Yves GUILLERAULT
Paysan et journaliste, tous les deux en retraite active
Abonné·e de Mediapart

97 Billets

1 Éditions

Billet de blog 9 janv. 2023

Yves GUILLERAULT
Paysan et journaliste, tous les deux en retraite active
Abonné·e de Mediapart

Au boulot !

Après « travailler plus pour gagner plus » de Sarko, voici « il nous faut travailler davantage », selon Macron, qui ne précise pas si nous gagnerons plus mais qui prépare le petit peuple à avaler les pilules amères des réformes du chômage, du RSA et des retraites. Pas question de fainéanter. Tout ça sans qu’aucun dirigeant ne se pose la question de l’utilité, notamment sociale, du travail proposé.

Yves GUILLERAULT
Paysan et journaliste, tous les deux en retraite active
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Travailler plus, gagner plus

Z’aurez moins de temps

Le temps c’est de l’argent

Z’aurez moins d’argent »

Zoufris Maracas, intro de J’aime pas travailler

La litanie des vœux aussi sincères que des slogans publicitaires est entamée : « Bonne-année-bonne-santé-on-s’appelle-et-on-se-fait-une-bouffe ». Et puis il y a ceux pour qui les vœux pour autrui correspondent à leurs désirs les plus sincères. Le patron/chef/actionnaire/adjudant fait le vœu que vous soyez plus productif pour mieux remplir son compte en banque et consolider son plan de carrière. Les vœux du chef de l’Élysée à la nation start-up sont de cet ordre : « Il nous faut travailler davantage ». Traduisez : il y a du taff pour faire tourner la machine à sous, ce n’est pas le moment de se la couler douce, voire pire, de se poser des questions sur le sens de son boulot de m….. ou même sur l’avenir de cette société de consommables, le peuple laborieux (mais pas assez), et d’enrichissement éhonté d’une petite caste. Dans un dessin du « Canard enchaîné » (4/1/23), l’excellent Diego Aranega fait dire à son couple de personnages :

‒ 19 minutes pour ça…

‒ Il nous aurait dit « je vous souhaite bien du courage », en 3 secondes, c’était plié.

Macron est le roi du stand-up, seul en scène (ses collaborateurs du gouvernement œuvrent en coulisse), qui vous embrouille avec son « en même temps ». Traduisez là-encore : je vous mets un coup sur la tête et en même temps je vous fournis gracieusement, au frais du collectif, une boîte de paracétamol (si j’en trouve). Un gag de répétition qui ne fait plus rire mais qui l’a tout de même amené à remporter une deuxième fois le César du premier rôle dans Élysée 2.

Arrivé là par la voie (sur les ruines ?) du socialisme déliquescent (merci Hollande !), il a manié le « en même temps » pour draguer l’élu et l’électeur de milieu de grille, ceux qui louvoient dans le ventre mou du centrisme vaguement de gauche ou légèrement de droite ou encore vert pâle. Ça, c’était pour la vitrine qui appâte le chaland et ça a plutôt bien fonctionné pour son tiroir-caisse. Mais dans l’arrière-boutique du premier quinquennat, ce fût plutôt en même temps de droite (Bruno Le Maire, Edouard Philippe…) et en même temps très à droite (Darmanin, Lallement…). Pour ce deuxième mandat, dans une Renaissance de bon aloi grâce aux voix gagnées par dépit contre l’extrême droite, il n’hésite plus à ramener en tête de gondole ses idées d’ex-banquier affairiste et à jeter au recyclage les (fausses) promotions de gauche ou écologistes (nucléaire, chasse, néonicotinoïdes…) de ses campagnes électorales.

Le général Macron a reçu les vœux de soumission de l’adjudant-chef Borne et de ses caporaux, pas sûr qu’il apprécie ceux des soutiers de la nation start-up, qui tiennent le bas de l’échelle sur laquelle caracolent les nantis de son espèce. Il commence à y avoir de l’agitation dans les troupes, des têtes qui dépassent et des désertions considérées comme des trahisons à l’idéologie et à la discipline capitaliste.

Boulots vitaux et sous-payés

Car les motifs de vouloir lui faire avaler de travers la fève de la galette sont nombreux. Il ne peut admettre, et le Medef avec lui, que les chômeurs ne se ruent pas avec un enthousiasme reconnaissant sur les petits boulots payés trois-francs-six-sous, comme disait ma grand-mère, alors que l’Urssaf les payerait un pognon de dingue à se vautrer sur leur canapé. Aide à la personne, aide soignantes, nettoyage, livraison… autant de boulots dont la pandémie a révélé l’utilité vitale, du moins au regard de ceux qui ne la voyaient pas. Ces secondes (et suivantes) lignes attendent toujours la considération qu’ils méritent, notamment financière. Ces professions connaissant dès lors des désertions en masse, mettant la sacro-sainte croissance en péril, Macron choisit de forcer les recrutements, notamment en sabrant dans les filets de secours à la grande masse de ceux qui ne sont pas même effleurés par le ruissellement promis depuis des décennies par les théoriciens du libéralisme et qui n’a jamais pu être mis en lumière dans les chiffres. Ce qui n’empêche pas Macron et ses aficionados de continuer d’agiter cette carotte aussi virtuelle que sa start-up nation.

Fort de sa représentativité au rabais pour un second quinquennat, dans une sorte d’autocratie tempérée en accord avec une démocratie libérale, il passe donc à l’offensive en tentant d’étouffer le son du canon avec de pseudo-concertations avec la société civile et les corps intermédiaires, qui n’ont le droit que de répondre poliment quand on leur parle.

Les allocations chômage vont être drastiquement contingentées « parce que l’économie va mieux » (la Bourse flambe, les dividendes pleuvent, les revenus patronaux scintillent au firmament) et que c’est prouvé, parce qu’ils le disent en langue de bois que je traduis de nouveau : les chômeurs sont des tire-au-flanc et que c’est intolérable dans un monde capitaliste. Une caricature qui oublie les réalités de la salle des machines de ce monde.

Les réalités de la salle des machines

D’abord que plus de 60 % des demandeurs d’emploi ne sont pas indemnisés, qu’ils soient en formation, malades ou surtout qu’ils occupent des petits boulots précaires et intermittents plutôt que de s’étirer sur des canapés défoncés dans leurs passoires thermiques. La part des chômeurs non-indemnisé baisse mais « cette diminution est essentiellement due, ces dernières années, à la hausse des « indemnisables non-indemnisés », et non à la seule hausse des « non-indemnisables » », note « Libération » (25/9/22).

Souvent, ces vauriens (ils ne valent pas plus aux yeux du pouvoir), passent du chômage au statut de travailleurs pauvres qui se retrouvent à dormir dans leur bagnole, faute de toit digne de ce nom. Beaucoup tentent aussi l’entreprenariat, tant vanté dans la doxa capitaliste, afin de participer à la croissance et à l’emploi. « Il n’y a jamais eu autant de nouveaux entrepreneurs en France », trompettent « lesechos.fr » (27/12/22) qui annoncent environ un million de créations pour l’année 2022. Sauf que, à y regarder de plus près, la grande cohorte (environ 60 %) de ces disciples des Arnault et Musk sont en réalité de modestes auto-entrepreneurs (environ deux millions), statut précaire, patron au rabais puisqu’unique personne rémunérée de la boîte. L’auto-entreprise est aussi souvent une seconde activité en complément d’un emploi salarié insuffisamment rémunérateur pour vivre décemment. Mais cette inflation de microentreprises « reflète [aussi] un désenchantement pour le salariat. Les jeunes notamment préfèrent donner la priorité au bien-être, à l’épanouissement personnel et cela passe par plus d’autonomie, une autre façon de travailler », assure François Hurel, président de l’Union des autoentrepreneurs (« lesechos.fr »). On n’est pas loin de la désertion alors que le capitalisme a besoin de bras pour défendre ses valeurs (boursières). L’exploitation capitaliste ne ferait-elle plus rêver ? Des petits boulots de service (bricolage, jardinage…) aux emplois de quasi-esclavage au service des grosses plateformes numériques, les deux tiers de ces microentreprises (nouvelle dénomination) disparaissent corps et biens dans les trois ans (« latribune.fr », 15/07/19), contre un tiers chez les entrepreneurs classiques, bien moins nombreux. Leurs rémunérations, souvent intermittentes, se limitent à quelques centaines d’euros par mois une fois les charges payées.1

L’autre coup de fouet est donné aux bénéficiaires du RSA qui sont placés sous « obligation d’activité » dans une expérience menée dans dix-neuf territoires (dix-huit départements et la métropole de Lyon, majoritairement de droite ou PS, ce qui revient au même). Le RSA, dernier rempart à la pauvreté absolue pour près de quatre millions de personnes, n’est donc plus une aide sociale pour les plus pauvres et les plus éloignés du retour à l’emploi, mais un pseudo-salaire pour 15 à 20 h d’activités hebdomadaires au profit d’une entreprise ou d’une collectivité, profit étant le terme approprié puisque ce sera de la main d’œuvre gratos pour elles.

Enfin, le dernier coup de massue arrive avec la réforme des retraites. Nouvelle traduction : vous vivez plus vieux, donc vous devrez travailler plus longtemps, comme votre bon vieux diesel que vous devez emmener jusqu’au bout, faute de pouvoir vous payer le dernier SUV hybride. Là encore, le tempo moderato s’impose. Les vieux, pardon les seniors, voilà des décennies que le système capitaliste les met au rebut : trop chers, trop emmerdants car pas assez malléables. Les différents gouvernements, de droite comme de gauche, ont largement subventionné les entreprises avec des plans de mise en préretraite, faisant baisser drastiquement le taux d’emploi des seniors. Ensuite, les statistiques de nombreux pays avancés montrent que l’espérance de vie stagne, voire régresse. En cause des conditions de vie de plus en plus précaires pour les milieux modestes, des systèmes de santé en déliquescence et inégalitaires, des environnements de plus en plus pollués par le même système capitaliste… Il reste toutefois légitime de se poser la question : continuer de travailler au rabais ou prendre sa retraite chez Orpéa ?

De l’utilité du travail

Lorsque Macron nous intime l’obligation sociale de nous mettre au boulot en nous mettant en perspective un avenir riant, on n’est pas loin de l’horrible « Arbeit macht frei », cet aphorisme nazi brandi à l’entrée des camps d’extermination. Non, pas de point Godwin, juste l’illustration des manipulations communicationnelles d’un ancien banquier et du système qu’il représente. Aucun mensonge n’est assez gros pour faire passer la pillule.

Par contre, aucun de ces capitalistes et autres libéraux ne pose la question de l’utilité sociale et personnelle des emplois qu’il propose. David Graeber avait été le premier à populariser la notion de « bullshit job », emploi à la con, qui « désigne des tâches inutiles, superficielles et vides de sens effectuées dans le monde du travail ». Il y a nombre d’emplois administratifs, de contrôle et de surveillance, de gestion, de publicitaires, de sondeurs… qui, s’ils disparaissaient, ne mettraient pas la société sens dessus dessous et libéreraient du temps pour prendre soin de nos proches, de nos camarades, de la nature.

Graeber recensait cinq types d’emploi à la con :2

  • les « larbins » ou « faire-valoir », servant à mettre en valeur les supérieurs hiérarchiques ou les clients ;
  • les « porte-flingue » ou « sbires », recrutés, car les concurrents emploient déjà quelqu’un à ce poste, et dont le travail a une dimension agressive ;
  • les « rafistoleurs » ou « sparadraps », employés pour résoudre des problèmes qui auraient pu être évités ;
  • les « cocheurs de cases », recrutés pour permettre à une organisation de prétendre qu’elle traite un problème qu’elle n’a aucune intention de résoudre ;
  • les « petits chefs » ou « contremaîtres », surveillant des personnes travaillant déjà de façon autonome

J’y ajouterais les emplois nocifs pour la société. Se lever chaque matin pour aller produire, vendre, utiliser des pesticides, des armes, des objets jetables, des gadgets inutiles, des aliments ultra-transformés, des produits chimiques mortels… autant d’emplois qui nous mènent à notre perte et devraient nous amener à nous poser la bonne question ? Un certain nombre d’étudiants des petites écoles du grand capitalisme se sont dernièrement posés cette question cruciale pour leur avenir en annonçant leur volonté de déserter le chemin qu’on leur avait tracé. D’autres fuient les tours de la Défense pour aller pétrir le pain dans leur boulangerie de la Creuse ou cultiver des choux et des carottes dans une lointaine campagne. Ce n’est pas encore la grande désertion, mais certains montrent le chemin.

Au fond, quel est le travail le plus utile ? Cultiver son potager pour garnir la table familiale et réserver son RSA à garder la tête hors de l’eau ou aller assembler des missiles aux petits oignons chez Thales et passer après le boulot acheter une pizza surgelée au supermarché ?

Macron dira que le premier est un loisir sans intérêt qui ne rentre pas dans le PIB de la nation start-up alors que le second va faire gagner plus aux actionnaires de Thales qui, dans un accès de grande bonté et par la grâce du fantasmé « ruissellement », feront tomber une obole dans la sébile des quémandeurs vivant aux crochets de l’aide sociale.

Le meilleur boulot des semaines à venir sera de battre le pavé et de transporter des pancartes avec plein de slogans aimables à l’adresse de ceux qui veulent nous soumettre à leurs emplois à la con et/ou précaires et/ou sous-payés.

1. : https://www.devizu.news/combien-gagnent-les-auto-entrepreneurs/. Voir aussi

2. : p 28 à 58 de, Bullshit Jobs de David Graeber, éd. Les liens qui libèrent (poche), 448 p.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans Le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte