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Plusieurs commentateurs et autres observateurs s’ébahissent, se félicitent (surtout dans les médias bolloréens), d’une union syndicale dans le monde agricole supposée traduire une fantasmée « convergence des luttes ». Pensez donc, dans un même mouvement, le syndicat d’extrême droite de la Coordination rurale (CR), le syndicat patronal de la FNSEA et la Confédération paysanne. Des blocages d’axes routiers avec un musée à ciel ouvert de ce que peut produire l’agriculture industrielle en termes de pollution (pneus, bâches plastique, lisiers d’élevages intensifs, bidons de produits pas vraiment naturels…), déposés par des tracteurs dernière génération, des tribunes ouvertes en direct sur les chaînes d’info en continu, de quoi mettre en panique le gouvernement, en plein marasme budgétaire, et à l’approche d’un Salon de l’agriculture qui promet d’être vide de vaches mais pas de contestataires, s’il a lieu.
Cette intersyndicale baroque, de par ses actions visibles, obtiendra sans aucun doute des « concessions ». Sauf que les revendications sont loin d’être communes, que ces syndicats n’ont pas les mêmes objectifs ni les mêmes assises, qu’ils représentent des mondes agricoles très différents (contrairement à ce que peut laisser croire le « nos agriculteurs ») et que les plus forts élimineront les plus faibles. Qu'y a t-il de commun entre un céréalier propriétaire de centaines d’hectares, un industriel de l’élevage porcin ou volailler, un éleveur de mirandaises ¹ ou un maraîcher local en circuit court ? Certains ont le souci des revenus capitalistes de l'exportation, d’autres ont la vocation à nous nourrir la population locale.
Et les vainqueurs seront
Il est dès lors facile de deviner qui va sortir vainqueur de cet affrontement avec un pouvoir politique déjà dans la panade et à quelques encablures d’échéances électorales.
‒ La Coordination rurale caracole en tête, elle qui prospère sur la détresse des laissés-pour-compte du modèle agro-industriel mis en place par la FNSEA depuis des décennies et qui n’ont pas eu les ressources pour suivre le rythme ou changer de modèle. C’est la déclinaison agricole de ce qui se passe pour le Rassemblement national qui se nourrit (vampirise) des classes populaires victimes du capitalisme. La CR ambitionne de devenir calife à la place du calife, c’est-à-dire le nouveau cogestionnaire de l’agriculture française. Avec en vue l’avènement de l’extrême droite à la prochaine présidentielle. Sa première revendication est de pouvoir « faire la peau » aux réglementations environnementales et, pour le fun, aux écologistes qui viennent mettre le nez dans leurs affaires. Braillant plus fort que les autres, adeptes des opérations musclées et intimidantes qu’affectionne l’extrême droite, les leaders les plus politiques des Bonnets jaunes sont à la conquête du pouvoir institutionnel agricole, avec déjà plusieurs chambres d’agriculture à leur tableau de chasse et la promesse de nouvelles prises.
‒ La FNSEA, en seconde position, qui a discrètement raccroché son wagon au train d’une contestation qui la débordait sur sa droite et voulant faire oublier qu’elle a joint sa voix de cogestionnaire en titre de l’agriculture productiviste à celle de ses associés gouvernementaux sur le dossier des abattages systématiques des troupeaux bovins. Le syndicat patronal a senti le vent du boulet sous forme d’une rébellion d’une partie de sa base (éleveurs de bovins principalement). Son seul objectif est de maintenir à flot cette agriculture industrielle et ses nécessaires voies d’exportations, destructrice de l’agriculture paysanne française mais aussi de l’agriculture vivrière des pays du Sud. La FNSEA s’accroche à ce rôle de cogestionnaire, d’influenceuse des politiques agricoles depuis plus de 60 ans, de détentrice des pouvoirs économiques d’un secteur qui s’est mué de nourrisseur du pays en monstre capitalo-exportateur. Seconde position parce qu’elle se fait tailler des croupières par la CR, comme Les Républicains, leurs frères de cœur politique, se font manger par l’extrême droite, du RN à Reconquête.
Et les perdants seront
‒ La Confédération paysanne, le seul syndicat en défense des paysans et tenants d’un autre modèle agricole, social, écologique, mais minoritaire, s’est jointe au mouvement avec le défi de garder une voix singulière, antiproductiviste et d’autonomie paysanne. Le mode de scrutin inique des élections professionnelles la prive depuis toujours de parole dans toutes les instances du monde agricole et singulièrement auprès du pouvoir politique. Dans ce mouvement, la Conf’, adepte des actions militantes non violente, passe sous les radars médiatiques et ses revendications légitimes et progressistes sont inaudibles, étouffées par les plus grandes gueules portées sur les ondes de RMC et Cnews.
‒ Mais la grande perdante finale sera l’agriculture paysanne, familiale, respectueuse de son environnement, de sa terre et des liens sociaux.
Devant les blocages routiers, les actions coups de poings de la CR et les pressions de la FNSEA, Sébastien Lecornu, Premier ministre qui aimerait bien se consacrer à ses soucis budgétaires, et Annie Genevard, ministre d’une agriculture pro-FNSEA, viennent d’annoncer avec tambours et trompettes une « loi d’urgence » qui va entériner le triomphe définitif d’une agriculture toujours plus productiviste, avec une surenchère sur la loi Duplomb, de sinistre réputation, rejetée par plus de deux millions de citoyens. Déréglementation environnementale avec pluie de dérogations, accélération dans la création de méga-bassines et de la maïsiculture irriguée, ménage radical chez les prédateurs de tout poil, du loup à l’écologiste… voilà ce que cette "convergence des luttes" va obtenir.
La toxicité de cette convergence se répand également dans le monde politique. À l’heure où le Rassemblement national et la France insoumise déposent en cœur des motions de censure contre un gouvernement qui dit non au Mercosur (ce qui n’absout pas ce dernier des manquements à la sauvegarde des agriculteurs et de son soutien au modèle productiviste), des élus de la France insoumise sont montés au front pour soutenir les leaders de la Coordination rurale.2 Que ne se sont-ils pas transportés sur des actions de la Confédération paysanne ? J’ai eu beau chercher, je n’ai pas trouvé de réactions insoumises outrées aux menaces du président de la CR, Bertrand Venteau, de « faire la peau aux écologistes » et à la décroissance, leader qui se revendique en outre « profondément libéral »3 sans oublier d’encaisser toutes les aides publiques disponibles. La capacité d’adaptation du capitalisme, sans doute.
Pour conclure, ce mouvement soi-disant œcuménique aboutira sur un modèle agro-industriel encore plus sous respirateur artificiel d’argent public (300 millions d’euros d'aides déjà annoncées, s'ajoutant aux subventions habituelles et avant loi d'urgence), modèle toujours plus exportateur mais incapable de pourvoir à la souveraineté alimentaire du pays, en y ajoutant la dégradation continue des communs que sont les terres et la biodiversité, et le pillage et la pollution de l’eau douce. Ce sera sans aucun doute une grande conquête pour le monde agricole.
1. Race emblématique des coteaux du Gers.
2. https://www.ladepeche.fr/2026/01/09/plusieurs-soutiens-politiques-venus-de-lfi-13151852.php & https://reporterre.net/Agriculteurs-a-Paris-que-fait-LFI-avec-la-Coordination-rurale & https://www.bfmtv.com/economie/edito-lfi-qui-s-aligne-sur-la-coordination-rurale-d-extreme-droite-macron-qui-charge-bruxelles-la-droite-republicaine-qui-donne-dans-le-populisme-agricole-l-accord-avec-le-mercosur-les-rend-ils-tous-fous_AV-202601090343.html.