Bourgeois et clergé ne masquent pas leur mépris

Ainsi donc les bourgeois bâfrent dans les salons dorés et se rient des interdictions, tandis que le clergé latinise à gorge déployée et distribue les virus comme les hosties. Ils ont tellement de morgue et de fatuité qu’ils se démasquent tout seuls devant caméras et réseaux sociaux. Ils se veulent au-dessus du petit peuple et tiennent à le faire savoir.

Ça, c’est la France qu’on aime, celle qui sent la naphtaline et le mépris, celle qui fait honneur à sa royale histoire, celle d’avant la Révolution, celle qui résiste à la décadence, une France qui tient sur ses deux jambes, l’une royaliste, l’autre catholique. Une France que ne renierait pas Lorànt Deutsch pour un de ses prochains speechs pseudo-historiques, nouvel épisode pour alimenter le glorieux roman national qu’il s’ingénie à (ré)écrire.

Avec des menus de 110 à près de 600 euros1 (champagne compris?) et une cooptation de haut rang, Christophe Leroy, le chef ¨toqué¨, ne craignait pas de voir débouler écornifleurs ou banlieusards des cités. C’est donc la crème de la jet set parisianiste qui se bâfrait sous les ors du Palais Vivienne de Pierre-Jean Chalençon, grand admirateur de l’empereur Napoléon. Dans cet hôtel particulier du XVIIIe siècle et de 560 m2, « une adresse confidentielle », selon le site du propriétaire, le masque y était proscrit, la bonne société n’ayant pas peur de mélanger ses miasmes, tant qu’elle ne doit pas les partager avec ceux de la plèbe. La grande frayeur gouvernementale, c’est la vantardise fracassante par Chalençon de la participation de ministres en exercice à ces ripailles de haute volée. « C’était pour rire ! », a tout de suite rectifié ce joyeux drille de Chalençon, un temps sociétaire des Grosses Têtes sur RTL.2

Médiapart nous apprend tout de même que l’inénarrable Brice Hortefeux, commis des basses œuvres de Sarko (voir l’affaire des financements libyens) avait mis les petits plats dans les grands avec l’incontournable des plateaux politiques et confident des présidents, l’éditorialiste Alain Duhamel. Brice se serait enquis auprès d’un opportun ami anonyme, membre du club du chef Leroy, de la légalité de l’auberge. Très imprudent, ou très naïf, ou mensonger, de la part d’un ancien ministre de l’Intérieur censé avoir gardé quelques notions du respect de la légalité. Quant à Christophe Leroy, il s’est fait beaucoup d’amis parmi ses collègues cuistots qui respectent les restrictions.

Bref la caste (la clique?) de ceux qui se considèrent comme l’élite survole avec légèreté le marasme de la pandémie dans lequel se débat le petit peuple. D’ailleurs, le Garde des Sceaux Dupond-Moretti s’est montré choqué d’« une époque de délation, d’une époque de calomnies » estimant que « la presse en avait fait beaucoup là-dessus ».4 On ne va pas faire tout un plat de quelques boîtes de caviar ouvertes entre gens de la bonne société !

Le clergé mise sur Dieu contre le coronavirus

Pendant que les bourgeois entamaient le gigot, les nostalgiques des messes en latin ne pouvaient pas rater la fête et la distribution d’hosties. Les spectacles et la valse des soutanes ont même fait le plein à l’église Saint-Eugène-Sainte-Cécile (IXe arrondissement de Paris) pour la cérémonie de la « Vigile pascale ». Et comme l’a fait remarquer une ouaille appelée à témoigner devant les caméras : « Devant Dieu, on ne porte pas de masque ». Là encore, on n’a pas peur de mélanger ses miasmes, puisqu’on est dans l’entre-soi, chargeant Dieu de reconnaître les siens. Et la vidéo surveillance divine est bien évidemment plus facile sans les masques. Les enfants de chœur, agglutinés en procession, ont pu éviter les virus de l’école grâce à leur fermeture, mais ne rateront pas ceux des curés officiant sans masques et distribuant les hosties sans « click-and-collect ».

Alors que tous les artistes sont muselés jusqu’à en étouffer de désespoir, les ultras supporteurs de Dieu ont obtenu l’autorisation darmanesque de se mettre en scène dans des spectacles débridés, en VO et retransmis sur les ondes. De quoi créer quelques foyers d’infection Covid et se faire sonner les cloches. Enfin, curés et paroissiens auront l’occasion de se rattraper et de se faire pardonner en se masquant lors des enterrements de leurs coreligionnaires (et les autres) qui auront chopé le coronavirus pascal et qui en seront morts.

Un dernier tour par la loge de Lorànt Deutsch

Interview (presque) inventée :

— Une dernière question, monsieur Deutsch : vous ne trouvez pas cela un peu cavalier de se faire ouvrir des tablées servies par des chefs toqués en période de confinement pour le peuple français ?

— Ben, dites donc ! La soupe populaire reste bien ouverte, il n’y a pas de raison pour que tout le monde n’ait pas son petit en-cas. Tout le monde doit manger à sa faim. Je suis un royaliste de gauche.3

— Et les messes en latin mais sans masques ?

— Je suis comédien et catholique et je ne me vois pas jouer devant Dieu avec un masque. Et tout de même, un Shakespeare en latin, ça aurait de la gueule, non ?

A VOIR : "Tuer l'Indien dans le cœur de l'enfant"

Si c'est sans rapport direct avec les événements ci-dessus, ce documentaire montre les offensives culturelles hégémoniques des religieux. Cette enquête de Gwenlaouen Le Gouil, co-produite par Arte, retrace la brutale mise sous domination de l'ensemble des peuples indiens du Canada, à partir de la fin du XIXe siècle, par les prosélytes de l'Église, et ce jusqu'à une époque récente. Après avoir volé leurs terres et afin de déculturer les peuples natifs, les religieux ont enlevé tous les enfants de plus de 5 ans, plus de 150 000, qu'ils ont enfermés dans des bagnes pour enfants, les maltraitant, les violant, leur interdisant toute référence à leur culture de naissance. 4 000 en sont morts. Le dernier bagne a fermé en 1996 mais leur martyr, reconnu du bout des lèvres par le Canada en 2014, a continué dans le chômage, l'alcool, la violence, le racisme, surtout envers les femmes, dont beaucoup disparaissent et/ou sont assassinées. "Nous sommes toujours prisonniers du Canada", conclue un Indien.

A voir donc sur Arte le mardi 13 avril à 22h15 ou en rediffusion sur arte.tv.

1. https://www.mediapart.fr/journal/france/100421/repas-clandestins-la-liste-s-allonge?page_article=1.

2. https://www.youtube.com/watch?v=JaD8DpMNwCU.

3. C’est réellement ce qu’il dévoile dans une interview à Libé de 2012. Voir en archive : http://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fwww.liberation.fr%2Fculture%2F01012358960-paves-pas-pris.

4. https://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-3/dimanche-en-politique/dimanche-en-politique-du-dimanche-11-avril-2021_4345149.html.

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