Atavisme agro-industriel

Les betteraviers sous traitants de l'industrie sucrière, aux abois sans nicotinoïdes, démontrent les impasses de la monoculture et d'une filière industrielle, et une totale méconnaissance ou d'une myopie volontaire des processus naturels. Les alternatives existent mais il est aisé de ne pas les voir.

Malgré de fortes oppositions, dans le camp même de la majorité, les députés ont voté à l'arrachée pour un nouveau tour de manège de l'industrie des pesticides et de l'agro-industrie sucrière.

Les betteraviers, comme les producteurs laitiers, sont les troufions de l'agro-industrie, enfermés dans un système et une filière qui ne s'embarrassent pas de contingences écologiques ou sociales. Exécutants soumis aux lois du marché, ils ne peuvent s'en sortir sans une volonté ferme, une bonne dose d'innovation et des aides à la reconversion pour ceux qui ont un vrai projet agro-écologique.

Ces dernières semaines sur les chaînes d'info, on a surtout vu des producteurs perdus dans d'immenses plaines rases, se lamentant d'une baisse de rendements, sans la moindre tentation d'évolution, sinon de révolution, dans leurs pratiques. Car ces terres, autrefois vivantes et fertiles, sans handicaps géomorphologiques, méritent mieux. Mais il est vrai que sortir d'un système productiviste niant totalement les biotopes, basé sur l'aliénation financière, demande une décolonisation totale de l'esprit d'exploitant agricole et des appuis psychologique, technique, financier et, on peut rêver, un accompagnement syndical de la FNSEA.

Aujourd'hui, on nous présente la filière betteravière comme vitale pour la France. Remettons les pendules à l'heure.

- L'excès de sucre, néfaste pour la santé, n'est bon que pour les actionnaires de l'agro-industrie.

- Il est utilisé avant tout par l'industrie agro-alimentaire qui farcit ses produits transformés ou ultra-transformés de sucre betteravier. Ses dérivés (pulpes) servent à gaver les élevages intensifs. Alliés aux ensilages (fourrages fermentés) ils provoqueraient systématiquement des cirrhoses chez les vaches laitières si, « essorées » sur trois à quatre lactations, elles n'étaient précocement envoyées à la casse, c'est-à-dire à l'abattoir pour alimenter les rayons viande plastifiée de la grande distribution.

- La betterave sert aussi à remplir les réservoirs de nos bagnoles avec le bioéthanol (devrait-on dire de l'agroéthanol), une absurdité quand on importe parallèlement une part non négligeable de notre alimentation.

- Près de la moitié du sucre produit en France est exportée. Exportations limitées jusqu'en 2016 à 1,4 million de tonnes elles ont triplé dès la saison 2017/2018. La fin des quotas a conduit à une extension des surfaces dédiées, à une surproduction et un effondrement des prix fin 2017. Le marché (des bourses et non des bouses) fait sa loi sur les ressources alimentaires.1

Alors peut-on faire autrement ?

Il n'est pas question ici de « revenir à la lampe à huile » (slogan qui ne ridiculise que celui qui le lance) mais de tirer le meilleur du savoir acquis durant les millénaires passés et de les améliorer par les techniques et recherches d'aujourd'hui.

Sans parler de l'agriculture biologique, plus pointue mais aussi dévoyée par la grande distribution, l'agro-écologie généralisée serait un immense progrès (et dans ce cas, le terme est justifié).

L'agro-écologie est certes demandeuse de plus de main d'œuvre (donc pourvoyeuse d'emploi) mais n'implique pas un retour aux méthodes d'avant-guerre. Des outils et techniques, produits de l'innovation des pratiquants, facilitent le travail. Arguer de l'impossibilité de faire de la monoculture de betterave sur des centaines d'hectares avec les maigres moyens techniques de nos aïeux relève d'une mauvaise foi et d'une démonstration par l'absurde du même calibre que la lampe à huile présidentielle. Elles mettent seulement en valeur les œillères de ceux qui sont les bêtes de somme de l'agro-industrie.

Alors y a t-il des solutions ?

Pour poursuivre une monoculture industrielle il n'y a aucun doute que le puissant oligopole de la chimie a déjà sur les paillasses de ses labos les molécules pour remplacer les néonicotinoïdes. Du gaz moutarde de la boucherie de 1914-1918 à l'agent orange des massacres vietnamiens en passant par le père de tous les pesticides, le DDT, les chimistes ont toujours fait preuve d'une créativité exubérante pour tuer toutes vies en dehors de celles directement valorisables et productrices de dividendes. Le plan B des néonicotinoïdes fera son œuvre mortifère, comme ses prédécesseurs, jusqu'au prochain débat médiatico-scientifique ou aux nouvelles résistances ou parasites qui ne manqueront pas d'apparaître.

Ce sera la solution de facilité du business as usual de court terme qui vise à vampiriser les communs (terres agricoles) pour remplir les poches d'une poignée d'actionnaires.

Autre vision, autre monde, celui de l'agro-écologie qui cultive d'abord les écosystèmes

- La reconstitution d'un parcellaire rationnel avec des surfaces permettant un fractionnement et des productions diversifiées. Ces plaines où les seules structures qui émergent sont les pylônes haute tension et les éoliennes, sont mortifères pour toute autre vie que les monocultures pesticidées. Les haies, l'agro-foresterie sont indispensables pour héberger, réguler et fixer les auxiliaires, autant qu'elles recréeront des paysages harmonieux pour les hommes et femmes de ces territoires.

- Rotation des cultures et intercultures : toutes les monocultures (y compris forestières) sont vulnérables et sujettes aux attaques de parasites, avec des dégâts économiques considérables puisque les monocultures ne sont rentables que sur de très grandes surfaces. La diversité biologique, les associations intelligentes, guidées ou naturelles, sont beaucoup moins coûteuses que les pesticides. Travailler avec son biotope plutôt que contre nature.

- Avant toute velléité d'exportation, notre agriculture a le devoir de nourrir sa commune, sa région, son pays. La relocalisation fait sens quand on sait que la moitié de nos fruits et légumes est importée. Nos surproductions de pays riches en terres fertiles sont les tueuses des productions locales et des petits paysans des pays importateurs. La seule chose que nous devrions exporter, à titre gratuit, est notre savoir-faire pour peu qu'il soit complémentaire du savoir local.

Dans l'hypothèse d'une véritable transition, pour l'instant invisible, des chercheurs de l'Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) résument bien les alternatives : « Cela pose la question de la possible coexistence de trois formes d’agricultures conventionnelle, agroécologique et biologique. Soit les pratiques agroécologiques deviennent les standards du conventionnel (renforcé par une règlementation très ferme sur les pesticides), soit le différentiel entre conduite agroécologique et AB n’est pas suffisant et mène à leur fusion. »2 Au vu du fiasco des différents et onéreux plans Ecophyto et de slogan marketing d' « agriculture raisonnée » de la FNSEA, la coexistence entre champs pesticidés et champs bio est intenable. La première option semble donc la plus raisonnable, accompagnée par une recherche financée et dynamique. Avec l'espoir fou que le Bio prenne un jour le dessus.

 

1 : https://www.snfs.fr/site/index.php?option=com_content&view=article&id=7&Itemid=115

2 : https://theconversation.com/pesticides-les-alternatives-existent-mais-les-acteurs-sont-ils-prets-a-se-remettre-en-cause-146648

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.