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Billet de blog 12 avr. 2022

L’hydre à deux têtes du second tour

Macron 1er a dirigé ce pays comme n’importe quel pédégé de l’ère néolibérale, préservant bénéfices et dividendes en temps de crises et avec un management violent des ressources humaines et populaires. En face, avec Le Pen, ce sont les cancers du racisme, de l’intolérance et de l’autocratie qui métastasent lentement notre société. Une hydre à deux têtes qu’il faut abattre par la démocratie locale.

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Pour la troisième fois, c’est un non-choix, un enterrement cynique de la démocratie. Les électeurs, captifs du cadre étroit, obsolète, d’une cinquième république à bout de souffle, se voient proposer deux mauvais scénars de mort d’une certaine forme de démocratie. Ils sont face aux deux têtes d’une hydre qui a totalement corrompu l’institution étatique : le capitalisme et l’extrême droite, tous deux désinhibés face à leurs démons idéologiques, à leurs soldats sans foi ni loi, à leur soif de pouvoir.

La professionnalisation de la politique et des institutions a permis à une élite, formée à dessein, d’usurper tous les leviers de pouvoir, des départements à la présidence en passant par les régions. Le niveau de décision le plus proche de la population, le communal, est depuis quarante ans vidé de ses finances et de ses leviers de décisions locales. Depuis l’avènement du libéralisme décomplexé de l’ère Tatcher/Reagan, la Droite libérale et affairiste française a placé ses pions, ses taupes, ses idéologues dans chaque rouage de l’État et des institutions de cette République du siècle dernier. L’acmé de ce processus est personnalisée par la prise de pouvoir de Macron 1er, au terme d’une trajectoire qui couronne, non pas la naissance d’une idéologie politique, mais la victoire d’un affairiste qui a conquis son siège de pédégé. Beaucoup de commentateurs et éditorialistes sont dubitatifs quant à la vacuité du contenu politique ‒au sens traditionnel et républicain‒ du macronisme. Rien de plus normal : le macronisme existe, mais c’est la politique bizness de la croissance économique à tout prix, du libéralisme conceptualisé par l’école de Chicago. Loin d’être du keynésianisme, son « quoi qu’il en coûte » a avant tout financé l’offre des entreprises, préservé les bénéfices et les dividendes de ses coreligionnaires. Dans le même temps, le pédégé Macron a géré l’électorat avec l’aide d’un plan marketing et mené le peuple comme un DRH gère des ressources humaines. Pour la prochaine tournée, le patron Macron a d’ores et déjà reçu l’appui énamouré du Médef et de Sarkozy : tout un programme pour le prolétaire, l’écolo, le chômeur, le smicard…

Les responsabilités d’un monde politique moribond

Rappelons aussi que les intermèdes de la Gauche sociale-démocrate, de Mitterrand à Hollande, n’ont fait que légitimer cette prise de pouvoir, ce coup d’État insidieux qui ne dit pas son nom, appliquant quelques sparadraps sur les plaies prolétariennes provoquées par un capitalisme ultra-libéral. Les « éléphants » socialistes, se sont confortablement glissés dans les habits de gestionnaires d’un capitalisme rose bonbon, dans la marge de tolérance du libéralisme européen et mondial.

Tous ont une part de responsabilité dans la montée de l’extrême-droite et de ses projets hideux. L’incroyable écart d’inégalités, qui n’a cessé de grandir, en est l’un des moteurs. Pourtant, Macron a tout misé sur le même scénario qu’en 2017. Il joue sur la peur du bourgeois conservateur qui craint la grande disruption, en agitant le repoussoir Marine Le Pen, en garantissant un pouvoir « centriste » stable.

L’autre tête grimaçante de l’hydre, Marine Le Pen, on connaît ses affinités avec le criminel du Kremlin ou le nationaliste hongrois Victor Orban et leurs politiques très autocratiques. Tout un programme là-aussi pour la France qui pourrait faire entrer cette dernière dans le groupe de Visograd. Le Pen a lissé son image en délocalisant chez Zemmour les olibrius au bras levé les plus voyants et les négationnistes les plus virulents. Reconquête !, c’est un peu son « armée Wagner », même si son chef a été un peu turbulent durant la campagne. Les troupes de Zemmour lui permettent de ratisser large pour ce second tour, de l’armée défaite de LR aux trublions néo-nazis. Quant au front républicain, de LR au PS en passant par les écologistes standardisés, il ressemble plus à une ruine qu’à une digue anti-tsunami.

D’ici à dimanche soir, la seule question est celle de la forme du désastre démocratique et politique que prendra la victoire de l’un ou de l’autre ‒la peste ou le choléra‒ pour ceux qui sont déjà tricards. Car désastre il y aura à coup sûr. Les nantis sableront le champagne si Macron passe, et s’adapteront sans aucun doute si Le Pen, qui aura besoin de leur fric, prend le pouvoir. Dans ce cas, tout ce que la France compte de petits Zemmour, de milices néo-fascistes, de complotistes, de populistes à la sauce Orban ou Trump, nous fournira des régiments de petits chefs vindicatifs.

Reprenons notre destin en main

Ensuite ? Quel horizon pour les damnés du capitalisme et de ses guerres, pour les trimeurs de seconde, troisième, quatrième lignes, les tâcherons de l’ubérisation, les réfugiés, les exclus recrachés par la broyeuse économique, les inadaptés de la performance, les passagers des trains de la délocalisation et des charrettes de licenciements boursiers ? Quelles réactions, quelles révolutions, quels soulèvements, quelles mobilisations ? Contre la violence du capitalisme de servitudes, contre l’obscurantisme de l’idéologie facho, quelles armes avons-nous ?

La Gauche, vampirisée par la quête de pouvoir et l’emprise du capitalisme financier, en a oublié ce pourquoi elle était née, ses raisons d’exister. Les virevoltants socialistes passés au macronisme devraient relire les livres d’histoire. Reste Mélenchon, ce vieux briscard des allées du pouvoir, des coulisses de la sociale-démocratie, « poutinophile » et « madurophile » repenti, comme les communistes ont dû faire oublier le stalinisme. Mélenchon rêvait d’un trône avant sa retraite avec un programme qui mérite que l’on se penche dessus mais qui ne relâche que peu la bride sur le cou du peuple qu’il enlace de grandes envolées lyriques. Mais quand on accepte d’entrer dans une course au pouvoir, on s’expose à différents désagréments si on rate la marche. Selon un sondage1, 23 % des électeurs de Mélenchon au premier tour, et qui iraient voter au second, glisseraient dans l’urne un bulletin Le Pen. Les valeurs de la Gauche ont-elles encore un sens dans ce grand cirque de la course au trône élyséen ?

Les allées du pouvoir sont sinistres. Les nantis, les énarques, les investisseurs, les politiques professionnels, n’ont pas besoin de traverser la rue pour y accéder, les passerelles sont directes et interchangeables pour les pantouflages en mocassins.

C’est donc de la rue, des allées des cités, des départementales sinueuses que la réponse viendra, des territoires vivants, des communes et des quartiers, des bocages et des banlieues, des associations et des coopératives, des assemblées populaires, des conventions citoyennes décisionnaires et non assujetties au pouvoir2, du municipalisme libertaire… Le peuple, enrichi de ses différences et de ses intérêts communs, doit se réapproprier les idéaux du socialisme originel, de la coopération et du partage, de la démocratie intégrale, du féminisme, de l’écologie, du fédéralisme, de l’organisation libertaire des territoires. Rappelons que l’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir ‒pouvoir personnifié‒ car la démocratie intégrale c’est le pouvoir d’un groupe, d’un peuple sur son destin. Le Chili, les Zapatistes, les Kurdes nous montrent des voies possibles, nous offrent des pistes de réflexion.

Ces notions ne seront plus des mots creux dans le discours marketing des prétendants au pouvoir personnel et sans partage mais des projets populaires concrets.

Le livre posthume de David Graeber (co-écrit par David Wengrow), Au commencement était… une nouvelle histoire de l’humanité, révolutionne ce que nous croyions savoir sur l’émergence de différentes organisations sociales et l’origine des inégalités. Dans cette lecture passionnante, revivifiante, il nous apprend qu’il existait, bien avant la généralisation d’une agriculture de rente, des villes aux dimensions impressionnantes et à la géométrie originale, qui prospéraient sans rois et sans véritables classes sociales dominantes. Un état des recherches anthropologiques enthousiasmant et inspirant pour ceux qui veulent se regrouper et inventer de nouvelles façons de faire société.

Enfin, quelques mots d’oraison funèbre sur le monde politique qui a enfanté les deux têtes de l’hydre.

L’écologie se disant politique, s’est complètement fourvoyée dans la course au pouvoir, et a été vidée de sa substantifique moelle par la politique professionnelle et une forme de sociale-démocratie aux tons de rose et vert pastels. Jamais, elle n’a été en mesure de proposer un autre monde qu’un greenwashing (en anglais dans le texte) du capitalisme avec sa croissance verte.

Le parti socialiste, qui a gardé la marque « socialisme » en ayant perdu les secrets de fabrication, a recraché ses éléments les plus à gauche pour s’adonner au hollandisme puis au macronisme, tel Bertrand Delanoé, soutien enthousiaste3 de Macron aux côtés de Sarkozy et du Médef.

Quant à Valérie Pécresse qui se lamente : « Je suis endettée personnellement à hauteur de cinq millions ! », il est amusant de savoir que la chantre de la Droite capitaliste sera tenue en laisse, au moins pour quelque temps, par des créanciers sans foi ni empathie. Le bizness c’est le bizness. Pour la consoler, Jérôme Kerviel, qui sait de quoi il parle, lui lance sur son compte Instagram : « Je suis endetté à hauteur de 5 milliards ça va bien se passer tu vas voir! »4 On ne s’inquiète pas trop pour elle, plus pour les millions d’électeurs enfarinés par leurs promesses.

1. : https://www.marianne.net/politique/presidentielle-les-electeurs-de-melenchon-et-pecresse-divises-avant-le-second-tour.

2. : La convention citoyenne pour le climat, comme la plupart des concertations alibis du quinquennat Macron, a été un vrai fiasco pour la lutte écologique mais un vrai gain pour la communication présidentielle. D’autres causes légitimes ont connu les mêmes défaites, de l’emploi précaire au féminisme, du handicap à l’exclusion…

3. : https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-mardi-12-avril-2022.

4. : https://twitter.com/kerviel_j/status/1513622051172536331?cxt=HHwWlsCyxY3Pu4EqAAAA.

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