Les mâles façons du pouvoir

Les abus de pouvoir du patriarcat sont ancrés dans nos sociétés et religieusement entretenus. La phallocratie s’est bâti une forteresse en s’emparant de tous les pouvoirs, politique, économique, religieux. Une Journée des droits de la femme, c’est bien ; l’égalité chaque jour de l’année, c’est mieux ; l’abolition des pouvoirs et des dominations, facteurs de discriminations, c’est l’avenir.

Je ne suis ni historien ni anthropologue et la recension de l’historique prise de pouvoir masculine serait trop longue ici. Ce qui est sûr, c’est que tout au long de l’Histoire, de la Révolution française1 au mouvement #meetoo, les victoires féminines ont été rares et remportées de haute lutte, les hommes leur octroyant au compte-gouttes des strapontins institutionnels. Les dernières découvertes archéologiques2 semblent pourtant montrer que les femmes n’étaient pas les « femelles soumises » attendant dans la grotte le retour du valeureux homme chasseur, dépeintes dans un discours très à la mode datant du 19ᵉ siècle. Elles chassaient, protégeaient le clan au même titre que les hommes. Les premières statuettes humaines sont d’ailleurs féminines, preuve du respect qui leur était vouées et du culte de la déesse-mère.

La datation de l’apparition du patriarcat est encore discutée. Mais on peut supposer qu’avec la sédentarisation, le développement de l’agriculture, l’apparition du travail, et de sa division sexuelle, et surtout les premières notions de propriété et la nécessité de défendre les richesses accumulées, les hommes ont pris progressivement le pouvoir, réduisant les femmes à la maternité et à la tenue du foyer familial remplaçant le clan.3 « Se développe alors ce que j’appelle la « fonction femme », qui associe aux femmes tout ce qui relève des utilités quotidiennes. Aux femmes, les services et les servitudes ; aux hommes, les tâches nobles et les responsabilités », analyse l’historien Ivan Jablonka4. L’apparition des religions monothéistes va très largement répandre, consolider et institutionnaliser ce pouvoir des hommes sur les femmes, pouvoir qui s’étendra comme une pieuvre sur les populations colonisées et asservies.

Le matriarcat est égalitaire et pacifique

Il n’est pas sûr que les mouvements de rébellion actuels des femmes suffisent à renverser le pouvoir masculin. Mais c’est l’un des pouvoirs à abattre pour instituer une société libertaire, égalitaire, humaniste, universaliste, écologiste et pacifique. Cette révolution, car c’en est une, n’est pas utopique. On l’a vu, le patriarcat est une invention moderne, à l’échelle humaine. Il n’est ni immuable ni éternel, pas plus que le pape ou les barbares de Daech. Non seulement le matriarcat semble avoir existé avant le patriarcat, mais il lui a survécu jusqu’à aujourd’hui sur plusieurs continents. Surtout le matriarcat n’est pas la domination féminine sur l’homme, une sorte d’inversion du patriarcat, argument fallacieux colporté par ce dernier. Dans un livre paru en français en 20195, Heide Goettner-Abendroth, philosophe allemande et chercheuse spécialiste des sociétés matriarcales, montre qu’elles sont au contraire profondément égalitaires et pacifiques. Critiquant l’idéologie suscitant la crainte d’un pouvoir exclusif féminin, elle veut populariser l’étude de ces sociétés matriarcales « pour aider les femmes et les peuples autochtones en particulier à penser une alternative au système de domination patriarcal et colonisateur ». Signe de l’héritage culturo-religieux de notre société, Le Monde6 titre à sa sortie : « « Les Sociétés matriarcales », d’Heide Goettner-Abendroth : là où le pouvoir est aux femmes », ignorant là encore l’idée d’égalité contre le constat du livre de l’autrice. Il ne s'agit pas de passer le pouvoir des hommes aux femmes mais de cogérer à égalité. Nous sommes loin aussi de certaines caricatures féministes à l’image du collectif Némésis, sorte de «Femen d'extrême droite», qui servent un autre pouvoir, celui des identitaires français anti-immigration. Rien d’égalitaire et pacifique là-dedans, plutôt une idéologie de rejet nauséabonde.

Le livre dHeide Goettner-Abendroth regorge d’exemples de ces sociétés matriarcales, passées et actuelles parmi des peuples autochtones7 souvent en retrait du cirque mondial du capitalisme dominant et majoritairement masculin. Car les hommes détenant encore très largement les leviers de pouvoirs économiques, managériaux et politiques, le capitalisme est l’un des plus solides pouvoirs phallocrates. Cherchez les femmes dans la longue liste des milliardaires.

L’égalité ne sera obtenue que par l’abolition des dominations, politique, économiques et religieuses

L’anarchie, qui proscrit toute domination, est donc une piste sérieuse au rétablissement de l’égalité et à l’effacement de toutes les discriminations, en précisant que l’anarchie n’est pas synonyme de désordre, slogan de l’idéologie capitaliste et autoritaire visant à discréditer cette alternative. C'est l'ordre sans le pouvoir. Le désordre est déshumanisant (il nie l’égale importance de chacun·e) et facteur d’inégalités sociales et de domination des plus forts. L’expérience de démocratie directe du Rojava, basée sur les théories municipalistes, libertaires et fédéralistes de l’Américain Murray Bookchin, est un exemple plein d’enseignement sur l’émancipation d’un peuple reposant sur un fédéralisme démocratique : démocratie directe, partage des richesses, écologie radicale et une forme de féminisme appelé « jinéologie » (science des femmes).8 Ces dernières, critiques du féminisme à l’occidentale, prouvent que les meilleures décisions sont une œuvre collective et locale. Chez les Kurdes du Rojava, les femmes combattent à l’égal des hommes (et sont actuellement sous la menace d’une invasion turque). On pourrait parler aussi du mouvement zapatiste du Chiapas (Mexique), les zapatistes se revendiquant « rebelles sociaux » voulant « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Et même dans un pays au pouvoir religieux aussi oppressant que celui du plus grand pays musulman, l’Indonésie, le peuple des Minagkabau se revendique du matriarcat.9

La femme occidentale ne retrouvera sa place sociale à égalité avec l’homme qu’à la condition que, collectivement, nous abattions les pouvoirs politiques, économiques et religieux et suscitions la multiplication d’expériences locales de démocratie directe, de groupes libertaires, coopératifs (un homme ou une femme = une voix) fondés sur des projets sociaux, économiques et culturels locaux.

 

1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Femmes_citoyennes_r%C3%A9volutionnaires#Une_prise_de_parole_contrari%C3%A9e.

2. https://information.tv5monde.com/terriennes/le-role-des-femmes-la-prehistoire-chasseuses-peintres-guerrieres-382233.

3. https://www.franceculture.fr/emissions/signes-des-temps/societes-patriarcales-vs-societes-matriarcales-peut-dater-la-naissance-de-la-domination-masculine.

4. https://lelephant-larevue.fr/thematiques/ivan-jablonka-les-regles-du-patriarcat-sont-integrees-chez-les-femmes-comme-chez-les-hommes/ (payant).

5. “Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde”, aux éditions Des femmes Antoinette Fouque, 25€.

6. https://www.lemonde.fr/livres/article/2019/10/11/les-societes-matriarcales-d-heide-goettner-abendroth-la-ou-le-pouvoir-est-aux-femmes_6015065_3260.html.

7. Voir aussi la série « Terres de femmes » sur Arte.

8. Voir l’article de Pierre Bence, https://reporterre.net/N-abandonnons-pas-la-democratie-directe-du-Rojava ou celui de Raphaël Lebrujah, https://mouvements.info/rojava-utopie-mobilisatrice/.

9. Les Minangkabau seraient 3 millions sur l’île de Sumatra et la plus importante société matriarcale du monde. https://www.youtube.com/watch?v=HDwOeC2gK5I, dans la série « Terres de femmes », Arte.

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