Énergie nucléaire : bombe à fragmentations

La flambée des prix de l’énergie pétrolière vient à point pour qui sait attendre. Macron et tout ce que notre startup nation compte de technicistes, scientistes et lobbies sautent sur l’occasion pour nous redessiner un avenir riant et rayonnant du nucléaire. Plus que l’avenir, j’y vois un retour vers le futur tout aussi mensonger qu’on nous promettait dans les années 1970.

Dispersion nucléaire © MPhotographe Dispersion nucléaire © MPhotographe

À l’époque, dans les années 1970, les deux chocs pétroliers avaient été l’argument marketing d’autorité pour justifier et enclencher un programme tout-nucléaire, au nom, déjà, de la souveraineté nationale. À cette époque, les ex-colonies fournisseuses d’uranium n’étaient pas menacées par Daech.

Aujourd’hui c’est la flambée des prix de l’énergie carbonée et en filigrane l’argument éhonté de l’écologie, qui alimentent le plan marketing censé relancer le nucléaire, plombé par les catastrophes (Tchernobyl, Fukushima et ceux à venir) et les fiascos industriels des EPR et d’Aréva.

Hier, le programme nucléaire était la couverture techniciste et pacifique (nombreux étaient encore les Français à avoir connus les affres de la guerre) pour rentabiliser la force de dissuasion qui coûtait une fortune au contribuable. Construire des dizaines de réacteurs, c’est beau comme une ligne Maginot, mais encore fallait-il écouler leur production. L’État et son monopole, EDF, ont alors lancé un rouleau compresseur médiatique, publicitaire et réglementaire pour contraindre le pays à équiper les logements en tout-électrique, dont les fameux « grille-pain », véritables gouffres énergétiques par leur conception mais aussi par l’état de passoires énergétiques de tous les logements construits à tour de bras à cette époque. Les Français allaient, à leurs dépens, financer la bombe française et ses ravages en Polynésie française durant trente ans.

Nouveau plan marketing nucléaire

Aujourd’hui, Macron n’en a jamais fait mystère : le nucléaire est sous sa protection et sera, comme nos beaux sous-marins, porte-avion et autres Rafale, le missile longue portée de la grandeur de la France à projeter sur le monde reconnaissant. Mais la facture, une fois de plus, sera salée et à ne pas mettre entre toutes les mains, surtout celles des contribuables ou ne serait-ce que des parlementaires. Il faut d’abord boucher les trous de la cuve de l’EPR de Flamanville, mais aussi celui dans la caisse qui le finance puisque son coût a été multiplié par quatre avant qu’il ne produise le moindre kilowatt. Les ardoises sont aussi conséquentes sur les autres EPR exportés (Grande-Bretagne, Finlande) et aussi truffés de malfaçons que le réacteur témoin de Flamanville et d’approximations des devis.

Il va falloir également financer les joujoux de chercheurs et ingénieurs passionnés, donc qui ne comptent pas. Le Graal, c’est la fusion nucléaire, c’est Iter, c’est notre soleil domestiqué. À l’image de l’EPR, le chantier accuse déjà de multiples retards et une explosion de la facture (certes partagée entre plusieurs pays) : un coût estimatif multiplié par quatre de 5 à 20 milliards d’euros de subventions publiques, facture provisoire frappée du tampon : « Sans garantie de résultat probant ».1 Ce projet expérimental pourrait être du même tonneau que le fiasco du prototype de surgénérateur Superphénix 2 : coût estimé par Chirac à 4,4 milliards de francs en 1976 et facture à l’arrivée de 60 milliards de francs en 1998 payée par Jospin (13 milliards d’euros d’aujourd’hui) et entre les deux une carrière chaotique marquée par une production anémique, de multiples accidents, une manifestation monstre (60 000 manifestants et un mort) et la consolidation d’un mouvement anti-nucléaire.3

Small is beautiful

La nouvelle marotte stratégique de Macron, financée avec un premier milliard d’argent public dans son plan de relance France 2030, ce sont les petits réacteurs modulaires (SMR, Small Modular Reactor). Le lobby nucléaire reprend du poil de la bête4 : à défaut de réussir à lancer la grosse berline (l’EPR) il va produire des Smart à propulsion nucléaire. A quel coût final et pour quel prix de production ? Personne n’est en mesure de le dire. Là encore, les factures seront glissées sous les tapis de l’Élysée et des ministères. Comme les opérations extérieures militaires, la filière du nucléaire civile est hors démocratie et est la chasse privée du Château et de ses conseillers. Parlementaires et contribuables n’ont pas à mettre le nez dans les comptes. Émilie Cariou, députée de la Meuse, ex En Marche et membre de la commission des Finances, vient bien de déposer une proposition de loi avec d'autres parlementaires pour réclamer plus de transparence en matière de nucléaire : « Aujourd’hui, on ne sait pas combien ça coûte ! D’ailleurs on n’en a jamais créé un seul, de SMR. On a tout à construire ![…] C’est étrange, et c’est une manière anti-démocratique d’annoncer un choix sans avoir même un rapport préalable d’évaluation de quoi que ce soit. Aujourd’hui, les parlementaires ne disposent absolument pas des éléments d’éclairage nécessaires pour valider des propositions en matière de nucléaire civil », poursuit l’élue5.

Le nucléaire n'est pas inclu dans le pacte démocratique © Réseau Sortir du Nucléaire Le nucléaire n'est pas inclu dans le pacte démocratique © Réseau Sortir du Nucléaire

Car ces mini-réacteurs sont pour l’instant dans les limbes de l’industrie nucléaire française qui manque de maîtrise dans sa conception. Construire un EPR est un casse-tête, miniaturiser un réacteur nucléaire est à inventer. Mais politiques et industriels y voient avant tout un marché d’exportation, des dividendes et un rayonnement technologique de la France. Poutine fait déjà naviguer deux de ces réacteurs de poche sur les eaux sibériennes6 et on connaît la légendaire fiabilité russe en matière nucléaire. La Chine, le Japon et les États-Unis sont dans la course. Bref, une arme de dissémination massive de combustibles et composants nucléaires sur la planète sera bientôt opérationnelle.

EDF et le complexe nucléaro-industriel (TechnicAtome, Naval Group, CEA) sont évidemment sur le coup7. En France, sur le site de Cordemais, on rêve de remplacer la centrale à charbon par un petit réacteur expérimental8. Les industriels nous vendent déjà le chauffage urbain à la mode nucléaire. Nul doute que les habitants de Seine-Saint-Denis y auront droit avant les beaux quartiers résidentiels de l’Ouest parisien. La facture d’électricité, certifiée par les verts compteurs Linky sera sans aucun doute à la hauteur vertigineuse des dépenses, c’est-à-dire salée. À propos de sel, le dessalement de l’eau de mer est aussi envisagé. Le climat déréglé assèche des régions entières de la planète, les eaux douces sont polluées par la chimie et nos déchets ? Pas de problème, la solution est nucléaire avec le dessalement des eaux d’un océan en voie de mort clinique. L’installation de centrales nucléaires, même miniatures, en bordures d’océans est aussi une riche idée à l’heure des alertes rouges du Giec concernant l’élévation du niveau de ces mêmes océans9.

C’est sans doute ça qu’on appelle l’énergie du désespoir : on sait qu’on est foutus, la pression capitaliste, sous forme de demande débridée d’énergie, devient insoutenable, alors on fonce encore plus vite pour se griser, disparaître plus rapidement et éviter d’affronter nos démons. En attendant, vous pouvez réviser les principales dates d’accidents nucléaires10.

Nuit nucléaire © Nicolas Olszewski Nuit nucléaire © Nicolas Olszewski

1. https://reporterre.net/Le-futur-reacteur-nucleaire-Iter-un-projet-titanesque-et-energivore et suivants (dossier de 3 articles documentés).

2. https://fr.wikipedia.org/wiki/Superph%C3%A9nix.

3. https://www.lyoncapitale.fr/culture/il-y-a-20-ans-superphenix-la-centrale-maudite/.

4. Exemple d’arguments fallacieux pour vendre des SMR : https://www.usinenouvelle.com/article/les-mini-reacteurs-nucleaires-dopes-par-le-climat.N1057894

5. https://www.franceinter.fr/economie/une-proposition-de-loi-reclame-plus-de-transparence-sur-le-nucleaire-francais .

6. https://www.lemonde.fr/planete/video/2019/08/16/pourquoi-la-russie-construit-une-centrale-nucleaire-flottante_5499986_3244.html.

7. https://www.edf.fr/groupe-edf/espaces-dedies/journalistes/tous-les-communiques-de-presse/cea-edf-naval-group-et-technicatome-presentent-nuward-projet-commun-de-petit-reacteur-modulaire-small-modular-reactor-smr.

8. https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/un-mini-reacteur-nucleaire-a-cordemais-025bd610-2b61-11ec-bfa1-8289e5d95d8d.

9. https://www.franceinter.fr/environnement/jusqu-a-un-milliard-d-habitants-dans-le-monde-menaces-par-la-montee-des-eaux-comme-bordeaux-et-nice.

10. https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/Pages/Menu-dossier.aspx; https://www.sortirdunucleaire.org/Nucleaire-des-accidents-partout; https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_d%27accidents_nucl%C3%A9aires.

A lire également la tribune de Stéphane Lhomme Directeur de l’Observatoire du nucléaire sur lemonde.fr

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/10/14/energie-s-ils-voient-le-jour-les-petits-reacteurs-nucleaires-modulaires-produiront-une-electricite-ruineuse_6098306_3232.html

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