Expériences libertaires et transition agricole

L’agriculture française est aujourd’hui piégée dans un système hybride sous les jougs conjugués du capitalisme libéral et de la perfusion d’argent public. Le principal syndicat agricole fait partie des gardes-chiourme qui maintiennent les paysans sous domination. Les paysans doivent s’émanciper de cette domination pour libérer la transition agricole et être le ferment d’une nouvelle société.

Depuis la fin du servage, malgré le statut précaire de fermier,1 le paysan avait gagné une certaine indépendance grâce à son savoir-faire (12 000 ans d’acquis) tout en étant un pilier sociétal : il nourrissait sa communauté. Cet ordre social, essentiellement local ou régionaliste, a été bouleversé après guerre par le centralisme jacobin des gouvernements des années 1960 à 1980, épris de l’idéologie du modernisme, et qui a mené à l’agriculture industrielle que l’on connaît aujourd’hui, lissant les paysages, spécialisant des régions entières et abandonnant l’agriculture de subsistance. L’objectif était dans un premier temps de retrouver une autonomie alimentaire après les privations de la guerre, puis, l’objectif atteint, de transformer agriculture et agriculteurs en force de frappe sur les marchés de l’exportation. Parfois jusqu’à l’absurde avec les épisodes de surproduction, d’effondrement des prix et de disparition de dizaines de milliers de fermes. Les paysans, qu’on a entre temps bombardés « exploitants agricoles », ont cru se voir chefs d’entreprise et acteurs d’un marché en cours de mondialisation. En réalité, ils sont devenus des sous-traitants des agro-industriels et de la grande distribution, avec la complicité très active d’un pouvoir et d’un syndicalisme cogestionnaires d’un système libéral, signant leur totale dépendance, menant souvent à la ruine, voire au suicide, et favorisant une production industrielle à bas prix et de piètre qualité. Les discours triomphants sur la puissance agricole française – qui s’érode depuis plusieurs années – ne peuvent totalement occulter la misère de l’agriculture familiale et le fait que ce système libéral est biberonné à l’argent public.

L’hégémonique FNSEA2 occupe une place centrale dans ce désastre. Depuis des décennies, elle détient le pouvoir ou est présente dans les instances dirigeantes de la quasi totalité des structures complexes qui organisent le monde agricole, des chambres d’agriculture aux organisations de filières en passant par les coopératives, les assurances (Groupama), la couverture sociale (MSA), la banque (Crédit agricole), la presse professionnelle… Enfin, elle est l’interlocuteur unique du pouvoir politique, jusqu’à « nommer » les ministres de l’Agriculture.3 Un pouvoir exorbitant qui s’exerce également sur les soutiers de la profession, à l’exemple des pressions exercées sur des agriculteurs qui choisissent de se désengager de coopératives ou de filières qu’elle « sponsorise » ou lorsqu’elle pratique le chantage à l’adhésion sur des éleveurs à la recherche vitale de fourrage.4

Syndicat unique et oligarchique

Son monopole s’est dessiné dès la libération. Alliant les Vichystes de la Corporation paysanne aux propriétaires exploitants de droite, la FNSEA, membre de la Confédération générale de l’agriculture, instance « œcuménique » issue de la libération, va mener un putsh interne en marginalisant progressivement tous les représentants de gauche, jusqu'à phagocyter toute structure concurrente.5

Il ne faut pas oublier que la FNSEA est d’abord un syndicat patronal qui, comme dans d’autres branches professionnelles, est le porte voix avant tout des grosses exploitations, céréalières et d'élevages concentrationnaires, celles qui permettent d’alimenter la chaudière de l’export, de la spéculation et des marchés, bref le capitalisme libéral bon teint. Si les artisans et petits commerçants ont pu, dans une certaine mesure, s’organiser et s’émanciper des grosses fédérations patronales, les petites exploitations familiales n’ont pas eu le poids nécessaire face aux grands propriétaires et grands céréaliers. L’objectif de la politique agricole menée de concert par les pouvoirs (de droite comme de gauche) et la FNSEA a été constant : industrialiser et spécialiser l’agriculture au détriment des petites fermes familiales en polyculture élevage. Syndicat majoritaire, la FNSEA s’est arrogé le titre de syndicat unique (par analogie au parti unique) dans la représentation des professionnels de l’agriculture. Certes, d’autres syndicats agricoles « dissidents » existent, dont la Confédération paysanne qui s’attache à la défense d’une agriculture paysanne. Mais leur poids politique est négligeable, privés qu’ils sont d’accès aux instances, étouffés par l’empire de la FNSEA.

Transition impossible

Dès lors, la transition de l’agriculture industrielle vers une agriculture plus agro-écologique, plus respectueuse des milieux naturels, des paysages, du climat, des hommes et des femmes qui y travaillent (salariés et saisonniers y compris), des populations qu’elle nourrit ; plus responsable socialement, pourvoyeuse d’emplois stables et intégrée aux communautés locales, est impossible.

Les germes d’une transition existent pourtant : des jeunes (ou moins jeunes) agriculteurs et éleveurs s’installent ou cherchent à s’installer, souvent hors cadre familial6, avec des projets qui prennent en compte les mutations en cours : rejet de plus en plus marqué des pesticides par la population ; répondre à une demande en productions locales, de saison et de qualité ; adaptation aux changements climatiques… La grande majorité vise l’agro-écologie et le bio, mais aussi des fermes à taille humaine, ou collectives pour des domaines plus grands, et une commercialisation en direct et locale.7

Ces installations se font pour l’instant dans la douleur :

- Difficultés à trouver du foncier à la mesure de leurs projets en faisant face à la rapacité des exploitants propriétaires déjà établis, engagés dans une fuite en avant à l’agrandissement (synonyme de primes PAC supplémentaires) et à l’accumulation de capital.

- Difficultés pour se faire financer par les banques qui se méfient des « petits » projets hors doxa de la FNSEA, surtout s’ils s’émancipent des régimes d’aides car viables économiquement. Par contre, il n’est pas rare de voir des projets d’installation montés par les chambres d’agriculture (tenues par la FNSEA), financés par les banques, mais dont l’avenir financier repose essentiellement sur les aides PAC et non sur les revenus de production.

- Manque d’appuis techniques et politiques. Les organisations non affiliées FNSEA, comme les groupements d’agriculteurs bio (GAB, CIVAM…) rencontrent souvent l’hostilité des chambres d’agriculture qui voient là une concurrence sur les budgets alloués par le ministère ou l’Europe, par exemple sur les formations ou les appuis techniques. Il est à noter que la quasi totalité des prestations des chambres d’agriculture sont désormais payantes.

- Confrontation à une jungle réglementaire cuisinée par les instances européennes, mijotée par les ronds-de-cuir du ministère avec tampon de la FNSEA, et adaptée en priorité à l’agriculture industrielle, en particulier les élevages, loin des capacités des petites structures.

Les agriculteurs doivent s’émanciper

Ces obstacles à un renouvellement des pratiques, à une transformation de l’organisation de la profession et globalement à la transition de l’agriculture, ne peuvent être levés qu’en s’attaquant à ce qu’on peut dénommer une classe dominante, qui a la main mise sur l’ensemble d’un secteur économique et social. La FNSEA est un empire qui n’assure pas la prospérité et le bien être de l’ensemble des agriculteurs mais une domination au profit d’une caste de barons locaux et nationaux, de propriétaires terriens, de gros exploitants et des structures afférentes.

Les agriculteurs et éleveurs qui sont laminés par ce système, ceux qui veulent bifurquer ou s’installer sur la base d’une autre éthique, celle d’un métier noble, doivent reprendre leur indépendance, s’émanciper du système dominant.

L’agriculture est un cadre idéal pour expérimenter, non seulement un syndicalisme libertaire, mais aussi une organisation du type municipalisme libertaire de Murray Bookchin,8 adaptable en fonction des contextes culturels et locaux.

L’agriculture doit se réorganiser d’abord pour nourrir son territoire (autonomie alimentaire), ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Il faut donc favoriser la diversité des productions sur des fermes à taille humaine, la polyculture-élevage, avec prépondérance des protéines végétales. L’espace agricole doit être repensé en ce sens avec les objectifs concomitants que sont la protection de l’eau, de la biodiversité, de la qualité des paysages et des terres agricoles face à l’artificialisation des sols. Non seulement cette agriculture nourri son territoire mais elle participe à la protection de biens communs.

Remettre en cause des dogmes

Cela suppose de réorganiser les interactions de l’agriculture d’un territoire avec la communauté dans laquelle elle s’insère. Une évolution est observable depuis le début de la crise sanitaire et des confinements : des liens se sont créés entre des habitants consommateurs et des producteurs qui transforment à la ferme et vendent en direct. Ce n’est pas un retour en arrière. Pour preuve, si ce lien est avant tout physique, l’émergence mesurée et maîtrisable de technologies numériques accompagne le mouvement.

La meilleure échelle pour organiser ces nouveaux liens et définir les objectifs concomitants cités plus haut, est la commune ou le quartier (agriculture urbaine). Cela n’empêche pas les échanges extérieurs en cercles concentriques, selon les ressources et pour diversifier les approvisionnements : communauté de communes, région, national, voire européen dans les zones frontalières, par exemple. C’est la base politique du fédéralisme de Murray Bookchin.

Pour arriver à ces objectifs, plusieurs dogmes doivent être bousculés :

- D’abord, on l’a dit, se défaire de l’oligarchie du syndicat unique. Les paysans doivent retrouver leur autonomie de décision et pouvoir s’organiser en dehors de l’empire de la FNSEA. Cela veut dire une émancipation politique mais aussi économique, où les budgets publics ne passent pas sous la coupe exclusive d’un syndicat au pouvoir exorbitant mais pas incontournable.

- La notion de propriété doit être questionnée : le propriétaire terrien thésaurise un capital vivant et un bien commun dans le sens où la terre agricole est vitale pour nourrir la communauté humaine. D’autant plus que l’agriculteur productiviste d’aujourd’hui a perdu de vue cette dimension du vivant et qu’il ne considère ses terres que comme un support minéral apte à subir toutes les malfaçons, du labour profond à l’épandage massif de pesticides et aux monocultures, toutes pratiques qui épuisent rapidement les sols vivants. Mais la section des propriétaires ruraux de la FNSEA (SNPR)9 martelait, lors de son dernier congrès, que « la terre n’est pas un bien commun ». C’est l’illustration du poids de son idéologie : "Touche pas à ma cassette !"

Malgré cela, des concepts alternatifs sont expérimentés ou existent même depuis longtemps : droit d’usage à long terme (exemple de Terre de liens) ; droit d’usage collectif (communaux, pâtures de montagne) ; partage des ressources (eau, forêts…) ; coopératives locales.

- L’agriculture française n’a pas vocation à nourrir le Monde. Cette volonté productiviste et exportatrice est idéologique. Elle vise à enrichir une oligarchie industrielle et a de lourdes conséquences. Elle inonde des marchés locaux dans les pays pauvres avec des produits bas de gamme et ruine la paysannerie locale comme elle le fait en France. Elle provoque aussi des dégâts environnementaux dans nos territoires (algues vertes, pollutions eaux, effondrement de la biodiversité…). Une terre épuisée est définitivement perdue.

Comme déjà dit, établir ou rétablir des liens entre les hommes et femmes et leur territoire, entre les agriculteurs et la communauté, ne peut se faire qu’à l’échelle locale, l’échelle de la commune ou du quartier. Cela suppose de restaurer une autonomie communale (municipalisme libertaire) dans ces domaines, réintroduire de la démocratie locale. Le pouvoir central doit laisser se développer et faciliter des expériences, des projets alternatifs, sur tout le territoire national. Ils pourront être le ferment d’une transformation sociale et d’une transition écologique. Là encore, Murray Bookchin montre la voie avec l’écologie sociale. Pour cela, le gouvernement doit remettre à sa place d’interlocuteur comme un autre la FNSEA, garantir la diversité des voix. Ce n’est pas le chemin pris par Macron et son très dogmatique ministre de l’Agriculture. Inutile de compter sur un ministère de l’Écologie réduit à entériner toutes les demandes de la FNSEA comme la réintroduction des néonicotinoïdes.

Faudra t-il une levée de fourches dans les campagnes pour se libérer des dogmes ?

Notes

1. Un fermier loue (fermage) ses terres à un propriétaire bailleur (en général un agriculteur à la retraite ou ses héritiers) avec des durées variables.

2. Voir les enquêtes très étayées sur le monopole et les dérives de la FNSEA :

- Révélations d’Amélie Poinsot dans Médiapart sur les dérives au sein des instances gérées par la FNSEA, https://www.mediapart.fr/journal/france/260220/la-fnsea-une-mentalite-d-assiegee?onglet=full.

- « Pièces à conviction » de janvier 2017 sur France 3.

- Le livre enquête La forteresse agricole : une histoire de la FNSEA de Gilles Luneau chez Fayard.

3. https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/video-comment-la-fnsea-nomme-les-ministres-de-l-agriculture_2023175.html.

4. https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/journal-breton-saison-2-910-les-agriculteurs-sous-pression-de-la-fnsea et https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/video-fnsea-chantage-sur-le-fourrage_2023045.html.

5. https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9d%C3%A9ration_nationale_des_syndicats_d%27exploitants_agricoles.

6. Hors cadre familial lorsqu’il ne s’agit pas d’une succession par un membre de la famille, enfants ou autres.

7. Un exemple parmi d’autres, celui d’un réseau de fermes paysannes et sauvages (https://lesfermespaysannesetsauvages.wordpress.com/). Leur charte : « Une association de fermes à taille humaine qui œuvrent pour le retour de la vie sauvage dans les espaces agricoles en partant d’un postulat simple: la ferme n’est plus le problème mais une partie de la solution. »

8. Murray Bookchin (1921-2006), penseur de l’écologie sociale et du municipalisme libertaire, a laissé de nombreux textes inspirants. Dernier paru avec des textes inédits : L’écologie sociale. Penser la liberté au-delà de l’humain, édition coordonnée par Marin Schaffner, éditions Wildproject.

Murray Bookchin a également inspiré l’expérience démocratique exceptionnelle du Rojava au Kurdistan syrien : https://www.monde-diplomatique.fr/2016/07/FERNANDEZ/55910.

9. https://www.terre-net.fr/actualite-agricole/politique-syndicalisme/article/la-terre-n-est-pas-un-bien-commun-rappelle-la-snpr-205-167360.html.

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