Emancipons-nous !

L’Humanité est sur le fil du rasoir et peut basculer du côté sombre comme du côté de la vie. La sortie de ce cataclysme pandémique comporte de grands risques sociaux, démocratiques et écologiques. Seule l’émancipation des individus permettra le choix éclairé de la coopération contre tous les pouvoirs et toutes les dominations de l’Ancien Monde.

La sortie du cauchemar pandémique sera longue et aussi progressive qu’une longue convalescence. Et dans le débat médiatique, chez les politiques, sur les réseaux sociaux, tout le monde s’accorde pour dire que Après sera différent d’Avant. Mais quel sera-t-il ?

Le temps du confinement permettant l’introspection, la méditation et l’inspiration, il y a foisonnement d’idées, un véritable bouillon de culture progressiste et écologique qui tente d’imaginer Demain. Intellectuels, associations, militants rêvent de lendemain qui chantent la nature, l’écosocialisme, le féminisme, l’humanisme etc. Des parlementaires « de différentes sensibilités politiques , (appellent) les forces vives (du) pays et les citoyennes et citoyens à préparer, tous ensemble, le jour d’après. » Même les têtes d’œuf de Matignon (France stratégie) veulent plancher avec le peuple avec un « appel à contribution pour un après soutenable ».

On aimerait croire que, de ce débat, naîtra un Monde différent. Mais les conditions qui permettront l’émergence de cet Après alternatif sont loin d’être réunies.

On n’est pas encore sortis de ce bourbier épidémique que le retour d’autres « pandémies mortelles » nous guettent. Les forces de domination sont encore vivaces. D’abord celle du capitalisme néolibéral qui nous transforme tour à tour en robots corvéables à merci, en junkies de la consommation, en pantins des réseaux sociaux, en corps jetables quand les dividendes s’étiolent.

Le système mortifère qui a littéralement gouverné nos vies jusqu’à notre mise en confinement n’est pas mort, comme beaucoup d’entre nous aimeraient le croire. Les milliers de milliards (en euros ou en dollars, faites votre choix) mis sur la table par les parrains du capitalisme mondialisé (États libéraux, banques centrales, OCDE, FMI, Banque mondiale…) n’ont pour seul et unique but que de mettre le système au congélateur en attendant de pouvoir jouer les Hibernatus et remettre la chaudière en route le plus rapidement et le plus fort possible, histoire de rattraper le temps perdu, mais surtout les dividendes évaporés. Déjà, le Médef, appuyé par des élus de droite affidés, veut jouer les Tontons flingueurs et « ventiler façon puzzle » le code du travail. « Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire », a lancé le toujours frétillant patron des patrons. Sans d’ailleurs préciser si ce sera pour gagner plus, au cas où personne ne réclamerait. Inenvisageable non plus de se poser les bonnes questions : produire quoi, pour quels besoins, dans quelles conditions sociales et environnementales.

Dominants hier, dominants demain ?

La grande majorité des dominants d’hier comptent bien être les dominants de demain et ils travaillent à leur propre sauvetage bien plus que pour le bien commun et la santé de tous.

D’aucuns s’enthousiasmeront du changement de casaque du Président et de son ministre de l’Économie, croyant assister à des coming out idéologiques. Ne serait-ce pas plutôt l’expression de leur effroi devant le possible effondrement de leur monde, sous les coups de boutoirs d’un virus issu d’une nature qu’ils croyaient dominer. Devons nous croire à la sincérité de tels discours ?

A l’image d’un Bruno Lemaire, ardent planificateur des privatisations (autoroutes, aéroport de Paris, Française des jeux…) pour rembourser des banques privées, dépossédant l’État, c’est-à-dire nous, de financements pour les services publics, en particulier de santé. Depuis plusieurs mois, face aux catastrophes qui s’annonçent depuis des mois, ce pilier du libéralisme instille dans ses éléments de langage une pincée de « capitalisme responsable » dans son discours. Le 30 mars dernier, il a appelé à « un nouveau capitalisme, qui soit plus respectueux des personnes, qui soit plus soucieux de lutter contre les inégalités et qui soit plus respectueux de l’environnement ».

Un capitalisme se sentant responsable des « perdants » du système, qui ne vampirise pas les ressources naturelles et les communs, existerait donc ? Alors que ce même Bruno Lemaire scande, depuis qu’il est maître des cordons de la bourse, la liturgie capitaliste : croissance, compétitivité, réduction des dépenses publiques…

Le 12 mars, notre Président oublie toute retenue (et sa politique de début de mandat) et lance : « Nous défendrons l'ensemble des travailleurs et des travailleuses. (…) Il nous faudra demain (...) interroger le modèle de développement dans lequel s'est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d'ores et déjà cette pandémie, c'est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c'est qu'il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d'autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle ». Et de promettre à tour de bras, notamment des investissements massifs et des revalorisations de carrière pour les soignants. Un vrai discours de gauchiste qui a passé la première moitié de son mandat à assécher le service public, notamment de santé, à rogner euro par euro les transferts sociaux des plus modestes comme les APL, tout en redistribuant de la richesse aux nantis qui thésaurisent plutôt qu’investissent (ISF, allègements de charges...).1

Coming out politique ?

L’hydre capitaliste a un genou à terre mais ses têtes ont encore suffisamment de capacité de nuisance pour préempter notre avenir, celui que cette saloperie de coronavirus voudra bien accorder aux survivants. L’oligarchie est à l’œuvre pour sauvegarder privilèges, dividendes et pouvoirs.

Le premier souci de ce gouvernement libéral a été de mettre sous cloche l’économie et le système néolibéral en vue de retrouver dès que possible la croissance la plus forte possible. Car comme le requin, l’économie libérale s’asphyxie si elle s’immobilise et qu’elle ne croît plus. Et quand Macron parle d’état de guerre, Lemaire de déficit pas vu depuis 1945, le capitalisme rêve déjà d’une économie des Trente-Glorieuses avec une croissance à deux chiffres.

La « conversion sociale » du président, mais également de membres de la majorité comme de l’opposition de Droite, dénotent une montée d’angoisse face à de possibles mouvements sociaux en sortie de déconfinement et vise surtout à calmer le jeu. La non prévoyance d’une pandémie meurtrière alors que les scientifiques, aujourd’hui cautions bien pratiques pour justifier les manquements, tiraient la sonnettes d’alarme depuis plusieurs années ; les impérities de gestion et les retards à l’allumage lorsque la catastrophe est arrivée ; les mensonges criminels sur la non utilité des masques pour masquer l’impuissance ; enfin la dépression économique qui s’annonce, dévastatrice avant tout pour les plus modestes, sont le ferment d’exaspérations, de colères, de désespérances qui préexistaient et qui devront s’exprimer.

L’heure des comptes viendra

Le déconfinement et l’heure des comptes viendront. Vingt-huit plaintes ont déjà été déposées contre des ministres auprès du tribunal de la République visant leurs errements dans la gestion de cette crise. Peu de chances qu’elles aboutissent devant un tribunal du Pouvoir, mais c’est suffisant pour inquiéter le Premier ministre.

Il nous faudra être aux côtés des soignants mais aussi de tous les invisibles (caissières, éboueurs, aides à personnes...) pour les aider à réclamer leur dû. Nous devrons sans aucun doute nous battre contre le retour en force de l’Ancien Monde.

Le discours présidentiel du 13 avril, aussi consensuel fut-il, n’est qu’une liste de promesses belle comme un tract de campagne électorale. Y croire sans condition serait une erreur. Il n’y a pas si longtemps, notre Président avait lancé avec morgue : « Qu’ils viennent me chercher ». C’est ce que nous devrons sans doute faire pour qu’il tienne ses promesses et nous rende la parole.

Ce n’est pas un appel à la guerre civile mais un appel à la désobéissance civile, à l’émancipation des individus, à la décolonisation des imaginaires, à la créativité populaire, pour que les pouvoirs nous laissent inventer un Après humaniste, social et écologique avec une démocratie réinventée.

ÉMANCIPONS NOUS !

Il nous faut d’abord nous émanciper de toutes les dominations : compétitivité sociale au profit de l’idéologie libérale, publicité toxique, conditionnement à la consommation à outrance, jobs abrutissants, partis et professionnels du pouvoir, Gafam cleptomanes de données personnelles, confiscation des débats démocratiques, surveillances étatique et privée… la liste est longue.

« Le problème écologique est un problème social, à sa racine se trouve la domination », estime l’écrivain Daniel Blanchard, décrivant le « fondement de la pensée bookchinienne ».2

L’émancipation de l’individu devra s’accompagner d’une relocalisation de la démocratie (municipalisme libertaire de Murray Bookchin). « Seule une société d’individus égaux en droits et en condition réelle, et donc également responsables, peut faire face à une crise écologique à la fois planétaire et infiniment diversifiée dans ses manifestations aussi diversifiée que le sont les habitats humains », poursuit Daniel Blanchard. L’actuelle pandémie, avec un virus sans doute sorti des derniers lambeaux de nature sauvage, n’est-elle pas une des manifestations de la crise écologique globale ?

Les coopérations tous azimuts devront faire pièce à la compétition de tous contre tous contenue dans le totem libéral de « la compétitivité ». L’émancipation individuelle et la relocalisation démocratique peut être le point de départ à des coopérations multiples et transversales à toutes les échelles, dans les communes, les quartiers, les départements, les régions et au-delà des frontières.

Et comme « coopérer » n’est pas dans le bréviaire capitaliste, il faudra le mettre à bas.

 

1 : Le bilan de ce cadeau fiscal fait aux riches n’a jamais été fait. Où a été l’argent ? La théorie du « ruissellement » (on laisse les riches s’enrichir un peu plus pour qu’ils investissent, créent de l’emploi et tirent de la pauvreté les humbles) n’a jamais trouvé de justification dans les études économiques et statistiques. Ceci explique peut-être cette absence de bilan.

2 : « La pensée de Murray Bookchin (1921-2006), figure de proue de l’anarchisme et de l’écologie aux États-Unis, exerce aujourd’hui son influence dans le monde entier. »

Bibliographie :

Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, vers une écologie sociale et libertaire, éd. L’Échappée, coll. Versus. Textes choisis et commentés par Helen Arnold, Daniel Blanchard, Renaud Garcia et Vincent Gerber.

Murray Bookchin pour une écologie sociale et radicale et Murray Bookchin & l’écologie sociale et libertaire (Le passager clandestin, 2014 et 2019), Murray Bookchin, Floréal Roméo, Vincent Gerber.

Autres ouvrages traduits de Murray Bookchin : Une société à refaire (Écosociété, 2001), Qu’est-ce que l’écologie sociale ? et Pour un municipalisme libertaire (ACL, 2012 et 2018)

Un ouvrage les notions de philosophie politique anarchiste : Enjeux libertaires pour le XXIe siècle, par un anarchiste néophyte, de Philippe Corcuff, éd. du Monde Libertaire.

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