Un Dakar saoudien qui ne perd pas la tête

Le vainqueur du Dakar a conservé la tête, le rallye pétaradant a fini son cirque au pays des décapitations tandis que ASO, l’organisateur, a fait le plein de pétro-dollars tout en larguant 40 000 t de CO2.

L’Arabie Saoudite est plus accueillante pour le cirque du Dakar que pour les opposants qu’elle décapite allègrement ou les journalistes qu’elle dépèce dans les cuisines de ses ambassades.

Que l’un des premiers producteurs de pétrole s’achète une caravane publicitaire de sports mécaniques n’a rien d’étonnant. Ce sont des clients consommateurs effrénés et kitsch de carburants fossiles à choyer et l’Arabie Saoudite a encore quelques barils à écouler. Mais elle en profite aussi pour distribuer les dépliants touristiques avec des ambassadeurs très dévoués. ASO (Amaury sports organisation) organisateur du Dakar et propriétaire du journal « l’Equipe », fait sonner la caisse enregistreuse. A 15 millions d’euros par an pendant cinq ans, le journal livre deux pleines pages journalières de publi-reportages touristiques vantant dunes spectaculaires, plages et eau turquoises de la mer Rouge1. En tout, 70 chaînes TV relaient les images dans 190 pays dont quatre chaînes du service public télévisé français, payé en grande partie par notre redevance2.

Le parcours bucolique du rallye évitera malheureusement les sites culturels et divertissants d’exécutions, comme celui qui a vu, 23 avril 2019, la décapitation publique et gratuite de 36 opposants chiites (dont un âgé de 16 ans au moment de son arrestation) et la crucifixion d’un 37ème comme clou du spectacle3.

Car, comme l’affirme ASO sur le site web du Dakar4 : « Le tracé du parcours en Arabie Saoudite est rigoureusement construit en pleine collaboration avec les institutions du pays afin de préserver le patrimoine culturel et environnemental. » Il ne faudrait pas troubler ce genre de manifestation folklorique par un tourisme vrombissant.

Si les compétiteurs pétaradants éclusent l’essence comme des soûlards avec toutes les joyeusetés odorantes échappées de leurs pots libérés , et survolés en permanence par trois hélicoptères, ASO n’oublie pas de peinturlurer sa sauterie en vert oasis, toujours sur son site : « Depuis 2010, le Dakar compense financièrement l’intégralité de son empreinte carbone directe, dans le projet « Madre de Dios Amazon REDD » de l’association Greenoxx dédié à la protection de l’environnement. Ce projet a permis la préservation de plus de 100 hectares de forêt et la protection de 35 espèces animales et végétales. Le programme soutient également les producteurs ruraux, en préservant leurs espaces, en finançant des projets écologiques et en menant des activités de communication et de sensibilisation. » Ce sont les gerboises du désert qui vont être contentes à condition qu’elles ne traversent pas en dehors des clous... Cerise sur le gâteau, le rallye leur laisse en souvenir au moins 40 000 tonnes de CO25.

Quant aux pauvres du pays6 (quoi ? Les Saoudiens ne sont pas tous princes du pétrole), ils seront heureux d’apprendre que « depuis plus de 10 ans, le Dakar collabore avec l’ONG TECHO et ses différents projets solidaires en Amérique du Sud. La contribution financière de l’événement a permis de mener à bien plus de 400 projets : bibliothèques, logements, centres de formation professionnelle. » Si ASO applique un tel programme en Arabie Saoudite, il permettra sans doute de former en nombre des brigades de bourreaux tranchant net, métier d'avenir dans le pays. Quant aux Saoudiennes, si elles viennent d’obtenir la permission de conduire (pas sur le rallye), les militantes des droits des femmes qui enlèvent leur voile sont jetées en prison. Pour celles, étrangères, qui participent à la compétition, elle ne devraient pas avoir de problèmes tant qu’elles restent casquées.

De son côté, Emmanuel Macron et son gouvernement n’ont rien à redire à tout ce qui peut cultiver les bonnes relations avec le royaume wahhabite, des contrats d’armes tout aussi pétaradantes étant toujours une bonne nouvelle pour l'emploi (moins pour les cibles). Les derniers ont été signés fin 2018 par Macron7 en visite dans les palais de Ryad, des ventes d’armes qui ont rapporté 11 milliards d’euros entre 2008 et 2017. De leur côté, les Saoudien font leur rallye au Yemen véritable champ de démonstration pour la quincaillerie française, des canons caesar aux frégates, participant au pire désastre humanitaire actuel8.

Mais le Dakar n’a pas encore prévu d’écumer le Yemen, sans doute là aussi pour épargner les sites culturels des charniers de civils yeménites.

 

 

1 : Canard enchaîné du mercredi 8 janvier 2020

2 : France 2, 3, 4 et Ô

3 : https://www.lepoint.fr/monde/l-arabie-saoudite-decapite-en-masse-24-04-2019-2309365_24.php

4 : https://www.dakar.com/fr/diffusion

5 : https://www.francetvinfo.fr/sports/automobile/rallye-dakar/le-paris-dakar-va-emettre-directement-pres-de-40-000-tonnes-de-co2-denonce-l-association-agir-pour-l-environnement_2548187.html

6 : Un article de 2012 de « As-Safir », relayé par « Courrier international »  estime qu’un tiers des Saoudiens sont pauvres : https://www.courrierinternational.com/article/2012/11/12/un-tiers-des-saoudiens-sont-pauvres

7 : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/05/09/guerre-au-yemen-une-ong-fait-un-recours-en-urgence-contre-le-depart-de-france-d-un-cargo-saoudien-charge-d-armes_5459971_3210.html

8 : http://multinationales.org/Utilisation-d-armes-francaises-dans-la-guerre-au-Yemen-le-gouvernement-continue et https://www.mediapart.fr/journal/international/170919/blocus-du-yemen-des-videos-prouvent-la-participation-de-navires-vendus-par-la-france?onglet=full

 

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