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Billet de blog 14 févr. 2022

Liberté, frustration et révolution

La société d’hyper-consommation et de la richesse cumulée, promue par Macron au nom de la sainte croissance et du bizness, a généré une hyper-frustration parmi les classes perdues des périphéries. Les sans-culottes, poussés au feu par complotistes et libertariens, sont aux portes de Paris aux cris de liberté individuelle et pouvoir de consommer en rond. Pas de quoi reconstruire une autre société.

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Il avait eu l’alerte Gilets jaunes et les réactions épidermiques à ses saillies méprisantes à l’égard de ce qu’il considère comme la « populace » : du « pognon de dingue » que coûte la solidarité sociale à la « traversée de rue », même hors des clous, pour trouver un petit boulot précaire payé à coup de lance-pierres. Et ne doutons pas que, s’il reste sur le trône, il présentera à cette même « populace » la facture du « quoiqu’il en coûte » qui a permis aux premières et secondes lignes de tout juste garder le bec hors de l’eau. Depuis qu’il est au pouvoir (mais n’oublions pas ses prédécesseurs, socialistes compris), Macron a fait mûrir ‒ pour ne pas dire laisser pourrir ‒ une population rejetée aux périphéries, ou qui n’a pu s’en extraire, déclassée par sa politique de ségrégation économique et les chiffres, triomphants de bénéfices, des élites et oligarques.

Sa politique de contrôle, de surveillance et de répression (brutalités policières, cellule Demeter, répression des militants des zad, délégation au privé des contrôles de vitesse…) n’a fait qu’amplifier cette exclusion d’une population qui, aujourd’hui, subit le déclassement dans l’échelle sociale du capitalisme de consommation.

La mise à l'écart du citoyen s'est encore confirmée jeudi dernier avec un candidat-président, persuadé de rester sur son trône, qui a déroulé son programme énergétique très nucléarisé, engageant le peuple jusqu’à la fin de ce siècle sans qu’il puisse moufter. Aucune concertation ou consultation, la politique nucléaire civile reste l’expression de la toute-puissance d’un homme, tout comme la force nucléaire de dissuasion ou les interventions militaires hors de nos frontières.

La liberté à la première personne

Après avoir supprimé l’ISF et raboté de 5€ l’aide au logement, il est clair que Macron et son gouvernement ont volontairement laissé déclasser toute une partie de la population, comptant sur la théorie du ruissellement (une vue de l’esprit théorique qui n’a jamais trouvé de traduction dans les faits) des fortunes astronomiques des cinq personnes les plus riches de France qui possèdent autant que les 27 millions les moins riches.1 Mais ils ont aussi mis le petit peuple sous contrôle avec l’injonction de ne pas compromettre le retour de la croissance et des dividendes avec des arrêts de travail intempestifs, faisant peser sur les individus les ratés d’une politique au sommet, erratique et autoritaire. Le discours culpabilisant gouvernemental a même été d’inciter les citoyens à faire preuve de « responsabilité » en dépensant avec enthousiasme les petits matelas de sécurité qui auraient pu être mis de côté ces derniers temps, histoire d’alimenter la chaudière économique. La croissance capitaliste est repartie sur les chapeaux de roues mais toute une partie de la population est restée sur le bord de la route, enchaînée par les mesures de contrainte sanitaire, à regarder passer les voitures de luxe de la macronie. Et de se retrouver logiquement dans des « convois de la liberté » pour tenter de les rattraper.

De leur côté, les manifestants ne sont pas exempts de contradictions, d’erreurs de trajets voire de tomber sous la coupe de guides qui avancent... masqués, comme les complotistes illuminés ou les soldats de l’extrême droite dont Philippot n’est pas le plus habile.

Les revendications portent avant tout sur le désir de liberté personnelle, individuelle (de circuler à sa guise, de ne pas être vacciné) auxquelles se sont raccrochées les exigences d’augmentation du pouvoir d’achat et la liberté de continuer de consommer en rond. Le problème, c’est que la liberté individuelle, dans un système libéral, voire libertarien, est juste celle de faire du fric sur le dos du voisin et n’est aucunement génératrice de liberté de décision collective, de démocratie intégrale. Le pouvoir d’achat est une liberté surveillée avec injonction d’acheter, de participer à la société de consommation, en résumé c’est la liberté de tourner en rond dans une cellule.

Le pouvoir d’achat est une obole du capitalisme

S’il y a dénonciation du passe sanitaire, il n’y a pas d’enthousiasme aussi véhément dans la lutte contre le capitalisme de surveillance des Gafam, tout aussi bourreau des libertés, ou contre la main-mise du capitalisme de la dette, du marketing, de la publicité qui anéantissent le sens critique et la liberté de choix, quoique que les marchands en disent. Être relégué dans une catégorie de « sous-citoyens » fait partie des reproches des manifestants. C’est vrai. L’appareil capitaliste est conçu pour garder sous emprise une large masse de sous-citoyens, pions indispensables à son fonctionnement. Mais demander une augmentation du pouvoir d’achat, c’est seulement quémander des miettes aux élites tout en confortant un système spoliateur. Le pouvoir d’achat n’est pas un pouvoir mais l’illustration de l’enchaînement à une société de consommation et d’une liberté qui ressemble plus à une garde à vue visant à dissoudre toute velléité de perturber le système. Quelques picaillons en plus à la fin du mois, pas de quoi nous permettre de nous extraire du métro-boulot-dodo ou de la précarité institutionnalisée au service exclusif de ces mêmes élites. Le capitalisme repose sur la consommation et tient en laisse le peuple grâce à la frustration de ne pas avoir le dernier modèle de smartphone ou le même SUV tout clinquant que le petit chef. Réclamer du pouvoir d’achat aux élites, c’est seulement vouloir diminuer cette frustration, mais c’est surtout conforter ces riches élites dominantes dans leur système de conditionnement des masses. Et le conditionnement est privatif de liberté de décision.

La solidarité plutôt que le pouvoir (d’achat)

Quand Serge Latouche parle de « décoloniser les imaginaires », il s’agit bien de mener une révolution contre le système capitaliste de consommation, pas de mendier quelques pièces sonnantes et trébuchantes à remettre dans la machine à sous. Raison prégnante qui doit conduire à renverser cet ordre dominant pour inventer une autre société qui respecte les libertés individuelles, de celles qui permettent de participer activement à un projet collectif, solidaire, humaniste. Fustiger l’impôt, surtout lorsqu’il finance le projet collectif mis en place par le Conseil de la résistance ou les services publics des zones périphériques, c’est faire le jeu de ce gouvernement libéral qui veut abattre ces outils de solidarité : on taille dans les prélèvements et on privatise à tour de bras. L’important est moins de contester l’impôt que de reprendre le pouvoir de proposer un projet collectif qui ne pourra émerger que dans un contexte local et libertaire et de rétablir la progressivité de l’impôt qui doit devenir confiscatoire au-delà d’une indécence dans les profits et donc dans la domination.

Les causes collectives méritant des convois de la révolte sont légion et légitimes : inégalités, ségrégations, racisme, violences répressives, violences faites aux femmes et aux enfants, protection des migrants, des réfugiés, des lanceurs d’alerte, lutte pour la survie écologique et climatique, dominations capitalistes, politiques, religieuses, patriarcales etc.

Mais plusieurs milliers d’individualités qui réclament des libertés individuelles ne font pas un projet collectif. Le municipalisme libertaire, les zad, la démocratie intégrale, le fédéralisme, la créativité locale et la coopération sur les territoires, la sobriété organisée et solidaire, l’agriculture vivrière etc, sont des pistes tellement plus fructueuses que des convois pétaradants de revendications par trop individualistes.

Hors cela, les convois de la liberté pourraient au mieux conduire à des saccages de symboles, du Capitole à l’Arc de triomphe, ébranlant les quelques fragments de démocratie existants pour ne récolter que des oboles du capitalisme.

1- Selon le dernier rapport d'Oxfam, les cinq premières fortunes de France "ont doublé leur richesse depuis le début de la pandémie : elles ont gagné 173 milliards d’euros. C’est près de ce que l’Etat a dépensé pour faire face au Covid-19 en un an." L'ONG indique même que ces cinq milliardaires possèdent désormais autant que les 40% les plus pauvres en France.

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