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Billet de blog 11 août 2021

Que la classe économique attache sa ceinture

Un « code rouge pour l’humanité » ? Le rapport du GIEC a tenu 24 heures dans les rédactions, vite évacué par les tracas du passe sanitaire, la relance économique et… l’arrivée du Messi. Car le capitalisme a remis les gaz à fond en direction de la falaise, guidé avec enthousiasme par la tour de contrôle politique libérale. La classe économique n’a plus qu’à attacher sa ceinture et applaudir le PSG.

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Revue de presse, 10 août 2021. Deux titres se télescopent côte à côte sur la une du Monde.fr

« Le rapport du GIEC un code rouge pour l’humanité », la tendance générale est à l’appel à l’action, après la publication du sixième rapport des experts du climat.

« L’irrésistible hausse des prix de l’énergie », les tensions sont fortes sur les cours du pétrole, du gaz et de l’électricité en raison de la reprise économique et de la demande en énergie.

D’après le premier, l’Humanité s’approche du point de non-retour. D’après le second, la croissance et les affaires sont reparties avec l’enthousiasme d’un presque noyé qui reprend une grande goulée d’air salvatrice. Hormis les scientifiques et les hommes et femmes de raison, ceux qui détiennent les pouvoirs économique et politique y verront-ils comme une légère antinomie ?

Voilà trente ans que le GIEC s’époumone dans un air de plus en plus pollué pour avertir qu’on a pris la mauvaise pente, avec une vitesse de plus en plus grande et qu’il serait temps d’enclencher le frein à main. C’est un « avertissement sévère de la part des scientifiques du monde entier », note encore lemonde.fr le 9 août. Notre vaisseau Terre fonce droit vers un trou noir et nous appuyons frénétiquement sur l’accélérateur ou du moins nous ne freinons pas pour négocier un virage qui s’annonce déjà plus que délicat. Et l’on sait maintenant, grâce au GIEC, que, même si on appuyait sur le frein, il ne sera pas assez efficace pour nous éviter un sérieux choc. C’est le B. A. BA de la sécurité routière : quand la distance de freinage est de 50 ans, il ne faut pas prendre 30 ans pour se décider à freiner.

Mais qui est au volant ?

Autres titres, du Monde.fr, la veille : « La rémunération des grands patrons repart à la hausse », et de La Croix le 29 juillet : « Les Gafam encaissent des profits records » au deuxième trimestre 2021, année de crise pandémique, de dettes souveraines, mais pas de crise des dividendes.

On continue ? Sur lepoint.fr du 5 août : « Pourquoi les groupes du CAC 40 affichent une forme olympique, les entreprises de l’indice phare de la Bourse de Paris ont dégagé un montant record de 57 milliards d’euros de profits au premier semestre » ou encore BFMTV.fr le 6 août : « CAC 40: des bénéfices record malgré le Covid ». On pourrait aussi citer au tableau des médailles les champions olympiques en terme de progression du chiffre d’affaires que sont les laboratoires pharmaceutiques, du moins ceux qui ont sorti un vaccin (voir le Canard enchaîné du 11 août).

Les pouvoirs économiques sont donc pieds au plancher, gavés d’argent public (aides massives des états pour maintenir l’économie) et d’une marée d’argent frais et facile (taux nuls) octroyé par les banques centrales. Les bourses crèvent leurs plafonds records malgré la langueur de l’été. Les incendies titanesques qui ravagent la planète ne leur font ni chaud ni froid puisqu’ils ont les moyens de s’envoyer en l’air, dans l’espace, bien loin de soucis aussi triviaux que le réchauffement planétaire ou l’effondrement de la biodiversité. La fonte de la banquise arctique est au contraire une opportunité de profits supplémentaires, d’aller chercher à moindre coût quelques millions de barils supplémentaires, comme la pandémie est une aubaine pour les patrons et les actionnaires des labos privés dont les recherches ont été financées en grande partie par de l’argent public.

Et les pouvoirs politiques dans tout ça ? Le gouvernement Macron s’est récemment fait remonter les bretelles par le Conseil d’État (4 août) pour ne pas respecter la feuille de route de lutte contre le changement climatique que la France avait « triomphalement » fait signer à presque tous les pays de la planète. Joli coup dans le cirque diplomatique, mais promesses vaines pour l’humanité. Il vient d’être condamné par le même Conseil (1er juillet) pour ne pas respecter les textes et surtout la santé des Français en ne luttant pas suffisamment contre la pollution de l’air. Les morts par pollution de l’air se voient sans doute moins que les morts de la Covid.

Le « quoi-qu’il-en-coûte » de Macron, comme de la plupart des dirigeants politiques, est le moyen de conforter leur pouvoir et donc leur marge de manœuvre pour faire le lit de l’économie capitaliste et libérale.

Macron a toujours cherché à contenir la pandémie afin de préserver l’outil de production et de maintenir en état de santé une cohorte suffisante, non de chair à canon, mais de chair à production pour maintenir à flot la croissance capitaliste. C’est bien le sens qu’il a donné, dès le début de la pandémie, aux termes de « première, seconde… lignes » de troufions, de « conseils de défense », d’« état d’urgence ». La « guerre » n’est pas sanitaire mais capitaliste pour la survie de son système.

Bien sûr, ça râle parfois dans les rangs. Mais quelques primes et le droit de s’acheter un maillot n°30 du PSG à 150 € ainsi qu’un abonnement pour le voir jouer, devaient calmer les quelques protestations du samedi.

Pendant ce temps les billetteries pour les voyages organisés en apesanteur à plusieurs centaines de milliers de dollars ont un succès fou pour admirer la planète bleue sans se polluer de scrupules, loin des plaines desséchées, des forêts incendiées, des vallées inondées, des banlieues polluées, et surtout de cette population grouillante, pauvre et geignarde. La coupe du Monde qatarienne se jouera dans des stades climatisés, non loin des cimetières d’ouvriers pauvres et migrants, morts pour les construire. Et les centres commerciaux de plus de 20 000 m² n’auront pas à demander le passe sanitaire pour vendre leur bimbeloterie : ce n’est pas le tout de produire, il faut aussi écouler la marchandise. Les hordes de producteurs qui ne seront pas morts de la Covid sont donc invitées à se transformer aussi en hordes de consommateurs enthousiastes.

La facture sera présentée un peu plus tard, après la présidentielle, et à régler en réforme des retraites, en réduction des indemnités chômage et des prestations sociales, en prolongation ad vitam æternam du gel des salaires. Ça fixe tout de suite les catégories de contributeurs à la bonne santé des GAFAM et du CAC40. Quant à la facture climatique et écologique, ce sont les mêmes qui vont éponger leurs logis inondés ; agoniser dans leurs champs dévastés par sécheresse, gel et grêle ; étouffer ou se geler dans leurs HLM et passoires thermiques ; être expulsés de leurs logements insalubres pour laisser place à une gentrification climatisée…

C’est le monde d’avant, en pire.

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