Suicide collectif ou annihilation programmée ?

Un parasite ou l’homme lui-même est capable de tuer la poule aux œufs d’or qui le maintient en vie, en bref d’épuiser le système vivant qui l’héberge, jusqu’à ce que sa propre mort s’ensuive. Ainsi de la non-réaction de l'Humanité face au bouleversement de sa biosphère. Un drame difficilement concevable pour l'homme moderne et les explications à ce « suicide » peinent à émerger.

Exit © Bert Kaufmann Exit © Bert Kaufmann

«Le roman est né dans le monde entier par le bannissement de l’improbable et l’insertion du quotidien ». Introduisant une enrichissante interview1 de l’écrivain indien Amitav Ghosh, Jade Lindgaard rappelle ses propos et constate avec lui l’absence dans la fiction littéraire des questions de bouleversements climatiques et des risques d’effondrement. Selon lui, dès le XIXe siècle, « des conceptions occidentales et bourgeoises ont façonné un imaginaire où l’improbable n’est jamais pris au sérieux. »

Chez l’écrivain, l’improbable c’est faire parler ce qui n’est pas humain mais est fortement impacté par l’Homme. Traduire en récit fictionnel, faire dialoguer l’Homme moderne et le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité n’est pas chose simple. Ces notions sont absentes de la fiction littéraire2, sans doute parce qu’elles sont à la fois inconcevables dans le quotidien de l’individu moderne et improbables dans l’imaginaire techniciste occidental. « La raison pour laquelle il est si difficile de faire parler les non-humains, c’est qu’ils nous échappent, parce qu’ils échappent au langage », poursuit Amitav Ghosh, ce qui est d’autant plus vrai dans une société formatée par la consommation aveugle et la vénalité matérialiste avec un marketing culturel qui annihile l’imaginaire et la poésie.

Est-ce suffisant pour expliquer la non-conceptualisation de la catastrophe en cours, notre apathie, proche de l’aboulie3, face aux décisions de survie urgentes à prendre ? Il serait trop long ici d’énumérer les alertes et appels, depuis au moins cinquante ans, à réagir face aux stigmates déjà visibles et aux plaies béantes qui vont baliser notre avenir. Voilà au moins cinq décennies que la spirale de l’épuisement des ressources et de notre biosphère, unique bulle de survie pour l’Humanité (malgré ce que peuvent promettre les marchands de rêves qui s’envoient en l’air), est de mieux en mieux documentée. Voilà au moins cinq décennies que nous avons à peine bougé la première phalange du petit doigt. La dernière publication du Giec, la tribune des plus grandes revues médicales internationales4 ou encore le dernier rapport de l’IPBES5 évoqué actuellement au Congrès mondial de la nature à Marseille, ne sont que les dernières supplications à réagir.

Alors pourquoi une telle atonie chez les décideurs politiques et économiques comme dans les sociétés urbanisées ?

Conscience humaine en perdition

Catastrophe environnementale © Ashok Boghani Catastrophe environnementale © Ashok Boghani

La fin de l’Humanité dans un vaste et rapide effondrement écologique et civilisationnel n’est sans doute pas le récit le plus probable. Ce n’est de toute façon pas un récit que l’individu imagine pour lui-même ou ses proches descendants. Tout juste aimait ou aime-t-il se donner quelques frissons à la lecture de l’Apocalypse ou au visionnage du dernier épisode de The walking dead. Pas de grande catastrophe soudaine et totale donc (même en incluant un conflit nucléaire). Si le philosophe Christian Godin rappelle que l’Humanité n’est pas immortelle6, il estime que « notre destin le plus probable, qui pourrait survenir d'ici trois ou quatre siècles – c’est-à-dire demain, à l'échelle de l’histoire – est l'extinction pure et simple par désintérêt de soi, par désinvestissement de soi. »

Serait-ce donc un « suicide » par désamour vis-à-vis de notre condition humaine ? Il n’y a pas de réponse uniforme, la conscience de notre humanité et de notre dépendance à notre biosphère n’étant sans doute pas la même selon que l’on est chasseur-cueilleur dépendant de la forêt primaire ou Américain banlieusard en train de tondre sa pelouse au cordeau. Mais le système capitaliste mortifère, mondialisé, financiarisé et ultralibéral, basé sur les énergies fossiles, n’est pas né au fond du Congo, dans les montagnes du Laos ou sur les îles du Pacifique en train de se noyer. Or, ce système spécifiquement humain (pas humaniste, ça se saurait) est sans aucun doute possible à l’origine de l’augmentation des gaz à effet de serre, de l’épuisement des ressources et de l’explosion des inégalités. La réaction, le changement d’attitude, devraient donc venir en premier lieu des régions du monde qui ont enfanté le monstre. Ce qui n’est pas le cas.

Ce n’est pas un état dépressif qui nous empêche de réagir mais plutôt la société capitaliste de consommation qui nous a enfermés dans une vision en « tunnel », sur les rails d’un système autodestructeur. Elle a consciencieusement coupé tous nos liens avec notre biotope par la volonté de domination de la nature depuis la naissance de l’agriculture, et nous a détachés de l’intuition de notre nature mortelle grâce à une technologie anesthésiante. Nos riches sociétés sont aujourd’hui avec des œillères, le nez sur la gestion du présent ou les conséquences immédiates du présent : la date de sortie du prochain smartphone ou blockbuster ou la désespérance d’une fin de mois grevé de dettes. L’important est que la croissance reparte, la consommation agissant comme un anxiolytique des plus efficaces. Certes, un sondage récent en vue du débat de la présidentielle montre que les Français placent l’environnement comme enjeu actuel le plus important, juste après la pandémie. La possible origine de la pandémie dans les bouleversements écologiques ou encore les inondations et incendies catastrophiques, mais qui ne sont plus exceptionnels, de cet été sont sans doute encore dans toutes les têtes. Mais il est improbable que cela se traduise par des votes massifs sur des projets électoraux prônant un changement radical d’organisation de la société et de style de vie, seuls à même d’infléchir notre trajectoire tragique. Et encore faudrait-il que ces projets émergent dans les cerveaux sous influence des politiques.

La fin d'un monde © Jef Safi La fin d'un monde © Jef Safi

Tendance suicidaire ?

Je ne crois pas qu’un humain soit fondamentalement différent de toute autre espèce vivante, malgré la haute estime qu’il a généralement de sa personne et fort de sa domination sur le monde vivant. Domination qui n’est que le résultat d’une capacité d’adaptation efficace piochée au hasard de l’évolution et qui lui permet de se développer sur le dos des autres être vivants. Un comportement identique à n’importe quel autre parasite, bref un morpion à deux pattes. Alors le parasite est-il conscient qu’il se suicide en tuant la poule aux œufs d’or ?

La question de la véracité d’un comportement suicidaire chez certains animaux non-humains agite depuis longtemps les scientifiques. Un organisme vivant dépendant d’un milieu ou d’un autre organisme vivant est-il capable d’épuiser ces derniers jusqu’à provoquer sa propre mort ?

Un vol de criquets destructeur, poussé par la sécheresse, grossit tant qu’il trouve de quoi alimenter la centrale énergétique de chaque individu et ce jusqu’à ce que le carburant manque et que le nuage de criquet disparaisse, mais pas l’espèce. Qu’en est-il d’un virus, doué d’une adaptabilité exceptionnelle, au hasard le SARS-COV 2 ? Les autorités sanitaires misent sur, sinon sa disparition, du moins sur son autorégulation vers une virulence moindre ou nulle, bref une évolution vers une grippette saisonnière. Samuel Alizon, directeur de recherche au CNRS et à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), et Mircea T. Sofonea, maître de conférences en épidémiologie et évolution des maladies infectieuses à l’université de Montpellier, s’inscrivent en faux : « La logique qui sous-tend la théorie d’une évolution systématique des parasites vers un état dénué de virulence est d’une simplicité enfantine : pour le parasite, tuer son hôte c’est tuer la poule aux œufs d’or. Autrement dit, les souches (ou « variants » pour reprendre un qualificatif plus en vogue) qui tuent leur hôte rapidement devraient avoir moins de succès que les autres, et donc disparaître. » 7 Or il n’en est rien, constatent-ils.

Un animal peut-il avoir conscience de son existence et conceptualiser la relation de cause à effet qui mènera de son acte à sa disparition ? Pas vraiment. « Si des animaux ont un comportement autodestructeur, […] le suicide implique un ensemble de capacités cognitives très complexes », note le journaliste Brian Palmer dans un article de Slate.fr.8 Le suicide reste un processus individuel alors que les catastrophes climatique et écologique sont la conséquence d’un comportement collectif et systémique. Donc, cela relèverait-il d’un « simple » comportement autodestructeur ? « L’autodestruction semble exister jusque dans les formes de vie les plus simples », poursuit Brian Palmer. Avec parfois une utilité dans l’évolution : « des chercheurs ont récemment découvert que le «suicide» de certaines cellules favorisait la croissance des cellules survivantes. À l’instar des rats-taupes infectés ou des abeilles qui quittent la colonie pour éviter une épidémie, ces algues meurent pour le bien de la communauté. » Les hommes s’autodétruiraient-ils inconsciemment pour laisser la place aux meilleurs survivants d’entre eux ou à un organisme mieux adapté ?

Dévastation © Crusty Da Klown Dévastation © Crusty Da Klown

Autodestruction thermodynamique

L’Humanité, dont les astronomes se rapprochent vertigineusement du Big bang et dont les descendants d’Einstein s’insinuent dans les entrailles les plus intimes de la matière, n’est peut-être qu’un pion minuscule ballotté dans la grande tambouille physique de l’Univers, sans aucune prise sur son destin. Je m’étais déjà fait l’écho dans ce blog du livre de l’astrophysicien François Roddier9 qui nous permet de voir cette évolution de l’Humanité sous un autre angle, celui de la thermodynamique : « L’universalité des lois de la mécanique statistique permet de justifier l’approche sociologique de Durkheim. En s’inspirant de son travail, on peut reprendre l’analogie entre une population d’individus et une population de particules et comparer le flux d’énergie à travers une société à un flux de particules dans un tuyau. » 10 Comme dit dans sa quatrième de couverture : « Ce livre désigne le vrai coupable : les lois de la mécanique statistique contre lesquelles nous sommes individuellement impuissants ». L’Humanité se comporte comme un système thermodynamique qui optimise la dispersion de l’énergie qui lui permettra de fonctionner… jusqu’à la panne sèche ou l’obsolescence. Et le manque de pétrole n’est pas le seul de ses soucis : l’alimentation, carburant indispensable au fonctionnement de nos cellules vivantes qui ne sont que de minuscules systèmes thermodynamiques, risque de manquer par la consommation/destruction de ce même milieu. Le système Humanité s’éteindra de lui-même faute de carburants comme le soleil s’éteindra (un peu plus tard) faute d’hydrogène à fusionner. Mais il a un réservoir d’environ cinq milliards d’années.

D’ici là, combien de temps l’Humanité mettra à consommer son carburant ? François Roddier le rappelle : « Il y a danger lorsque la vitesse d’évolution d’une société devient incompatible avec son temps d’adaptation. » 11 Il est donc prudemment optimiste quant aux capacités d’adaptation de l’Humanité et en ses possibilités techniques d’« évacuer l’entropie » qu’elle génère et donc à trouver l’équilibre entre consommation de ressources et renouvellement de celles-ci. On n’est pas arrivés. Rappelons que le Jour du dépassement des possibilités de renouvellement de notre planète est intervenu cette année le 29 juillet. Là encore, l’adaptation devra se faire fissa avec que la marmite Terre atteigne le point d’ébullition incompatible avec la vie humaine.

Et alors ? diront les technophiles, l’Humanité n’a pas conscience de sa finitude parce que cela n’arrivera pas, puisqu’elle a toujours trouvé des solutions technologiques à ses problèmes. C’est le mirage de la technologie startupienne. Les techniciens rêvent d’imiter la fission du soleil et y engouffre des dizaines de milliards12, c’est bien plus prometteur que de modérer son empreinte planétaire. Les adorateurs d’Iter y voient là une source infinie d’énergie en dépit du fait qu’il faudra toujours du carburant pour l’alimenter et que notre science est loin d’être sûre de gagner cette course contre la montre des bouleversements écologiques. Ce n’est pas gagné car c’est bien l’utilisation capitaliste des innovations technologiques qui nous a mené là où nous sommes, c’est-à-dire dans la mouise !

Mais restons optimistes : Jeff Bezos se voit déjà immortel sur une autre planète.12 S’il doit n’en rester qu’un seul…

Le futur de l'humanité ? © DonkeyHotey Le futur de l'humanité ? © DonkeyHotey

1. https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/080921/amitav-ghosh-la-sixieme-extinction-des-especes-commence-avec-l-extermination-des-humains.

2. Ces thèmes ne sont superficiellement que présents dans le marketing hollywoodien pour son côté spectaculaire avec les productions numériques. Mais l’impact sur les populations n’est pas abordé.

3. Aboulie : « Trouble mental caractérisé par une diminution ou une disparition de la volonté se traduisant par une inaptitude à choisir, à se décider, à passer à l’acte », définition du Petit Robert.

4. Dans un message publié lundi 6 septembre, 227 revues médicales, dont les plus prestigieuses, estiment que la pandémie ne doit pas cacher l’urgence de lutter contre le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité qui menacent la santé humaine avec, notamment, d’autres pandémies à venir.

5. Voir le dossier consacré à ce congrès par Reporterre.net.

6. Christian Godin, La fin de l'humanité (2003) chez l’éditeur Champ Vallon, coll. L’Esprit libre.

7. https://theconversation.com/pourquoi-il-y-a-peu-de-chances-pour-que-le-coronavirus-sars-cov-2-perde-sa-virulence-166835.

8. https://www.slate.fr/story/46549/suicide-animal.

9. François Roddier, Thermodynamique de l’évolution, un essai de thermo-bio-sociologie, 2012, éditions Parole.

10. ibid. P 160

11. ibid. p 155

12. Au moins 44 milliards pour Iter, facture qui ne manquera pas d’augmenter comme pour tous ces projets expérimentaux, et beaucoup plus si l’on compte les autres projets à travers le monde qui travaillent sur la fusion.

13. https://korii.slate.fr/tech/technologie-genetique-altos-labs-startup-offrir-immortalite-jeff-bezos-reprogrammation-cellulaire.

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