Vous n’êtes pas au bon endroit

Dès la fin du premier confinement, nombre de citadins privilégiés ont migré vers les vertes campagnes, avec parfois un décalage entre la carte postale épinglée au-dessus de leur bureau et ce qu’ils ont à entendre, respirer et voir depuis leur nouveau jardin tondu au cordeau. Qu’ils soient touristes, résidents secondaires ou réfugiés Covid, l’acclimatation est parfois difficile.

Pornographie pastorale © Quentin Verwaerde Pornographie pastorale © Quentin Verwaerde

Il était une fois1 dans un hameau de quelques dizaines d’âmes, un coin bucolique du Tarn à l’orée des monts de l’Aveyron, entre prés verdoyants et champs de céréales, ponctués d’écharpes forestières. Sur une crête, le long d’une route à la douce sinuosité, il y a l’église, massive, quelques habitations éparses, d’âge mûr ou récemment sorties de terre, grignotant les champs, et puis une ferme. On y élève des vaches allaitantes, pour la viande, une soixantaine de belles limousines qui sortent dans les prés, pas des incarcérées donc. Et les vaches qui sortent ont, pour certaines, des cloches, en général les meneuses. Parce que le troupeau, avec une musicalité toute personnelle, est plus facilement repérable dans une grande pâture vallonnée ou lorsqu’elles s’échappent. Et puis, le paysan vaque à ses occupations de saison, de l’évacuation du fumier d’hiver à la récolte de foin et de grains qui vont nourrir son troupeau. Un rythme immuable sur cette ferme familiale.

En début d’année, un couple de citadins, retraités de la fonction publique, débarque au village, échappés de la ville asphyxiée par la pollution et la Covid. Malgré leur âge de retraités, ils sont de leur temps et usent du SMS comme de la tondeuse à gazon, c’est-à-dire à tout bout de champ. Pas un brin d’herbe plus haut que les autres et refus de toute perturbation qui franchirait la haie de thuyas. Alors quand les vaches sonnantes du paysan passent d’un champ à un autre ou font une pause à la ferme, nos retraités froncent du sourcil. S’ils ne pouvaient porter plainte contre chaque deux-roues pétaradant dans leur rue, ils ne se privent pas d’envoyer leurs récriminations par SMS au couple de paysans, marquant leur indignation pour ces attentats sonores. Et puis, vaches et tracteurs salissent leur route. S’y ajoutent des agressions olfactives de fumier remué, insupportables pour des narines rodées aux effluves citadines.

Le pompon est agité à l’heure de la moisson. Certes, la récolte se faisait à grande distance de leur retraite gazonnée, entre deux perturbations météo. Mais le paysan a eu l'audace de rentrer à une heure indue de la nuit avec sa moissonneuse-batteuse. In-ad-mi-ssible, et nouvelle salve de SMS excédés.

Réveil matin campagnard © Stéphane Castelli Réveil matin campagnard © Stéphane Castelli
Tentative de dialogue :

‒ Excusez-moi, mais je n’ai pu faire autrement que de terminer tard à cause de…

‒ Si vous commenciez plus tôt le matin !

Bien sûr, aux horaires de bureau habituels, sans tenir compte de la rosée du matin qui recouvre les épis et compromet la conservation de la récolte.

Fumets et musicalité campagnards protégés

De tels exemples ne sont pas majoritaires mais suffisamment nombreux pour que les parlementaires votent le 30 janvier dernier et à une large majorité, une loi protégeant « le patrimoine sensoriel des campagnes » françaises.

Village bourguignon vu du TGV © Jeanne Menjoulet Village bourguignon vu du TGV © Jeanne Menjoulet
S’adressant à ses collègues de la commission des Affaires culturelles lors de la discussion du texte2, Pierre Morel-À-L’Huissier, rapporteur, rappelait quelques affaires médiatisées aussi épineuses qu’une haie d’épine-vinette : « Vous avez forcément entendu parler de l’affaire du coq Maurice : l’animal était visé par une plainte de voisins qui l’accusaient de perturber leur sommeil aux aurores et d’être une nuisance sonore. […] Le tribunal correctionnel de Rochefort […] a donné raison à [la propriétaire de Maurice]. Mais vous avez peut-être moins entendu parler de l’affaire des déjections d’abeilles : le maire de Pignols, dans le Puy-de-Dôme, a reçu des plaintes contre les abeilles d’un couple d’apiculteurs récemment installés, car les déjections de ces insectes peuvent former des petites billes jaunes ou noires qui salissaient leur linge et leur mobilier de jardin – il s’agit ni plus ni moins que de pollen ! […] Enfin, comment ne pas évoquer l’affaire de la cloche de l’église aux Bondons, à côté de Florac, dans les Cévennes – dans mon département : elle gênait un vacancier. » Médaille de l’absurdité décrochée dans le Var, où « le maire du Beausset (Var) et une gérante d’entreprise ont été sollicités pour éradiquer les cigales dans les champs proches de la maison d’un habitant ne supportant pas leur bruit… » Pagnol s'est retourné trois fois dans son cercueil. Peut-être cet habitant aurait-il mieux supporté l’épandage de pesticides pour détruire les stridentes bestioles. Là encore, la Provence sur carte postale était différente de la réalité.

J’y ajouterai l’histoire de cette jeune chevrière en bio qui a eu à subir les foudres d’un député contre l’installation de sa chèvrerie et des potentiels bruits de cloches, des bêlements ou de traite, et jugée pas assez éloignée de la propriété… du-dit député, par ailleurs défenseur d’une alimentation saine et impliqué dans les sujets agricoles.3

Bisous baveux ? © Dominique Garcin-Geoffroy Bisous baveux ? © Dominique Garcin-Geoffroy

Ces sons et odeurs font désormais partie du patrimoine commun, aux côtés des paysages, de la qualité de l'air ou des êtres vivants et de la biodiversité. Que l’on s’entende bien : l’épandage de pesticides, les « effaroucheurs »4 pétaradants laissés en fonctionnement la nuit ou encore les installations d’élevage industriel qui poussent sans crier gare comme troupeau de cèpes après la pluie, ne font pas partie de ce patrimoine sensoriel national. Une ligne entre bruits et odeurs ancestraux de la ruralité et troubles anormaux de voisinage pourra être tracée par les juges, évitant désormais les amalgames : par exemple la FNSEA faisant passer les effluves de néonicotinoïde pour une fragrance florale ou des néoruraux voulant tordre le cou du coq avant d’aller acheter un poulet au supermarché de la ville.

Citadins égarés

Rencontre au village © Commune du Val d'Ajol Rencontre au village © Commune du Val d'Ajol

La pandémie a jeté nombre de citadins, qui en avaient les moyens, sur les routes migratoires, même s’ils n’ont pas eu à y croiser beaucoup de Syriens ou de Yéménites. L’enfermement covidien qu’ont subi les urbains a eu de nombreuses conséquences, graves (violences conjugales), attristantes (séparations) ou psychologiques (plus jamais ça!). Le petit dernier qui renvoie sur le clavier de l’ordinateur portable au moment où le boss appelle tandis que le voisin se shoote avec Metallica et que le ou la conjointe fait ses abdos en rythme disco, ça pousse, et ça peut se comprendre, à prendre des décisions radicales : « Allons à la campagne ! » À la campagne où le vert des champs remplace le gris du mur d’en face, où on respire à pleins poumons un air vivifiant sans gaz d’échappements et où la brise dans les branches est bien plus douce à entendre que le vrombissement des meutes automobiles. Certes, mais en n’oubliant pas qu’une campagne vivante et un paysage joliment entretenu sont peuplés d’hommes et de femmes qui y travaillent.

La campagne est ravie d’accueillir de nouveaux habitants. Si seulement cela pouvait ramener le service public… Mais les nouveaux arrivants doivent s’enlever de la tête la carte postale punaisée au-dessus du bureau ou les vacances passées dans le camping cinq étoiles d’Andouillé dans la Mayenne. Acquérir le statut (carte verte ?) de résident rural suppose une capacité d’adaptation et la mise au rebut de certains préjugés. Les images d’Épinal ne sont pas seulement… imaginaires, elles sont aussi nocives dans la détermination d’un projet de changement de vie.

Un Parisien traumatisé et revenu en panique de son expatriation rurale témoigne dans « Marianne » (10/09) repris par le « Canard Enchaîné » (15/09) : « Le silence, c’était effrayant, et la nuit noire angoissante […]. Pour m’endormir, j’allumais la lumière de ma cuisine et je lançais une application sur mon téléphone. [A Paris], j’écoutais les sons de la ville. Il y avait ceux des avions, des marteaux piqueurs et des camions poubelles. Ceux que je préférais, c’étaient les camions poubelles. » Le stress post-traumatique est manifeste.

Choc des cultures

Et au milieu, la vie paysanne... © Nick Olejniczak Et au milieu, la vie paysanne... © Nick Olejniczak

À l’été 2019, un village du Gard de 400 âmes, Saint-André-de-Valborgne, avertissait d’une pancarte les visiteurs ou nouveaux habitants : « Attention village français, vous entrez à vos risques et périls. Ici nous avons des clochers qui sonnent régulièrement, des coqs qui chantent très tôt, des troupeaux qui vivent à proximité, certains ont même des cloches autour du cou, des agriculteurs qui travaillent pour vous donner à manger. Si vous ne supportez pas ça, vous n'êtes pas au bon endroit. » C’est pourtant le signe que ce village est vivant, encore mieux si l’on entend les cris des enfants dans une cour d’école et qu’une suave odeur de pain chaud sort de l’atelier d’un boulanger. Récemment, une petite ville du nord de l’Espagne, Ribadesella, confrontée aux mêmes problèmes, a repris l’idée gardoise5. « La semaine dernière, une dame nous a appelés trois ou quatre fois à propos d'un coq qui la réveillait à 5h du matin, raconte Ramón Canal, le maire de Ribadesella. Elle nous a dit que nous devions faire quelque chose. » Ils ont fait quelque chose en placardant les mêmes affiches qu’à Saint-André-de-Valborgne. Sans doute pas ce qu’espérait cette dame mais « le but est de combler le fossé parfois énorme entre la vie citadine et la ruralité, a expliqué le maire sur une chaîne espagnole, repris par Slate.fr. Il faut se rendre compte que le lait n'arrive pas tout prêt dans la bouteille. Il vient des vaches, qu'il faut nourrir et dont il faut s'occuper. »

Cela révèle le déracinement d’une grande partie de la population dont les photos d’ancêtres paysans se sont racornies dans une boîte à chaussures à la cave. Cela illustre le fait que les migrations, quelles qu’elles soient, sont des chocs de cultures et qu’elles réclament des efforts d’adaptation de la part des arrivants et des accueils bienveillants de la part des autochtones, bref avoir la volonté de se rencontrer et de se comprendre.

Vache pour citadin disposant d'un loft © myri-bonnie Vache pour citadin disposant d'un loft © myri-bonnie

1. Anecdote réelle mais anonymisée pour ne pas mettre de l’huile sur le feu !

2. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion-cedu/l15b2618_rapport-fond#_Toc256000004.

3. Idem 1.

4. Canons à gaz pour repousser les hordes de corbeaux, pigeons et autres choucas des tours. La population de ces derniers a explosé en même temps que la généralisation de la culture du maïs, notamment en Bretagne.

5. https://www.slate.fr/story/214515/apres-plaintes-ribadesella-village-espagnol-demande-touristes-apprendre-supporter-bruit-animaux-ruralite.

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