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Billet de blog 6 août 2022

Mélenchon non-aligné sur la démocratie

Le vernis démocratique de Mélenchon vient encore de sauter et c’est insupportable quand il est censé emmener un programme de gauche et ses différentes composantes. Nier le droit des Taïwanais à vivre démocratiquement, à distance d’une Chine, plus autocratique que république, est disqualifiant à moins que l’ambition à peine cachée du tribun soit d’obtenir un pouvoir à la Xi.

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La vie d’un Chinois, encore plus s’il ne fait pas partie de l’ethnie han1, sous l’œil des caméras de surveillance sociale et des commissaires politiques ; sous le joug des contraintes massives et forcées (voir les confinements covid) ; sous contrôle de l’information, n’a pas grand-chose de désirable en ce qui concerne la liberté d’expression, l’autonomie de pensée, de critique d’un système à parti unique qui phagocyte la vie sociale et intellectuelle de son peuple. Les près de 24 millions de Taïwanais, qui goûtent à la démocratie depuis seulement quelques décennies2 et ont assisté à la mise au pas de Hong-Kong contre toutes les promesses faites par le régime de Pékin, craignent plus que tout l’intégration forcée dans une « Chine unique » telle que revendiquée en chœur par Xi Jinping et Mélenchon, avec les chaleureux remerciements de l’ambassade chinoise à Paris à ce dernier.

L’anarchiste que je suis, faute de voir advenir dans l’immédiat une organisation politique de notre pays radicalement différente, se sent évidemment plus proche du programme de la Nupes que de la gouvernance policière et néolibérale de Macron et de sa troupe de mercenaires du capitalisme. Mais le penchant autoritariste de Mélenchon me révolte. Sa mansuétude pour les dérives violentes, autocratiques et impérialistes des régimes des Xi Jiping, Poutine, Maduro, Chávez, m’est insupportable et je plains les militants et élus de la Nupes qui doivent justifier de telles positions devant le peuple français. Malgré leurs dénominations, ces régimes n’ont rien de « révolutionnaire », de « communiste », de « populaire » mais seulement l’égo surdimensionné de leurs dirigeants, leur culte de la personnalité, leur corruption, leur domination violente à l’aide d’appareils de police politique, leur intolérance vis-à-vis de toute voix non-alignée et de la différence, leur langue, non de bois, mais de plomb pour diffuser leur propagande. Ils sont des dystopies réalisées.

Mélenchon, vieux routier de la politique et des coulisses du pouvoir, se revendique non-aligné, allusion au mouvement des pays qui, durant la Guerre froide, refusaient de s’aligner sur les deux blocs idéologiques, États-Unis et Union soviétique. Les statuts du Mouvement des non-alignés revendiquaient une lutte, entre autres, « contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme ». Il est utile de remarquer que la Chine de Xi ne fait pas partie de ce mouvement mais y a obtenu le statut d’observateur, histoire de garder un œil sur ses voisins asiatiques sur lesquels elle fait peser de plus en plus ses vues impérialistes sur de larges territoires terrestres ou maritimes : outre Taẅan, Indonésie, Philippines, Vietnam, Malaisie sont sous pression, parfois militaire, des îles étant occupées, voire créées, par des bâtiments militaires chinois ou des faux-nez déguisés en bateaux de pêche. La Chine, tortionnaire des Ouïghours et des Tibétains, peut-elle dès lors revendiquer l’anti-impérialisme du Mouvement des non-alignés ?

Chez Mélenchon, qu’est-ce qu’être non aligné ? Il a construit son discours sur son opposition à l’Otan et à l’impérialisme américain. Fort bien. Mais, chez lui, cela semble aussi indiquer son alignement sur d’autres impérialismes ou sur des autocraties. Quand il paraphrase ou reprend littéralement les éléments de langage de Xi sur « la Chine unique », est-ce seulement un non-alignement sur le discours de Pelosi en visite à Taïwan ou est-ce aussi une adhésion aux menaces militaires de Pékin, à son capitalisme d’état, à son idéologie du parti unique, à son communisme dévoyé ?

Les Ukrainiens bénéficient d’à peine plus de bienveillance, de conversion récente, de la part de l’Insoumis en chef, bien plus ouvertement aligné par le passé sur les menées poutiniennes. En janvier dernier, Mélenchon estimait légitime la mobilisation militaire russe aux frontières ukrainiennes : « Les Russes mobilisent à leurs frontières ? Qui ne ferait pas la même chose avec un voisin pareil, un pays lié à une puissance qui les menace continuellement ? » (Le Monde 18/01). Le 30 janvier, il estime que la menace russe « n’existe pas »(France 5 30/01).3 Une semaine après l’invasion sanglante, le 1er mars, le même Mélenchon, candidat à la présidentielle, « regrettait » la fourniture d’armes par l’union européenne aux Ukrainiens pour se défendre. Aurait-il eu le même jugement lorsque les Anglais larguaient des armes à la Résistance française contre l’envahisseur nazi ? Les Ukrainiens auraient-ils dû ne pas résister à cette invasion brutale visant à renverser une démocratie, certes perfectible, mais certainement plus loyale que les pseudo-élections russes sans opposition ?

Bienveillant, ou pour le moins ambigu, envers un Poutine qui fulminait contre les révolutionnaires de Maïdan en 2014, dite Révolution de la dignité, qui fit tomber le poulain corrompu du Kremlin au pouvoir à Kyiv, Mélenchon n’a pas plus bronché lors de l’invasion de la Crimée. Croit-il réellement que le peuple russe est souverain alors que tout opposant est emprisonné, que toute presse libre est muselée, que tout débat est anéanti face à la criminalisation ne serait-ce que du terme « guerre » en Ukraine ? Ses revirements tardifs et de façade ‒ « il n’y a pas d’autre coupable que Poutine » enfin le 23 mars dans La Croix ‒ ne peuvent faire oublier ses positions et ses ambiguïtés passées. Favorable à l’intervention de Poutine en Syrie pour « régler le problème » Daech, Mélenchon le révolutionnaire a éludé le fait que Poutine larguait aussi ses bombes sur les rebelles à la dictature d’el-Assad.4 Russie, Chine, Venezuela, autant de pays où règnent prospérité radieuse, liberté et démocratie, et où dominent des autocrates chers au cœur de Mélenchon. Se présenter comme héritier de la Gauche pacifiste réclame plus de clairvoyance. La dissonance entre le discours erratique de Mélenchon et le programme de gauche de la France insoumise me donne mal au crâne.

1. : il existe cinquante-six ethnies en Chine, dont les Ouïghours, mais les Hans au pouvoir représentent plus de 90 % de la population. Le régime autocratique (les oppositions n’y existent pas) cherche à effacer, au moins culturellement, les ethnies minoritaires politiquement et socialement non orthodoxes.

2. : Après l’occupation japonaise (1895-1945), les Taïwanais ont connu la Terreur blanche (1947-1948), période de répression du régime de Tchang Kaï-Chek (environ 30 000 morts) puis la dictature du Kuomintang. La démocratie s’est progressivement installée dans les années 1980-1990.

3. : lire une recension de différentes déclarations mélenchonesques sur https://www.radiofrance.fr/franceinter/de-la-menace-n-existe-pas-a-la-russie-agresse-l-ukraine-sur-la-russie-melenchon-varie-3565552.

4. : https://www.dailymotion.com/video/x3ten0k.

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