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Billet de blog 15 juin 2022

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Élu, le pouvoir de dire : « Je »

Dans le système actuel, voter c’est faire acte de soumission à un représentant qui, inévitablement, dira « JE », un professionnel de la course au pouvoir, un compétiteur taillé pour dominer. Les programmes n’y sont plus obligatoires mais les partis sont des machines de guerre. Or la fonction et la classe sociale transforment leurs détenteurs et membres, ouvrant la voie à tous les abus de pouvoir.

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The Poetry Of Empty Promises, le poème des vaines promesses © Caratello

« C’est moi ou ce sera le chaos ». C’est en substance l’alerte lancé par le chef suprême des armées et de l’État, au pied de son avion présidentiel (pour prendre de la hauteur?) avant d’aller faire une revue de troupes en Roumanie. Il semble que dans son esprit, « moi » c’est l’autorité sans contradiction et le chaos, c’est un peuple qui se mêle de décisions importantes pour sa vie quotidienne et son avenir mais qui est jugé irresponsable. D’ailleurs, que ce soit pour la force nucléaire, le déploiement de troupes au sein de l’Otan ou les engagements pétaradants sur nombre de théâtres (pour une représentation horrifique ?) d’opération, de l’Afganistan à la Syrie en passant par la Libye et le Sahel (pour parler des plus récents), le péquin appelé à voter n’a jamais été consulté ni informé des implications de ces décisions, trop immature qu’il est. La proposition macronienne d’une « refondation du pacte armée-nation » n’est probablement qu’un enfumage, aucun président de la cinquième n’ayant prêté le flanc au débat sur ce point, que ce soit avec le peuple ou avec le parlement. L’électeur de rois n’est autorisé qu’à glisser un bulletin dans l’urne, le bon évidemment. Et s’il n’est pas assez motivé, la peur du chaos, d’une attaque russo-mélenchoniste, d’une pénurie de PQ, de stations-service à sec… bref, la stimulation des instincts reptiliens, ça fonctionne toujours.

Le système assez peu démocratique actuel, c’est donc de donner carte blanche à un individu comme on parie sur un athlète. Sauf que le pouvoir n’a pas les mêmes conséquences sur nos vies qu’une médaille, même olympique. La gouvernance des représentants, professionnels de la politique, ne fait plus illusion démocratique. Dans ce système, les nuances politiques ne concernent que le degré d’autoritarisme que ces futurs (mal) élus imposeront à leurs administrés. Il est même fort probable qu’une majorité de citoyens, par crainte ou par lassitude, leur ont volontiers abandonné prérogatives et responsabilités.

Le flou organisé des idéologies, des programmes et des promesses

Macron est le solaire représentant de ce système, mais la majorité des candidats, quel que soit le poste dominant convoité, est dans cette même logique de compétition et de conquête d’un pouvoir, national ou local. L’objectif de ce cirque n’est que la possibilité orgasmique de dire « JE » à tous ceux qui n’ont pas ce privilège. Les programmes, inexistants ou des plus généralistes, y ont bien peu d’importance. Ainsi, le flou règne en maître dans le clan présidentiel et les questions qui fâchent ont été laissées de côté dans la coalition de la Nupes. Commentateurs, sondeurs, journalistes politiques, chercheurs, sont toujours bien en mal de définir le brouillard politique du macronisme, après cinq ans de gouvernement. Et de LREM à Renaissance, la brume idéologique ne s’est pas dissipée. Quel que soit le résultat, Macron usera et abusera de son pouvoir quasi souverain. Quant à l’assemblage de Gauche de la Nupes, obtenu à la hussarde par Mélenchon, il soulève un peu plus d’enthousiasme, mais en laissant sous le lit conjugal les sujets de discorde entre des partis qui se sont précédemment volés dans les plumes. Qu’en sera-t-il lorsque les sièges seront distribués, que les enjeux financiers rattachés seront répartis, que les sujets épineux, comme le nucléaire, seront (peut-être) débattus à l’Assemblée ? Pour autant, partis et coalitions restent des légions romaines organisées et financées pour l’appropriation du pouvoir.

Et le pouvoir nuit aux sociétés, mène à la révolte ou à la guerre. Poutine en est l’exemple le plus explosif. Mais les dégâts se mesurent aussi à plus ou moins bas bruit dans les démocraties représentatives, du Brésil de Bolsonaro aux Philippines de Marcos Junior, en passant par les USA, transformés en stand de tir et où on peut lancer l’assaut sur le Capitol, ou la Hongrie d’un ultra comme Viktor Orbàn. En France, De Gaulle, fin stratège, a doté le siège présidentiel de solides prérogatives. La Ve République signe « la fin de la subordination de l’exécutif au législatif [et] la limitation très nette des pouvoirs du Parlement »1, officiellement pour plus de stabilité rappelle David Bellamy, maître de conférences en Histoire contemporaine, directeur du département d'histoire de l'université de Picardie, « il entend bien, en effet, assurer la pérennité de cette rupture au profit des pouvoirs de l’exécutif et singulièrement de son chef. Plusieurs épisodes, bien connus, constituent les bornes de cette action en vue de refuser tout renforcement du Parlement ». Soixante-quatre ans plus tard, les contre-pouvoirs, vantés par le système politique en place, sont largement inopérants, des bancs parlementaires aux rédactions des médias non indépendants, Macron a toute latitude de dérive.

Dérapages égocentriques non maîtrisés

Mais qu’est-ce qui pousse les dominants au dérapage égocentrique, à la volonté d’asservir ?

«  La possession du pouvoir corrompt inévitablement la raison », dixit Kant ou encore « Tout pouvoir sans contrôle rend fou »2, constatait Alain. Tous deux ont empiriquement identifié les dégâts du pouvoir sur leurs détenteurs et par voie de conséquence, sur leurs sujets. Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale, membre de l’Institut universitaire de France (IUF) et directeur de la Maison des sciences de l’Homme (CNRS) à l’université de Grenoble, cite Montesquieu : « Que quiconque possède le pouvoir ait tendance à en abuser est une vérité éternelle » et pose la double question : « Posséder un pouvoir social, est-ce vraiment se préparer à aller trop loin et en abuser ? Ne pourrait-on plutôt considérer que celles et ceux qui aspirent intensément au pouvoir cocheraient déjà les cases du profil à risque, à cause de certains traits individuels comme le narcissisme, le machiavélisme ou la psychopathie ? »3.

De nombreuses études très sérieuses pointent les risques d’une dérive égocentrique, de déconnexion sociale, et d’abus de pouvoir lorsqu’un individu accède au trône. L’une d’elle montre que « les personnes, chez lesquelles on rappelait l’idée de pouvoir, avaient plus de difficultés à se mettre à la place d’autrui et à adopter un autre point de vue »4. Dans une autre5, « il est apparu que les personnes chez lesquelles on avait temporairement induit un état d’esprit de pouvoir plus élevé avaient des capacités de reconnaissance des émotions significativement inférieures aux autres. » Laurent Bègue-Shankland insiste sur le fait que ces résultats se confirment en comparant des personnes de classe sociale élevée ou basse au même test : les premières avaient des scores de reconnaissance émotionnelle moins bons.

« Le pouvoir est l’aphrodisiaque suprême »

L’élite politique est bien sûr généralement consanguine d’une classe sociale élevée, même si quelques exceptions, qui ne font pas contre-pouvoir, sont relevées. Un autre baromètre est vérifiable chaque jour que vous prenez votre bagnole. Le gabarit de cette dernière est une des marques de pouvoir social les plus prégnantes. « Une étude [américaine] montre que plus une voiture est chère ou imposante, plus son conducteur se permet des comportements incivils sur la route », relève encore ce chercheur. Peut-être que le civisme des pauvres tient aussi au fait que leur voiture, même modeste ou déglinguée, est essentielle à leur survie sociale. Les classes supérieures produisent la plupart des élites dominantes, car elles ont goûté dès leur plus jeune âge à l’ivresse de la domination. Kissinger expliquait ainsi le goût immodéré des candidats pour ces postes dominants : « Le pouvoir est l’aphrodisiaque suprême »6.

La classe sociale mais aussi le genre verrouillent l’ascenseur politique. Si des femmes ont réussi à se glisser dans les allées du pouvoir, parfois en se coulant dans le schéma masculin ou en buttant de toute façon sur un plafond de verre, c’est presque systématiquement sous tutorat masculin. La toute-puissance masculine et le virilisme règnent. A l’Élysée, les femmes de président refont la déco, leurs hommes font de la géopolitique. La guerre est une affaire d’hommes, ce que dénonce d’ailleurs le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, ce mercredi, au cours d’une réunion du Conseil de sécurité : « les conflits [sont] menés par des hommes » et de demander « à inclure les femmes dans les processus de paix . [...] Dans tous ces conflits, nous avons des hommes au pouvoir et des femmes exclues, leurs droits et libertés délibérément visés », a assené le chef de l’ONU7.

Plus localement, Damien Abad est le dernier exemple en date d’un règne masculin. Plusieurs témoignages de collaborateurs, cités par Médiapart8, parlent d’un élu se sentant « tout-puissant ». Et ce billet serait trop étroit pour énoncer la longue liste d’élus ayant abusé de leur statut pour contraindre entourage professionnel, adversaires politiques ou intérêts financiers. Le Canard enchaîné s’est essayé, dans son dernier numéro, à une éclairante liste de députés « tyranniques, versatiles ou insatiables […] consommateurs de collaborateurs ».

« Le pouvoir ne se partage pas »

« Pour connaître un mortel, donne-lui du pouvoir » aurait dit un certain Pitaccos de Mytilène, un galonné grec, autocrate de l’île grecque de Lesbos pendant dix ans (vers 595-vers 585 avant J.-C.). Il a fini par renoncer à ce pouvoir dont les dimensions coercitives semblent l’avoir effrayé. Il savait donc de quoi il parlait et fut classé parmi les sept sages de l’Antiquité. Un telle prise de conscience est un événement rare dans l’Histoire passée ou contemporaine. Seule la déchéance, la mort ou la faiblesse pousse un dominant vers la porte de sortie qui est aussi souvent une porte d’entrée pour plus autoritaire que lui. Chirac, coureur de fond dans la course au pouvoir, estimait que « le pouvoir ne se partage pas »9.

La caste dominante se permet tout puisque les limites sont édictées, avec souplesse, par elle-même, pour elle-même. Même s’il a promis (juré, craché) de gouverner « autrement » pour son second mandat (que ne l’a-t-il fait au premier ?), Macron est toujours enfermé dans sa tour d’ivoire élyséenne et a conservé toute sa morgue. Zelensky, classé ex-amuseur public d’un pays à peine décolonisé, vient d’en faire les frais, sommé de négocier avec son bourreau par un Macron impérial. En politique intérieure, il a fait miroiter un « Conseil national de la Refondation » dont on ne sait à quoi il correspond sauf qu’il emprunte les initiales du Conseil national de la Résistance. Un miroir aux alouettes et à gogos, une pitoyable manœuvre de com’. Une « Convention citoyenne sur la fin de vie » pourrait aussi être convoquée. Après la Convention sur le climat, encore un appel à figurants pour tourner un clip à la gloire d’Emmanuel.

De son côté, Mélenchon, le tribun de la plèbe, a plus usé encore que Macron ses semelles dans les allées feutrées du pouvoir, privilège de l’ancienneté. Ce qui ne l’empêche pas de commettre en direct des lapsus ravageurs (il a appelé les « fachos pas fâchés » à voter pour lui au lieu des « fâchés pas fachos »). Avoir de la gueule augmente statistiquement le risque de dire des inepties. Il a par contre mis en sourdine ses déclarations enflammées envers des potes autoritaires. La coalition, avec quelques pertes d’effectifs dissidents, qu’il a réussi à monter dans l’urgence, n’est qu’un ascenseur pour accéder aux manettes de Matignon, ambition ouvertement affichée, sans scrutin sur son nom. Pas sûr que les boulons soient bien serrés, attention à la redescente d’après élections, victoire ou pas. Dès lors, on s’inquiète du sort de militants sincères et on déplore la non application d’un début de programme qui avait de l’idée. Seule bonne nouvelle de ce cirque : Z s’est pris une deuxième tôle.

Le drame est la dépolitisation et la déresponsabilisation du peuple. Pourtant, seul le pouvoir d’achat semble faire foi chez bonimenteurs en campagne et chez les électeurs, alors qu’il n’est en fait qu’un signe de domination de ceux qui l’octroient avec parcimonie. Briser la domination de l’élite élue passera, pour le peuple, par une reprise en main de son destin, sans délégation.

Car une chose est certaine, Macron et consorts ne partageront pas leur gâteau.

1. : https://www.cairn.info/revue-parlements1-2013-3-page-113.htm.

2. : Propos de politique – 1934.

3. : https://theconversation.com/comment-lexperience-du-pouvoir-change-lindividu-184275.

4. : https://journals.sagepub.com/doi/10.1111/j.1467-9280.2006.01824.x (en anglais).

5. : https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/0956797610387613 (en anglais).

6. : The Guardian - 28 Novembre 1976.

7.: lemonde.fr, 15/06/22

8. : https://www.mediapart.fr/journal/france/140622/violences-sexuelles-de-nouvelles-accusations-visent-le-ministre-damien-abad.

9. : Cité dans Le mariage blanc de J.-M. Colombani et J.-Y. Lhomeau.

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