Les agriculteurs, victimes et bourreaux

Vignerons et arboriculteurs pleurent leurs récoltes perdues sous les assauts d’un gel printanier. Les céréaliers manifestaient pour conserver leurs perfusions d’argent public tout en gardant un œil sur les cours boursiers au plus haut pour ceux qui ont spéculé. La plupart veulent oublier que leurs pratiques sont pour partie à la base de leurs ennuis, qui sont aussi nos ennuis.

Vignoble de Sancerre © Alain Bachelier Vignoble de Sancerre © Alain Bachelier

Les périodes de gel ne sont pas rares au printemps et elles avaient des conséquences limitées sur les productions agricoles dans les bocages lorsqu’ils existaient encore. Parce qu’en avril [ne te découvre pas d’un fil], la nature n’avait pas encore tout à fait donné du clairon pour lancer la grande renaissance vers la vie estivale. Mais voilà, le changement climatique bouleverse les règles du jeu : des périodes chaudes précoces s’invitent dans le rythme auparavant bien réglé des transitions hiver-printemps et la nature est déboussolée. Dans les semaines qui ont précédé ce gel, nous pique-niquions dans les prés sous la surveillance du troglodyte mignon et de la fauvette à tête noire, eux aussi déboussolés par ces spasmes météorologiques, entre désirs de reproduction et manque de nourriture parce que les insectes étaient encore rares.

Une nouvelle donne erratique qui inquiètent les paysans observateurs de leur environnement, adeptes de l’agroécologie et qui basent leur travail sur une collaboration avec la nature qui les entourent. Par contre, les exploitants agricoles, les céréaliers des grandes cultures industrielles, y voient l’opportunité de commencer les travaux de printemps de plus en plus tôt, parce que le temps, c’est de l’argent et peut-être l’opportunité d’être sur les marchés internationaux un peu avant les concurrents, à l’image des pétroliers et des porte-conteneurs qui voient un pactole à gagner dans la fonte de la banquise. Et c’est sans trop se soucier du fait qu’un printemps sec, comme actuellement, préfigure d’autres désastres à venir, que la sécheresse se poursuive ou que des trombes d’eau s’abattent sur les jeunes cultures, surtout lorsqu’il s’agit des variétés de céréales industrielles, bien plus fragiles que leurs aînées. Les céréaliers jouent aux apprentis sorciers en misant sur ces avant-gardes printanières, puis sur la multiplication des traitements pesticidaires et sur de généreuses doses d’engrais azotés, pratiques qui aggravent la dérive climatique1. Parier, ça peut rapporter, se couvrir, c’est encore mieux. Les céréaliers de la FNSEA ont donc été manifester en tracteurs climatisés (on n’est jamais trop prudent) pour assurer leurs arrières en réclamant le maintien des perfusions d’argent public de la Pac, voire en visant les futures aides environnementales, car, c’est bien connu, les céréaliers de la Beauce sont les premiers écologistes de France (à égalité avec les chasseurs). Les arbitrages ministériels en cours augurent d’une victoire déguisée en greenwashing pour le lobby agro-industriel.

La Beauce, un désert biologique © Valdosilasol La Beauce, un désert biologique © Valdosilasol

Ils n’ont pas la pêche de devoir bosser pour des prunes

Du côté des arboriculteurs et des vignerons, ce scénario de printemps est imparable : si des bourgeons fermés résistent bien au gel, les chaleurs précoces ont fait monter la sève qui a gelé et privé les bourgeons ouverts et les fruits naissants de nourriture et grillant ceux qui étaient en fleurs. Les pertes seront énormes, pour les producteurs comme pour les consommateurs qui vont payer au prix fort ce qu’il restera de récolte ou les fruits importés.

Mais là encore, les victimes sont depuis longtemps les complices de leurs malheurs. Des sols qui restent à nu, les monocultures et l’utilisation massive de pesticides aggravent le dérèglement climatique et bouleversent le rythme de la nature.

L’agriculture, essentiellement intensive, participe pour un quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), l’élevage étant le premier poste, suivi de près par les engrais. Rappelons aussi que ces derniers, dont une petite partie seulement est utilisée par la plante, participe à l’eutrophisation des plans et cours d’eau et des rivages (algues vertes), c’est-à-dire l’asphyxie des biotopes.

Et n’espérons pas un changement de trajectoire lorsqu’un Bruno Lemaire, ignorant ou hypocrite [on ne sait ce qui est le plus affligeant] déclare : "Je ne vois pas en quoi interdire la viande dans les cantines scolaires pour faire uniquement des menus végétariens peut améliorer l'environnement et réduire les émissions de CO2."3 Alors que l’élevage est le premier contributeur dans l’agriculture aux gaz à effet de serre par le méthane émis par les animaux mais aussi par la déforestation qu’implique l’importation massive de soja et d’huile de palme, notamment. Même les antibiotiques, injectés en abondance dans les élevages industriels, participent au réchauffement, par la modification de la flore intestinale des animaux, transformant les bouses et autres excréments qui émettent alors 1,8 fois plus de méthane.4

Les agriculteurs sont donc des victimes des aléas climatiques mais aussi des complices actifs de ces mêmes aléas, en premier lieu l’agriculture intensive et industrielle.

Bocage protecteur © David Roux Bocage protecteur © David Roux

Pourtant, les solutions existent, non seulement pour atténuer autant que possible les émissions de GES, mais aussi pour s’adapter et mieux se protéger du changement climatique. Encore faut-il accepter de les voir. Encore faut-il que le pouvoir politique se libère des pressions du lobby FNSEA/agro-industrie et œuvre dans l’intérêt des habitants de ce pays qui méritent une agriculture vivrière de proximité et de qualité dans des paysages et des biotopes préservés. L’agriculture nourricière ne peut se faire contre la nature, car c’est la nature qui gagnera, cet épisode de gel est là pour le rappeler comme les autres catastrophes naturelles.

Les solutions ? Elles sont multiples et fonction de chaque terroir, de chaque ferme, de chaque parcelle. Elles sont évidentes si l’on a une bonne connaissance de ses terres et des interactions avec leur environnement. Notamment :

– L'agro-écologie : les méthodes douces de travail dans le respect des terres font des sols plus vivants, plus résilients ;

– L'agro-foresterie : protège des vents, maintient l’humidité en cas sécheresse, draine quand il y a trop-plein, héberge des auxiliaires et abonde la fertilisation, enfin peut être une culture annexe de rapport (noyers par exemple) ;

– Les haies bocagères protectrices : bénéfices proches de l’agro-foresterie ;

– Les couverts végétaux : protection des sols en hiver et engrais naturel azoté plus facilement assimilable par la plante que l’engrais de synthèse ;

– La culture de variétés anciennes : plus résistantes aux maladies, plus de variétés génétiques adaptables aux terroirs, des variétés plus tardives permettraient de résister aux gels printaniers. C’est vrai notamment pour la vigne et l’arboriculture ;

– L'élevage extensif : moins de bidoche bas de gamme dans les assiettes permet d’envisager avec plus de parcimonie une viande de meilleure qualité issue d’élevages extensifs, indispensables pour entretenir les 35 % de terres agricoles non accessibles aux cultures (montagne, pentes, zones humides).

Toutes ces solutions ne peuvent se mettre en place en un jour. Elles relèvent d’une autre vision de l’agriculture, sur le long terme, privilégiant l’autonomie des fermes, l’intégration écologique, l’agriculture locale et vivrière, l’emploi, la préservation des paysages…

Alors soit l’agriculture française prend son destin en main en visant l’autonomie dans l’adaptation aux changements climatiques, soit elle cède à nouveau aux sirènes du lobby agro-industriel qui promet des variétés OGM adaptées et… brevetées, ainsi qu’un ensemble de solutions technologiques et… fort chères. Mais on ne peut se lamenter sur une calamité que l’on participe à provoquer et contre laquelle on refuse d’adopter des solutions existantes. Il n’est pas question de dire que le chemin de l’autonomie est le plus facile, mais il est sans aucun doute le plus enthousiasmant et celui qui obtiendra le plus grand soutien de la société.

Un exploitant agricole qui redevient paysan, ce n’est pas une déchéance sociale, c’est devenir un résistant (au changement climatique et au lobby agro-industriel) et préparer un avenir plus riant pour l’agriculture et pour tous les citoyens qu’elle nourrit.

Voir aussi le billet de l'universitaire Gilles Fumey pour le blog de Géographies en mouvement qui complète très bien le présent billet: https://blogs.mediapart.fr/geographies-en-mouvement/blog/170421/les-agriculteurs-victimes-des-plaintes-et-complaintes-meteo

1. Les pesticides et engrais de synthèse sont élaborés à partir de l'énergie pétrolière ou issus de l'industrie pétrochimique et émettent, à ce titre, des gaz à effet de serre tout au long de leur vie, même après épandage : dioxyde de carbone (CO2), oxyde nitreux ou protoxyde d’azote (N2O) GES 310 fois plus puissant que le CO2, méthane (CH4) GES 28 fois plus puissant.

2. Source FAO.

3. Débat avec Yannick Jadot dans « Vous avez la parole » sur France2 le 15 avril dernier.

4. Étude parue sur https://royalsocietypublishing.org/doi/full/10.1098/rspb.2016.0150, et reprise par Le Monde, https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/article/2016/05/29/le-lien-cache-entre-antibiotiques-et-rechauffement-climatique_6001804_5470970.html.

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