Mondes parallèles

Le fait alternatif est l’enfant légitime d’une société de consommation fondée sur les mensonges du marketing et de la pub, sur le virtuel… autant de fabriques d'illusions. Complotisme, post-vérité et fake news sont du même acabit et sont devenus des arguments politiques massue pour diriger le Monde, jusqu'à laisser les Qanon prendre d’assaut le Capitole.

S’il était encore vivant, nul doute que Guy Debord (1931-1994) aurait ajouté quelques chapitres à son livre, La société du spectacle.1 Sa dénonciation de l’aliénation de la société de consommation s’appliquait aux marchandises reproduites à la chaîne qui nous donnent l’illusion d’une vie individuelle fabriquée sur mesure mais en réalité parfaitement standardisée, stéréotypée. Énoncées il y a plus de cinquante ans, ses théories sont plus que jamais d’actualité et vérifiées par le flot délirant de marchandises technicisées, mais de pacotille, qui nous submerge dans une farandole mondiale et mortifère.

La société de consommation s’est construite sur des « vérités » contrefaites, sur des manipulations émotionnelles, sur une propagande pour un monde d’illusions, créant des environnements à la fois chimériques et toxiques. Le neuromarketing2 joue de nos émotions, dévoie notre perception du monde réel et imbibe notre esprit d’arguments fallacieux, ceux des marchands du temple. La publicité nous rejoue Plus belle la vie à longueur de spots, envahissant les moindres recoins de notre existence, voulant nous imposer l’idée frustrante qu’il existerait un monde idéal pour chacun d'entre nous… à condition d’allonger la monnaie. Les scientistes et les technophiles, eux, nous construisent des univers peuplés de chimères, de réalité augmentée (ne serait-elle pas plutôt dévaluée ?), de réalité virtuelle ; autant d’existences falsifiées, d’apparences façonnées destinées à remplacer, à titre onéreux, la triviale réalité de nos existences.

Et de nous pondre, entre autres, des robots émotionnels présumés combler l’abandon affectif ; des dispositifs aussi délirants que dangereux censés refroidir la planète ; des pesticides réputés donner le pouvoir de dominer Mère Nature ; des voix qui nous font prendre de stupides smartphones pour des interlocutrices (rarement des interlocuteurs) affables ; des algorithmes et des intelligences artificielles qui nous imposent leur vision de qui nous sommes et qui nous devons être ; des objets aussi coûteux qu’improbables, censés nous faciliter la vie et qui, en réalité, nous volent notre intimité. Le factice règne sur la nature humaine. Il nous dépossède de notre identité pour la stocker dans un cloud aussi insaisissable qu’un altocumulus translucidus3 (si, ça existe, vraiment !)

La société de l’illusion

Mais la société de l’illusion tend aujourd’hui au sublime –sublime assimilé à l’inutile par Michelet4 qui savait de quoi il parlait, puisque auteur talentueux d’un roman historique national destiné à servir le fond de commerce des politiciens de la IIIème République, celle de l’ordre moral et des valeurs religieuses–. Sarkozy appelait d’ailleurs de ses vœux, comme Zemmour ou Lorànt Deutsch, une version modernisée de ce roman, vision travestie de l’Histoire, mais apte à galvaniser le petit peuple blanc de France. Nous vivons, dans toutes les strates de la société, dans tous les domaines de pensée, une ère de post-vérité, de faits alternatifs, de réinformation brune, de fake news, d’intox et de hoax, de théories complotistes bricolées sur de pseudo investigations, sur des extraits altérés d’études scientifiques. « Il ne faut pas croire sans preuve », conseillait Descartes qui jouait tout de même sur deux tableaux : voulant prouver l’existence de Dieu, il proposait une « réalité objective » à côté de la « réalité formelle ». Il ne fallait pas pousser le curé dans les orties.

La publicité subliminale4 des années 1960 (par ailleurs proposée sur la base d’une esbroufe de communicant qui voulait se faire embaucher) est battue à plate couture. Aujourd’hui, plus c’est improbable, plus c’est réputé vrai, car le poids de crédibilité de l’assertion se mesure désormais au nombre astronomique de like : à ce petit jeu connecté, Nabilla5 est plus « crédible » qu’Einstein. Les complotistes, eux, font vaciller la logique populaire et l’entendement des plus cartésiens d’entre nous.

Lorsque je dis que « je ne crois que ce que je vois », pour le reste, je me repose sur la confiance que je peux avoir en ceux qui ont un savoir spécifique que je ne possède pas. La confiance en l’autre est un pilier essentiel d’une société vivable, désirable : confiance en son médecin de famille qui vous a sauvé la mise (je l’ai vécu deux fois) ; confiance dans le savoir faire de l’artisan maître de son métier… Confiance ne veut pas dire approbation aveugle, suivi moutonnier. La confiance repose sur un esprit critique, sur une vérification de l’info, sur un cartésianisme de bon aloi alliant logique, méthode et rationalisme.

Les labos veillent sur leurs bénéfices

En tant qu’anarchiste et anticapitaliste, j’abhorre le cynisme du lobby pharmaceutique et la cupidité de ses actionnaires, parmi les plus avides, qui font fi du principe de santé publique et jettent aux oubliettes les maladies orphelines.6 Mais comment peut-on être antivax lorsque les vaccins ont permis de réduire drastiquement la mortalité infantile tout au long du XXème siècle. Je suis né en même temps que le vaccin contre la poliomyélite, maladie infantile très handicapante, voire mortelle, dont les épidémies faisaient des ravages sur tous les continents. « Aux Etats-Unis, avec l’utilisation du vaccin injectable inactivé de 1955 à 1961, le nombre de cas passe de 18000 en 1954 à 1000 en 1961 () [et la maladie] y a été officiellement éradiquée en 2000 [2002 en Europe] ».7

En ce qui concerne la Covid-19, alors que désormais trois ou quatre millions de personnes ont été vaccinées de par le monde, sans apparition d’effets secondaires notables, peser le rapport entre le bénéfice attendu et le risque encouru n’est pas bien compliqué. Accepter le risque pour soi-même est une chose, mais faire supporter à la collectivité, notamment médicale, la charge d’une éventuelle contamination à venir, n’est pas acceptable. Et si on veut sauver le commerce de notre bistrotier préféré, il n’y a pas d’autre choix. Un autre argument, lié à la nature profondément capitaliste des labos pharmaceutiques, vient aussi en renfort de la vaccination : quelle entreprise multinationale cotée en bourse, quels actionnaires, aussi cupides soient-ils, prendraient le risque d’un énorme plantage ou d’une entourloupe qui leur ferait perdre des montagnes de bénéfices et de dividendes liés à ces vaccins pour les années à venir et alors qu’ils sont sous les projecteurs de toute une planète ?

La confiance peut être très vite anéantie par des comportements irresponsables. Les scandales passés et leurs nombreuses victimes sont là pour en témoigner. Cette confiance, difficile à restaurer, ne doit pas être aveugle aux intérêts des labos, mais ne doit pas non plus occulter les bienfaits attendus pour le plus grand nombre.

Un masque absent est un masque inutile

A la faveur de la pandémie, les gourous du complot prospèrent mais ont aussi des concurrents affûtés dans la fabrique de la mystification : les politiques. C’est Kellyane Conway, communicante, manipulatrice redoutable et conseillère de Trump, qui a inventé, en 2017, la notion de « faits alternatifs » ou « faits parallèles » pour réécrire les bourdes de son sinistre clown de président. Ce qui propulsera l’Amérique de Trump dans un monde parallèle, mais pas aussi virtuel qu’attendu, puisque la horde barbare qui a pris d’assaut le Capitole, était bien réelle. Bolsonaro, Kim-Jong-Hun, Xi Jiping, et de manière générale tous les dictateurs et autocrates, enferment leur peuple dans des mondes sur mesure, à leur mesure, à leur botte. Nos démocraties ont aussi leurs prestidigitateurs  Macron et sa troupe d’escamoteurs ont, avec constance, alimenté la chaudière du doute, du complotisme et de la vérité alternative. Un seul exemple : Fait avéré, il y a pénurie de masque suite à une impéritie gouvernementale ; fait alternatif : « le masque est inutile » même s’il s’agit d’une maladie respiratoire à virus et que, depuis la grippe espagnole qui a déferlé sur nos régions il y a plus d’un siècle, on sait que le masque est un rempart primordial. Mais selon nos ministres, un masque absent devient un masque inutile.

A force d’être inondés de faits alternatifs, on doute de tout, la confiance devient un fardeau dont on ne sait que faire, à qui la remettre. Mais la crédulité est aussi une paresse intellectuelle. La théorie complotiste de l’empoisonnement des aliments au monoxyde de dihydrogène8 est à ce titre le plus bel exemple de la crédulité de ceux qui ne cherchent pas à savoir. Dans les années 1990, des étudiants puis un collégien, ont lancé cette rumeur, affirmant que le monoxyde de dihydrogène était notamment mortel lorsqu’il était inhalé. Logique puisqu’il s’agit de… l’eau. Le Magazine de la santé de France 5 a relancé le canular en 2007 avec pétition à la clé et, devinez, cela a parfaitement fonctionné. Une formule alambiquée, mais vraie, planquée dans un discours abscons et pseudo scientifique, mais alarmiste, peut provoquer une réelle inquiétude si on l’adopte sans sens critique.

Guy Debord, encore lui, affirmait que « le vrai est un moment du faux ». Ce n’est pas faux : il y a souvent une parcelle de vrai à la racine d’une théorie complotiste, une information, une citation ou une image étirée, malaxée, amalgamée. Les taux de dilution de l’information véridique dans le gloubi-boulga dégurgité par les gourous-complotistes sont à la mesure de la capacité de nuisance de ces derniers. C’est homéopathique, mais c’est efficace.

Complotistes, politiques, clergés, se font concurrence pour nous servir des soupes plus ou moins digestes et combler nos puits d’ignorance. Face aux catastrophes qui nous tombent dessus, on est tenté de se raccrocher aux branches que l’on nous tend, même si elles sont pourries.

Notes

1. La Société du spectacle, en poche Folio, et fiche Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Soci%C3%A9t%C3%A9_du_spectacle_(livre).

2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Neuromarketing.

3. https://www.meteocontact.fr/pour-aller-plus-loin/classification-des-nuages

4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Publicit%C3%A9_subliminale et https://www.e-marketing.fr/Definitions-Glossaire/Publicite-subliminale-238748.htm.

5. Nabilla « Non-mais-allo-quoi » Benattia, éminente « sociologue » membre de l’académie des Anges de la télé-réalité.

6. La santé doit faire partie du domaine public et les découvertes de la recherche médicale doivent être un bien commun.

7. http://www1.chu-montpellier.fr/fr/vaccination/histoire-des-epidemieset-de-la-vaccination/la-poliomyelite/.

8. https://fr.wikipedia.org/wiki/Canular_du_monoxyde_de_dihydrog%C3%A8ne.

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