Tirez la chasse !

Les chasseurs sont des tireurs d’élite : plus de 400 morts (humains) en 20 ans ou encore 74 habitations, 37 véhicules et 25 animaux domestiques troués pour la seule saison 2018-2019. L’ONFCS communique sur « le chiffre le plus bas jamais enregistré » de morts mais note, en interne, « une augmentation très inquiétante des incidents ». Le stand de tir forain est en tout cas ouvert tous les jours.

L’autre matin, je suis sorti tôt avec ma chienne pour notre balade journalière et salvatrice. Autour de la maison, des chemins nombreux, bordés de haies et de bois, aussi peuplés qu’un documentaire animalier : chevreuils, faisans, pigeons, sangliers, lièvres, geais, hérons, canards… il n’est pas une sortie sans rencontre amicale. Et non loin, le canal et la Loire, fleuve indompté. Du pur bonheur, même par ce temps brumeux et humide de novembre.

Mais ce dimanche, c’est « Règlements de comptes à OK corral », les cow-boys sont de sortie. Au coin du bois ce panneau jaune pétard avertit : « Attention, chasse en cours, soyez vigilants ». Traduction, mettez un gilet pare balle, baissez la tête ou courrez aux abris, la voie publique est terrain miné. Le long du bois, des gilets jaunes (ou rouges) fluo sont en faction (loin du premier rond-point), guettant l’ « ennemi ». Il y en a même un assis sur son petit fauteuil pliant de camping, bedaine et fusil sur les genoux. Le troisième âge qui monte au front.

Quand ça s’est mis à tirer de l’autre côté du bois, j’ai dû prendre mes jambes à mon cou. Je n’avais pas de gilet fluo et le gilet fluo, c’est pour éviter de se faire tirer comme un lapin. Enfin en principe. Cela n’a pas empêché un chasseur septuagénaire de se faire descendre d’une balle dans la tête le 26 octobre dernier à Varilhes en Ariège. Les chasseurs ont d’ailleurs déjà fait un beau carton depuis l’ouverture. Un homme qui tondait sa pelouse a été blessé à l’œil le 14 novembre à Quincampoix. Quelle idée aussi de tondre sa pelouse au mois de novembre et sans gilet fluo en plus ! « Le lendemain, un chasseur tuait accidentellement une personne partie à la cueillette des champignons à Villars-les-Bois en Charente Maritime, tandis que dans la Vienne voisine, un chasseur en tuait un autre à Montamisé. Le jour suivant, dans le même département, un jeune de 16 ans blessait mortellement un homme de 47 ans dans les bois du château de la Mothe-Chandeniers, aux Trois-Moutiers », notait Le Monde1. Au total, plus de quatre cents morts à deux jambes en 20 ans, c’est un loisir de tueurs.2

L’un de mes oncles, chasseur, s’est pris une balle dans la tête, il y a des années : il a été pris pour un chevreuil par un chasseur dont le sang alcoolisé n’avait fait qu’un tour. Faut dire que le repas des chasseurs du dimanche midi avait permis d’arroser les cadavres de la matinée. Au tribunal ? Circulez, y’a rien à condamner, ou si peu.

C’est connu, les chasseurs sont des tireurs d’élite. Le bilan que fait l’OFNCS de la précédente saison est traduit dans un communiqué de presse en forme de cri de victoire : « Sur les 131 accidents relevés, 7 accidents mortels restent néanmoins à déplorer dont 1 personne « non chasseur » (…) Ce chiffre est le plus bas jamais enregistré depuis la création du réseau national sécurité à la chasse en 1997. » Mais si on part à la chasse aux infos dans le rapport complet3, il est noté dans les "faits marquants" (p 50) « une augmentation très inquiétante des incidents », en particulier les « balles dans les habitations », 74 pour être précis. De vrais stands de tir forain. Par chance, aucune victime corporelle mais les photos incluses dans ce rapport font froid dans le dos. Les chasseurs aiment aussi mettre à leur tableau de chasse des véhicules (37), à l’arrêt ou roulants, ou encore des animaux domestiques (25 dont un âne), sûrement moins rapides que les sauvages.

C’est sans doute pour ça que les sangliers pullulent. De mon précédent coin de campagne, je pouvais assister (à bonne distance, je ne suis pas suicidaire) au ball-trap annuel des chasseurs du coin : 95 % des tirs étaient doublés. En clair, le premier tir était pour avertir que le second arrivait, sans garantie de résultat. Au bout du compte une pollution du pâturage au plomb (8.000 tonnes par saison de chasse en France)4 et même au pétrole puisque les plateaux sont en partie constitués de brai de pétrole, résidu du traitement thermique et de la distillation de fractions de pétrole.

Mais, bon, il suffit sans doute de tirer la chasse pour faire place nette…

Enfin, Frédéric Jiguet, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, qui effectue ses recherches dans un laboratoire de biologie de la conservation affilié au CNRS et à la Sorbonne, rappelle que « la France est l’un des seuls pays d’Europe à autoriser la chasse d’espèces menacées »5. Ça inclut les tondeurs de pelouse ?

1 : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/20/une-nouvelle-serie-d-accidents-rappelle-les-dangers-de-la-chasse_6019904_3224.html

2 : https://www.ledauphine.com/france-monde/2019/11/17/en-20-ans-les-chasseurs-ont-tue-plus-de-400-personnes

3 : http://www.fdcain.com/index.php?option=com_k2&view=item&task=download&id=350

4 : https://hal-lara.archives-ouvertes.fr/hal-01571950/file/INSERM_1999_plomb.pdf

5 : https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2019/12/09/la-france-est-l-un-des-seuls-pays-d-europe-a-autoriser-la-chasse-d-especes-menacees_6022203_4497916.html

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