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Billet de blog 16 août 2021

Il est pas libre, Max

Des milliers de manifestants bruyants contre des millions de vaccinés silencieux. Rebelles contre moutons ? Pas si simple. L’individu roi a la revendication sélective dans une société capitaliste ultra balisée et fait plus souvent preuve d’un égoïsme libertarien que d’une volonté d’accéder à une autonomie collective et démocratique. La liberté de chacun n’a d’intérêt que pour un projet commun.

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Liberté relative © Onnola

Pour être clair et en préambule, l’exercice autocratique, vertical et, pour tout dire, impérial du pouvoir par Macron et ses collaborateurs est à combattre sans état d’âme. Il a pris en otage une Ve république, qui avait, dès sa conception, une porte ouverte et à peine dissimulée sur un régime quasi exclusivement présidentiel et personnalisé. De Gaulle ne voulait se permettre de partager l’autorité après une IVe république rendue instable à force de guerroyer dans les colonies. Sous couvert de stabilité du pouvoir, c’est surtout la somme et la permanence des pouvoirs dans les mains d’un seul homme qui sont assurées. Macron s’est coulé avec délectation dans les brodequins martiaux de Mon Général avec l’aide d’une petite armée de députés, sans conscience politique mais le petit doigt sur la couture du pantalon. Dans un habit de démocrate bien trop étroit pour lui, s’est donc glissé sournoisement un président de droit divin, son dieu étant le capital et sa religion le capitalisme omnipotent. Il estime que le peuple de France (et d’ailleurs) n’est qu’une main d’œuvre qui doit rester disponible pour faire tourner les machines et n’a pas à se "prélasser" au chômage ou sur un lit d’hôpital. L’économie et surtout les quêteurs de dividendes ne peuvent attendre plus longtemps, la Covid-19, ça commence à bien faire.

Mais du côté de la société française, ça commence à bien faire aussi de cette gestion verticale et erratique. Beaucoup sentent vaciller les repères pseudo rassurants de la société de consommation et certains s’emparent de la rue pour protester contre l’accumulation de restrictions.

Serait-ce une prise de conscience de l’emprise du pouvoir capitaliste ? Serait-ce l’émergence d’un éveil politique et social faisant sens commun ? Serait-ce, sinon une révolution, du moins une révolte contre un système plutôt que son valet ? Serait-ce l’irruption d’une conscience collective, le début du commencement d’une revendication d’émancipation solidaire, fraternelle, pour la gestion commune de la crise et au-delà, de notre avenir ?

À regarder et écouter les manifestants, difficile d’y trouver de tels signaux. Le mouvement des Gilets jaunes avait au moins réussi à distiller un signal (les gilets) et des lieux communs (les ronds-points) mais s’était ensuite dilué dans les quelques milliards distribués par Macron comme des oboles et non comme un meilleur partage de la richesse.

Flash mob des anti

Manifestation casserolienne © Francis Bourgoin

Ces derniers samedis, c’est plutôt la parade du grand cirque Barnum, une sorte de flash mob des anti-quelque-chose, pourvu que ce soit… anti. On y trouve des antivax, des anti passe1 sanitaire qui ne sont pas antivax et inversement, des anti masques vaccinés ou pas, des Gilets jaunes survivants, des complotistes en transe, des pyromanes d’extrême droite et… des citoyens, politisés ou non, qui s’inquiètent sérieusement et avec raison, des dérives autoritaires du régime macroniste. Mais les slogans sont malheureusement souvent plus libertariens qu’anarchistes et humanistes. Le message en devient illisible, le je domine : « je manifeste parce qu’on empiète sur ma liberté, mais j’oublie de manifester pour notre liberté de choisir collectivement » ; « je veux aller au centre commercial ou au resto sans entrave, mais je ne m’interroge pas sur le monde de la consommation qui nous entrave tous dans la libération de nos consciences ».

Faire reculer Macron sur le passe sanitaire comme il a reculé sur le contrôle technique des deux-roues, très bien, mais ensuite ? Vise-t-on la récupération de libertés individuelles, mantra de la société de consommation, ou l’émancipation pour aller vers un projet collectif ? Le pouvoir a finalement plus de cohérence dans son objectif de contrôle de la société.

Le message des anti passe sanitaire est d’autant plus flou qu’il est perverti par les complotistes de tous poils. Sans parler des slogans et pancartes antisémites et de l’ignominie des Étoiles jaunes brandies comme des arguments massue bien décrit dans la théorie du point Godwin.

Pas de vérité absolue, pas de liberté absolue

La confusion est encore plus ébouriffante chez les "antivax". La médecine n’a jamais été et n’a jamais revendiqué le titre de science exacte et absolue. Devant un virus inédit, la connaissance, et donc l’information, scientifiques ne pouvaient être qu’approximatives et évolutives. L’instrumentalisation et/ou l’incompétence politique ont plus qu’ajouté à la confusion et au trouble de beaucoup de gens sincèrement dans le doute. Mais les antivax les plus bruyants ne réclament pas plus d’information fiable, ils revendiquent la « liberté de ne pas se faire vacciner » et/ou de ne pas porter le masque en présence d’autres personnes tout en prétendant à une place en société comme si la pandémie n’existait pas. Dans le métro, ils croiseront donc le chemin de ceux qui veulent se faire vacciner mais qui n’en ont pas encore eu la possibilité, sachant que ce sont les plus défavorisés. Ces derniers n’auront donc pas la liberté de choix de ne pas se faire contaminer dans un espace public par les premiers, le masque protégeant l’autre avant tout et la vaccination diminuant très nettement la charge virale pouvant être transmise.

Les antivax me rappellent les fumeurs des années 1970, époque dorée du « Malboro man ». Perso, ado à cette époque, j’ai renoncé à fumer dès la première taffe, parce que j’ai trouvé ça… dégueulasse. Les goûts et les couleurs… Et puis le sport m’avait en partie libéré de mon enfermement autistique, pas question que j’attente à mon intégrité physique ce qui m’aurait refermé une porte ouverte sur le monde. Ce fût aussi ma première marque de résistance contre les dealers du capitalisme, je n’avais pas envie de devenir leur jouet.

À cette époque, être non-fumeur n’était pas une sinécure. Exclu d’office des bandes d’ados, le non-fumeur recueillait les sourires moqueurs, les remarques méprisantes et se retrouvait parqué dans des espaces publics limités, comme le compartiment de queue de train. La liberté des fumeurs a donc longtemps limité ma liberté de ne pas fumer et de ne pas respirer la fumée des autres. Aujourd’hui, le rapport d’occupation de l’espace social s’est inversé, suite au consensus scientifique sur la nocivité du tabac pour le fumeur et son entourage, suite également aux révélations des différents scandales du lobbying corrupteur des cigarettiers (les complotistes ont d’ailleurs là sous la main un complot avéré, dûment documenté, celui des cigarettiers), et enfin aux lois qui ont mieux équilibré les différentes libertés. Car la liberté du fumeur, qui ne peut ignorer la gêne et les risques qu’il fait prendre à ceux qu’il contraint à inspirer le nuage chimique qu’il émet… librement, doit être mesurée à l’aune de la liberté du non-fumeur, qui refuse d’être intoxiqué. Il en va donc de même pour ceux qui rejettent le port du masque ou de se tester, tout en fréquentant les regroupements de personnes qui, pour beaucoup, n’ont pas demandé à être éventuellement contaminé.

Risque individuel et solidarité collective

Risque individuel et solidarité collective © Carac3

Il y a aussi la manière d’assumer un risque pris individuellement. Pour ceux qui refusent le vaccin, qu’il en soit ainsi. Comme le fumeur, il prend d’abord un risque personnel et individuel, en toute liberté. Mais qu’en est-il lorsque le premier se retrouve en réanimation, mobilisant une équipe de soignants déjà sous pression, ou que le second, atteint d’un des nombreux cancers du fumeur, fait appel à la solidarité collective de la sécu pour des soins très lourds ? Comment équilibrer la charge entre individualisme et solidarité ? Les services et les soignants des Antilles débordés par l’afflux cauchemardesque de malades graves du Covid non vaccinés (quasi 100 %) ne sont qu’un exemple du coût collectif des non-vaccinations. À moins que ce choix soit celui libre et éclairé mais surtout commun au groupe social, comme le rapport bénéfice/risque avancé par les médecins, le déséquilibre de coût entre la liberté individuelle et la solidarité collective ne peut perdurer très longtemps. Libertarien n’est pas libertaire.

Le passe sanitaire est une occasion supplémentaire de ce pouvoir de contrôler la population, mais cette fois avec un raffinement supplémentaire qui est le contrôle de tout le monde par n’importe qui. Le serveur du resto du coin (même s’il ne l’a pas demandé) a autant de pouvoir d’intrusion et de contrainte que le premier flic venu. Il n’y a pas plus efficace pour diviser et mieux régner. L’excès d’autoritarisme remplace la mobilisation et la compétence d’un appareil d’état déliquescent. Il nie surtout l’intelligence collective et associative de la société civile, infantilisant la population. L’habileté d’un Macron manœuvrier a été de culpabiliser par une pirouette : « En société, la liberté ne se conjugue pas au singulier », lui qui a toujours joué le libéralisme économique contre la liberté de groupes librement constitués de choisir des voies alternatives.

Liberté surveillée

La liberté est une notion toute relative dans une société capitaliste. Les anti passe sanitaire ne doivent sans doute ne pas prendre l’avion (passeports biométriques), doivent boycotter les réseaux sociaux et les sites marchands sur internet (pompage éhonté des données personnelles) ou encore avoir jeté leur carte Vital. Auront-ils la volonté de contester cette emprise ? La liberté n’existe pas (ou est illusoire) dans une société capitaliste où tout est balisé par le marketing, la loi de l’argent et les règlements abscons d’une administration protéiforme. Là où la vie privée conservait quelques lambeaux de liberté, il ne reste qu’une vie sous surveillance des Gafam, des services institutionnels et secrets, des caméras du coin de la rue en passant par la multitude de fichiers policiers, biométriques, génétiques, administratifs… Ce n’est qu’une liberté encadrée par les algorithmes, sous-jacents mais omniprésents, dans la numérisation à marche forcée de la société. S’extraire de ce monde de fichiers en tout genre, éviter les réseaux de caméras de vidéo surveillance, s’affranchir du matraquage publicitaire, s’évader des bulles informationnelles internet… le chemin vers la liberté sera long et harassant… à condition d’au moins avoir la volonté de l’emprunter.

Pour finir par en sourire, d’un point de vue fondamental, on peut même dire que la liberté n’existe pas ou plutôt qu’elle est dans la limite de notre condition de vulgaire mammifère égaré sur une planète désormais étriquée et soumis aux aléas d’un climat qui, lui, est bel et bien en révolution . Dès la conception, nous ne sommes que larve dont le fil ténu de la vie dépend entièrement du bon vouloir de nos concepteurs. Un état qui peut durer jusqu’à l’âge avancé d’un « Tanguy » vautré dans le canapé de papa-maman : « Quand est-ce qu’on mange ? »

1. Je fais le choix de l’orthographe française du terme.

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