges, Srebrenica, le Rwanda, le Darfour, les Ouïghours, le Biafra, les Rohingyas… une litanie incomplète et bien trop longue de carnages et d’expressions haineuses du rejet de l’autre.

Le capitalisme, système idéologique de la compétition et donc de la loi du plus fort, du tous contre tous, participe fondamentalement aux communautarismes et, au sein de ceux-ci, à l’individualisme qui segmente, divise et finalement soumet. Les politiques et les partis jouent de ces lignes de séparations pour construire leur pouvoir. Tous manipulent des décennies [sinon des siècles] de non-dits, de rancœurs, justifiées ou non, mais non purgées. Pour la France, regarder en face son passé colonialiste, impérialiste, militaire, est plus difficile que de condamner les réunions non-mixtes d’un syndicat étudiant ou chercher des poux islamo-gauchistes dans les rangs des universitaires.

Kiss-in 12 décembre 2009 Paris © Philippe Leroyer Kiss-in 12 décembre 2009 Paris © Philippe Leroyer

Ce qui ne doit pas laisser libre cours aux replis identitaires. La réunion solidaire d’une communauté ostracisée est légitime mais ne doit pas exclure, se couper d’alliés de lutte qu’ils classent dans la catégorie des discriminants du simple fait de leur couleur de peau, de leur appartenance à une catégorie sociale ou culturelle. Une communauté, c’est avoir quelque chose en commun, mais elle n’est viable et ne peut s’enrichir que par une ouverture sur l’autre.

C’est pourquoi je suis devenu anarchiste. Parce qu’un anarchiste n’a pas de couleur, de race, de genre. Les anarchistes ont pour dénominateur commun le refus du pouvoir et de la domination, d’où qu’ils viennent, tout en proposant l’autonomie de l’individu et la liberté de choix de s’associer avec d’autres dans une communauté de projet commun. Pas de frontières à tirer, de soustraction à faire, mais une addition de talents, d’humanité, de solidarité pour un but au bénéfice de la communauté ainsi constituée. Ce qui n’empêche pas l’anarchiste d’être regardé avec circonspection sinon méfiance, voire dégoût par la société bourgeoise des bien-pensants.

L'Autre, celui qui n'est pas comme nous, a peut-être quelque chose à nous offrir. © Walimai.photo L'Autre, celui qui n'est pas comme nous, a peut-être quelque chose à nous offrir. © Walimai.photo

Suis-je d’une grande naïveté ? Peut-être. Mais j’ai plutôt bien vécu jusqu’ici avec ma naïveté et surtout avec les autres humains malgré mon handicap autistique qui me privait, à priori, de liens sociaux. Ceci dit, anarchiste, autiste, paysan non ¨ raisonné ¨ et vieux con, je cumule les motifs d’être discriminé. Ai-je été discriminé ? Oui, sans aucun doute, sans m’empêcher de prendre des voies de traverses pour contourner l’obstacle. J’ai, tout au long de ma vie, tissé des liens, fugaces ou pérennes, d’une immense diversité, pour mon plus grand bonheur.

Alors ne peut-on faire front ENSEMBLE aux discriminations donc aux dominations ?

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Variations en noir & blanc pour sourire ensemble

Comment être zèbre et raciste ? © Adrien Sifre Comment être zèbre et raciste ? © Adrien Sifre

La vie en noir & blanc est loin d’être grise, même un jour de pluie. Pourtant, rien n’est noir ou blanc, surtout dans la langue française. 

La preuve ?

On peut être blanc sans être blanc comme neige ou être noir avec des idées noires, et inversement. On peut être blanc mais avoir le visage cramoisi, livide, terreux, voire jaune pour un bileux ou lactescent pour un blanc-bec. On peut être noir et passer par toutes les couleurs des émotions. Un Blanc cassé… de fatigue est-il blanc, blafard ou blême ? Un Noir peut-il faire de l’humour noir et chauffer à blanc son auditoire. Un Blanc, qui est noir, a tâté de la bouteille tandis qu’un Noir superstitieux voudra repousser d’une voix blanche un chat noir. On peut être noir et préférer un blanc sec et blanc et choisir un pinot noir. On peut être la bête noire de quelqu’un sans être noir mais un Noir connu comme le loup blanc. On peut être blanc et jouer une noire au saxo sans fausse note comme on peut être noir et jouer une blanche au piano avec autant de talent. On peut être noir et blanchisseur et blanc et travailler au noir. Mais un Blanc ou un Noir très timides seront tous les deux transparents au milieu d’une assemblée multi-raciale. Et quelle différence entre un Noir qui passe une nuit blanche au cours d’une nuit noire et un Blanc qui broie du noir dans des draps blancs ? Et quel raciste peut être le daltonien ou celui qui est atteint d’achromatopsie ou de dyschromatopsie voire… aveugle ? Ce qui est sûr, c’est que dans le monde des dominants « selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », et ce, qu’elle que soit votre couleur de peau. Et que les noirs desseins des mafieux de la finance les conduiront toujours à blanchir leurs butins.

L’Humanité se traduit en un nuancier bien plus joyeux qu’un défilé d’uniformes vert-de-gris ou bruns ou noirs. Et l’humanisme, la solidarité, le dialogue, l’échange sont une palette de couleurs des plus chatoyantes. Vive l’universalité humaine !

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