Pandemic blues

Face à cette pandémie qui fracture poumons et liens, à la misère qui envahit tous les espaces, aux dérives autoritaires des dominants, la force de résistance, de révolte, réside dans l’âme de chacun. Il faut écouter, s’imprégner de l’esprit de résistance du Blues des origines pour apprendre à faire front.

– Auriez-vous aimé être quelqu’un d’autre ? me demanda t-il.

– Non. Je ne sais pas. Peut-être, si… J’aurais voulu être Noir. Un bluesman noir.

– Mais pourquoi un bluesman noir ?

– Parce qu’il a une âme… une âme de résistant.

À la maison, quand j’étais enfant, on n’écoutait pas de musique. Rares étaient les familles modestes à posséder un électrophone, un appareil daté à mi-chemin du gramophone et de la chaîne hi-fi. C’est mon parrain (je ne le remercierai jamais assez) qui m’a offert mon premier vinyle en 1966, acheté au hasard chez le disquaire. Un des enregistrements de la première tournée de l’American Folk Blues Festival en 1962, à Hambourg. Je suis tombé dedans. Avec la France, je découvrais cette musique venue du plus profond de l’âme humaine1. Les esclaves africains, lorsqu’ils avaient survécu à la Grande Traversée à fond de cale des navires négriers, étaient dans le plus grand dénuement, privés de leurs racines, leur famille, leur culture, ceci s’ajoutant aux mauvais traitements. Alors ils se sont inventé une musique, un chant de douleur au milieu des champs de douleurs, ceux de la culture du coton dans le Sud américain. Ce qu’ils chantaient, c’était leur humanité, une humanité que les esclavagiste ne pouvaient pas leur confisquer, et au-delà, la résistance face à la domination absolue d’hommes sur d’autres hommes. Sur ce disque2 totem pour moi, les voix et les textes de Memphis Slim, John Lee Hooker, Sonny Terry, Willie Dixon, T-Bone Walker…perpétuent ces armes culturelles de résistance. Ils ont des noms américains pour d’authentiques résistants afro-américains, immergés dans une période de ségrégation violente, un siècle après l’abolition de l’esclavage.

En voilà qui peuvent nous apprendre beaucoup sur la résilience et la résistance. Bien plus aisément qu’un discours martial ou révolutionnaire, ils sont d’une aide précieuse pour nous aider à relever la tête, grâce à une musique à la fois simple et essentielle. Oui, essentielle car elle s’insinue bien mieux qu’un médoc dans les tréfonds de nos tripes. Elle vérifie un dicton populaire qui veut qu’on peut soigner le mal par le mal : avec ses chants dépressifs, le blues titille l’empathie que l’on cache, elle allume la petite flamme d’humanité, elle nous fait apparaître par contraste la lumière au bout d’un tunnel de solitude.

Allez voir le biopic Le blues de Ma Rainey3, la mère du blues, produit par Denzel Washington avec Viola Davis, magistrale, dans le rôle titre. Voir comment chacun des personnages, dans le huis clos d’un studio d’enregistrement, exprime (ou non) ses blessures avec une composition extraordinaire de Chadwick Boseman. Écoutez Robert Johnson4 dont les 29 titres enregistrés en 1936 et 1937 seront sources d’inspiration pour des générations de musiciens de Clapton à Led Zeppelin en passant par les Rolling Stones et bien d’autres. Comme Ma Rainey qui imposa ses conditions d’enregistrement à son agent et son producteur blancs, Robert Johnson montra son esprit rebelle en glissant volontairement de petites variations dans les différents enregistrements d’une même chanson, contrairement aux indications de son producteur, Dan Law qui, pour des raisons pratiques, exigeait des prises identiques.

D’autres générations d’artistes perpétuent avec ferveur l’héritage en l’enrichissant comme, entre autres, Otis Taylor, Fantastic Negrito, Keb Mo’, Eric Bibb… Aucune prétention exhaustive. La discothèque est bien trop vaste pour être délivrée ici et surtout bien trop riche pour un seul auditeur.

Vous avez le pandemic blues ? Plongez vous dans le blues !

 

1. L’âme entendue non au sens religieux mais plutôt d’essence de l’humanité de chacun.

2. The original american folk blues festival, enregistré à Hambourg, pressage International Polydor Production Privilège (658 017).

3. Titre original : Ma Rainey's Black Bottom, tiré du titre d’une de ses chansons. Film visible sur Netflix.

4. Robert Johnson est le premier musicien du Club des 27, autrement dit ces artistes du blues et du rock morts en pleine gloire à 27 ans (Janis Joplin, Jim Morrison, Jimi Hendrix). L’intégrale en album 2 cd Crossroads Blues chez Blues characters.

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