Les jobs à la con n'existent pas selon The Economist

Le livre du défunt David Graeber avait mis en évidence ces « bullshit jobs » dont il estimait que la société pouvait se passer, voulant démontrer un des aspects de nuisance du capitalisme. Une thèse anthropologique dont le journal du bizness, The Economist, estime qu’elle est « une vaste connerie » biaisée, selon lui, par les positions idéologiques d’une figure de proue d’Occupy Wall Street.

Job à la con ? Ca dépend du point de vue. © Sascha Kohlmann Job à la con ? Ca dépend du point de vue. © Sascha Kohlmann

Se lever le matin, se taper deux heures de transports en commun malodorants, dans un petit matin blême, passer sous l’œil désapprobateur d’un petit chef suspicieux pour aller poser le culot d’un obus de 155 mm de canon caesar ou encore pour emballer sous plastique de la malbouffe trop salée, trop sucrée qui ira rejoindre les 25 ou 30 % de nourriture allant directement remplir nos poubelles… sont-ce des jobs à la con ?

Ça dépend de quel point de vue on se place. Du côté du prolétaire, c’est un job de survie qui lui permet de ne pas être éjecté du système. Du point de vue des patrons et des actionnaires, c’est un élément comptable qui rapporte son pesant de bonus et de dividendes, à condition que son coût soit le plus faible possible. Pour les victimes yéménites des obus de 155 mm de chez Nexter, la qualité de fabrication française ne les laisse pas indifférents mais plutôt… morts ou estropiés. Le résultat est à peine plus enviable pour tous les diabétiques et autres malades cardiaques victimes de l’agro-industrie.

Dans son livre « Bullshit jobs, a theory »1, l’anthropologue David Graeber voulait montrer, par une enquête de terrain, qu’une proportion importante des soutiers du capitalisme débridé considère qu’ils occupent des « Bullshit job», des emplois inutiles, voire nuisibles pour autrui. Le succès planétaire de son livre, avec l’aura de leader du mouvement Occupy Wall Street et d’anarchiste revendiqué, a fait tousser plus d’un rentier. La bible capitaliste, « The Economist »2, ne pouvait que saisir la balle d’une étude anglaise au bond pour tenter de balayer d’un revers de main ce symbole nuisible à l’image du capitalisme startupien.

N’étant pas universitaire, je ne jugerai pas de la qualité des travaux de l’anthropologue David Graeber ou de ses contradicteurs, Magdalena Soffia et Brendan Burchell, de l’université de Cambridge et Alex J Wood, de l’université de Birmingham. Ces derniers démontrent seulement la fragilité démonstrative des enquêtes d’opinion suivant le rédigé de la question et le public interrogé. Entre : « Estimez-vous que votre job peut améliorer le monde ? » et « Estimez-vous que votre job est utile ? », la part d’interprétation explique la variabilité des réponses et des résultats de ces études. Sur le fond, les chercheurs anglais (repris avec enthousiasme par « The Economist ») réfutent donc l’idée que le capitalisme financiarisé, ultralibéral et mondialisé, puisse entretenir des travailleurs inutiles. Pour le bizness et les marges bénéficiaires, c’est certain : les transnationales éliminent systématiquement ces « charges » qui grèvent bénéfices et dividendes et les financiers saluent toujours avec force bouteilles de champagne les licenciements… dits boursiers. Toutefois, s’ils admettent que le sentiment d’inutilité dans son boulot peut engendrer de la souffrance, ils estiment que ce sentiment tient plus au type de management qu’à la nature du boulot. Élémentaire mon cher Watson ?

En fait, ils pointent sans le vouloir un autre aspect de la capacité de destruction sociale du capitalisme ultralibéral : les nouvelles méthodes de management centrées sur la performance individuelle, la flexibilité au seul bénéfice de l’entreprise, la ligne de « charges » que représente un emploi. David Graeber n’aurait pas renié cet aspect complémentaire de sa théorie.

Le prolétaire, une marchandise comme une autre ? © clement127 Le prolétaire, une marchandise comme une autre ? © clement127

Un éboueur, nommé par son patronyme et non son matricule, respecté à tous les échelons et payé à la hauteur de la pénibilité de la tâche et du service rendu, s’estimera utile outre que, sans son secours, nous croulerions sous les détritus du capitalisme de consommation. Quant à reprocher à David Graeber son engagement politique, voilà qui est particulièrement hypocrite. Toute recherche scientifique est un choix politique de s’engager dans telle voie plutôt qu’une autre, pas seulement une simple tendance à la curiosité (saine ou malsaine). Lorsqu’un gouvernement finance des programmes de recherche, lorsqu’une entreprise mise ou achète pour des milliards une « innovation », ce n’est pas pour la gloire d’un prix Nobel mais pour une recherche de souveraineté, de puissance ou de main-mise sur un marché, c’est donc un choix politique. Même la recherche militante, par exemple sur les maladies orphelines, est un choix politique. La sphère marchande sait parfaitement faire son marché et trouver ce qui peut rapporter gros dans les programmes de recherche. Et la dernière loi sur la recherche pondue par le gouvernement Macron est là pour lui faciliter la tâche.

Poser le problème de l’utilité d’un job dépend du point de vue, comme dit plus haut. Je serais tenté de dire que tout boulot qui participe à la machine mortifère du capitalisme et à son excroissance la plus voyante, la consommation de masse d’objets aussi inutiles que dangereux, est un "job de merde" puisqu’il nous entraîne irrémédiablement vers une planète poubelle surchauffée, habitée par les esclaves d’un pouvoir financier et politique extravagant. Même un boulot de chercheur peut être véreux, immoral ou cupide, lorsqu’il sert consciemment des intérêts particuliers de pouvoir ou de glorification. Les annales fourmillent d'études bidon, biaisées, falsifiées, orientées.

Dans le système financier oligarchique d'aujourd'hui, quand le prolétaire n’est qu’une variable comptable d’ajustement des marges bénéficiaires et lorsqu’il y a une déconnexion complète entre tous les postes d’une chaîne de production mondialisée, il peut légitimement avoir le sentiment de n’être pas plus utile qu’un gobelet plastique à la machine à café. Si nombre de travailleurs n’ont pas cette fierté d’être utiles à la communauté, c’est peut-être parce qu’ils n’ont que des salaires de survie pour fabriquer de l’inutile.

Dans une tribune publiée en 20183, David Graeber notait qu’aujourd’hui, « la plupart des profits des entreprises ne dérivent plus de la production ni même de la commercialisation de quoi que ce soit, mais de la manipulation du crédit, de la dette et des « rentes réglementées ». Non seulement la grande masse des travailleurs a perdu son pouvoir de produire utilement pour la communauté, mais elle est sous le joug des injonctions d’un pouvoir restreint à une élite financière. « Alors que les appareils bureaucratiques gouvernementaux et financiers sont de plus en plus intimement enchevêtrés, au point qu’il devient très difficile de les distinguer l’un de l’autre, la richesse et le pouvoir – notamment le pouvoir de créer de l’argent (autrement dit le crédit) – deviennent de fait la même chose », constate encore Davide Graeber.

Un job à la con, c’est d’abord un ressenti de ce pouvoir déshumanisant et de l’utilité réelle de la chose produite.

 © Ingrid Cold © Ingrid Cold

1. https://www.economist.com/business/2021/06/05/why-the-bullshit-jobs-thesis-may-be-well-bullshit (en anglais) repéré par Salte.fr, https://korii.slate.fr/biz/emploi-theorie-bullshit-jobs-david-graeber-vaste-connerie-etude-management.

2. https://journals.sagepub.com/doi/full/10.1177/09500170211015067 (en anglais).

3. https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/12/07/les-gilets-jaunes-montrent-a-quel-point-le-sol-bouge-sous-nos-pieds_5394302_3232.html.

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