Battre en retraite ? Jamais

La retraite est un mot de défaite inventé par le capitalisme, pour rejeter hors société ceux qui ne sont pas premiers de cordée, une obole versée à ceux jugés « improductifs » qui ne veulent plus ou ne peuvent plus alimenter la machine.

Les mots ont leur importance. Prenez le mot "retraite".

Retraite, cela sonne comme : recul, marche arrière, reflux, repli, évacuation. Battre en retraite, c’est se dégonfler, se replier, se retirer, renoncer. Les militaires n’en raffolent pas sur le terrain. Pour eux, c’est synonyme de fuite, de débandade, de défaite, de débâcle, de déroute (Ceci dit, revenus dans le civil, passé un âge que d’autres qualifieraient d’à peine adulte, ils apprécient tout de même de cumuler pension et emploi).

Dans le monde capitaliste, la retraite est le droit arraché de haute lutte sociale d’un peu repos avant de casser sa pipe, droit accordé le plus tard possible avec une pension parcimonieuse pour le plus grand nombre, après avoir été libéré du système (carcéral ?) productiviste. La retraite signifie généralement « mise au placard » de ceux qu’il juge improductifs au moment où il le décide. Placardisation qui intervient souvent dès 50 ans, âge de péremption et de seule aptitude à remplir les plans sociaux. D’ailleurs, les statistiques du chômage casent les plus de 50 ans dans les seniors. Ça sent déjà le sapin pour eux ou pour le moins la pauvreté1. Les entreprises n’aiment pas les seniors : selon les DRH, ils sont trop chers pour les basses besognes, pas assez souples à manipuler ou pour les travaux physiques…

Comme l’emploi (avec la bagnole) est le principal marqueur dans l’échelle sociale capitaliste ─ aux hauts échelons soigneusement entretenus (voir Macron et ses premiers de cordée), partir en retraite c’est être rejeté du monde des productifs, celui valorisé dans tous les symposiums de directeurs des ressources humaines (mais pas humanistes). Le monde capitaliste n’aime pas les improductifs (sauf les rentiers), au sens qu’il lui donne, c’est-à-dire qui n’est plus capable de produire tout et n’importe quoi du moment que ça alimente le système production/consommation et les comptes en banque tropicalisés.

Papy qui aide ses enfants à construire leur maison, à réparer leur voiture ; Mamie qui garde ses petits enfants et leur tricote un pull ; un grand-père bénévole chez les Restos du cœur ; une grand-mère qui donne des cours de rattrapage à des collégiens ou des réfugiés, tous sont considérés comme des improductifs et n’entrent pas dans ce sacré PIB. Par contre, les frais mortuaires de l’enterrement, si.

Ne soyons pas trop durs. Le capitalisme revalorise depuis quelques temps l’image des retraités baby boomers, ceux dont les camping-cars irriguent les routes françaises au printemps et à l’automne. Ils ont été « identifiés » comme un marché, et comme on aime le franglais dans ce milieu, on parle de « silver economie »2, ou des tempes argentées pour les plus poètes.

Le problème, c’est que atteindre la retraite, c’est comme une course à handicap, avec un handicap qui augmente presque tous les ans. Les entreprises virent les quinquas par charrettes au lieu de valoriser leur expérience, et le compteur des années de cotisation nécessaire à l’obtention de cette retraite augmente au gré des réformes. Celle de la macronie n’échappera pas à la règle. Et le handicap pour arriver à la retraite n’est pas le seul puisqu’il faut pouvoir en profiter. Sachant que l’espérance de vie d’un riche est de treize ans supérieure à celle d'un représentant de la classe laborieuse3, devinez qui est le dindon de la farce…

Le Figaro4 fait tout de même remarquer que les « aisés » ne sont pas si chanceux que ça : « Plus on est aisé, moins l'espérance de vie augmente. Par exemple, une personne avec un revenu moyen de 1000 euros par mois et qui gagne 100 euros de plus, voit son espérance de vie augmenter de près de 11 mois pour les hommes et d'un peu plus de 8 mois pour les femmes, selon les calculs de l'Institut de la statistique. En revanche, avec un revenu d'environ 2000 euros par mois qui augmente de 100 euros, le gain d'espérance de vie n'est plus que de 3 mois et demi chez les hommes et de 2 mois et demi chez les femmes. » Sûr que si Bernard Arnault se voit remettre un billet de 100 parce qu’on l’a pris pour le voiturier, il risque la défaillance cardiaque. Mais avec treize ans d’avance pour l’ « aisé », pas sûr que le pauvre refasse son handicap.

Perso, la société m’accorde finalement une pension en dessous du seuil de pauvreté (pour une personne seule, heureusement, je ne suis pas seul). Je ne me suis jamais préoccupé de ma retraite. De toute façon, je n’ai rien compris à ses modes de calcul abscons, aussi créatifs que la multiplicité des caisses qui m’ont accordé leur obole. J’avais bien mieux à faire, j’ai toujours mieux à faire, je continue de vivre des rêves qui ne sont pas de grandeur. Je n’ai certainement pas l’intention de battre en retraite et d’y renoncer. Pour le reste, les croque-morts peuvent toujours attendre, je ne leur laisserai rien à se mettre sous la dent.

Mise à jour 16h25 :

A lire l'interview de l'économiste Geneviève Azam chez Reporterre5 qui considère que la contestation d'une réforme du système de retraite concerne aussi le monde qui va avec : (On conteste) "l’hôpital tel qu’il est traité, les services publics démantelés, la précarité qui monte, l’ultra libéralisme... Il y a aussi une crise de modèle. On ne peut pas prôner un système des retraites qui serait fondé uniquement sur l’augmentation de la productivité à l’infini. Le défi est d’arriver à penser la solidarité et la justice sans la croissance. D’autant plus que nous avons besoin d’un surcroît de solidarité pour affronter, de manière non barbare, les transformations qui nous attendent, le réchauffement climatique et l’affaissement de la biodiversité".

 

1 : Lire le référé au vitriol de la cour des comptes : https://www.ccomptes.fr/system/files/2019-10/20191010-refere-S2019-1878-fins-de-carriere.pdf

Aussi : https://www.challenges.fr/emploi/le-cri-d-alarme-de-la-cour-des-comptes-sur-le-chomage-des-seniors_679099

2 : http://www.silvereconomieleguide.com/silvereco/dossier-quest-ce-que-le-marketing-des-seniors/

3 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/1280972.

4 : https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/02/06/20002-20180206ARTFIG00267-en-france-les-hommes-les-plus-aises-vivent-13-ans-de-plus-que-les-plus-pauvres.php

5: https://reporterre.net/La-greve-est-ecologique-elle-limite-la-production

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