Sera vacciné qui paiera

Un vaccin, bien commun de l’Humanité ? C’était sans compter sur une épidémie mondiale qui est une opportunité et représente un véritable pactole pour des poids lourds comme Big pharma, les Gafam ou l’usine Chine. Dès lors, alors que la litanie des morts se prolonge sans fin, comment expliquer le peu d’empressement des états à forcer la main des labos pour lâcher leurs licences ?

Lorsqu’il lance à la face du Monde le 16 juin 2020 cette phrase, même s’il n’a rien d’un tribun, on suppose que Macron imagine entrer dans l’Histoire de cette crise mondiale. "L’accès au vaccin [] sera octroyé au plus grand nombre. Je défends cette vision d’un bien public mondial pour ce que sera le vaccin. [] Il faudra que nous luttions collectivement [] contre toute forme de rétention", a t-il déclaré en visitant un site de Sanofi.1 Ajoutant dans le même laïus vibrant : ¨Il faudra évidemment que les efforts de recherche soient récompensés, c’est logique.¨ Histoire de ne pas effrayer les labos privés qui en étaient au début des essais, la recherche publique ayant été, elle, consciencieusement laminée auparavant. Depuis les États riches ont inondé de centaines de milliards d’argent public ces mastodontes du capitalisme décomplexé, regroupés sous le terme de Big Pharma. Ce qui veut dire que NOUS avons collectivement pris les risques inhérents à une telle quête scientifique mondiale au nom de l’Humanité toute entière. Comme dans toutes les crises de ce joli monde libéral, on socialise les pertes et on privatise les gains, surtout lorsqu’ils s’annoncent faramineux.

Avant même qu’un vaccin soit validé, la foire d’empoigne a commencé, loin de ne serait-ce qu’envisager les moyens juridiques d’obtenir des licences, au moins temporaires, pour une production massive et rapide des vaccins au profit sanitaire de tous. Une centaine de scientifiques se sont encore mobilisés dans une tribune2 du JDD début février pour demander de "vraiment faire du vaccin un bien mondial". Encouragés par les états qui ont ouvert les chéquiers et réservé les meilleures places, les labos ont mis au coffre l’argent et les brevets et limité les livraisons à leurs seules capacités de fabrication. Au lieu d’éteindre un incendie de forêt avec un bombardier d’eau, on sort les tuyaux d’arrosage, et avant tout pour protéger les pelouses des bourgeois. Les champions du capitalisme, États-Unis, Grande-Bretagne et, avec le temps de retard qu’il faut pour mettre tout le monde d’accord, l’Europe, ont confisqué les doses sous le nez des pays les plus pauvres. À l’échelle française, c’est Sarkozy qui s’est offert une piquouse du meilleur vaccin dans la crème des hôpitaux militaires, bien avant que papy et mamie coincés dans leur Epahd ou que les habitants de Seine-Saint-Denis aient pu dégoter un rendez-vous sur une plateforme numérique obstinément coite.

Quels sont les intérêts à la manœuvre ?

L’intérêt de politique interne à chaque pays est évident, non par pure compassion des dirigeants pour leur population, mais surtout parce que ces intérêts s’apparient parfaitement aux intérêts capitalistes. L’objectif crié sur tous les toits est de redémarrer au plus vite l’économie et retrouver la croissance pour rembourser les dettes publiques. Plus que les gens, il faut sauver le business.

Ce que croit aussi l’économiste Robert Boyer, auteur de Les capitalismes face à la pandémie3, en observant deux tendances complémentaires se renforcer : ¨le triomphe des industries numériques – et plus précisément, du capitalisme de plateforme - et le retour de l’État comme aiguilleur du capitalisme. Aucune volonté d’aller dans le sens du bien commun.¨4

Exit donc un vaccin bien commun et bonjour les contrats juteux. ¨Les brevets, c’est sacré¨, titre le Canard Enchaîné. Sacré comme représentation la plus détestable de la propriété comme l’est le brevetage des savoirs empiriques de peuples premiers, de certaines séquences génétiques humaine ou encore les procès intentés par Bolloré à tout entrepreneur ou ONG, aussi modeste soit-il, qui oserait utiliser le terme « Planète » dans l’intitulé de son entreprise, le milliardaire étant propriétaire des marques « Planète », « Planet » et « Planète+ ». Pourtant, les moyens juridiques de faire plier les labos existent. « L’OMC pourrait décider que la propriété intellectuelle ne s’applique pas aux produits Covid-19 », insiste Gaëlle Krikorian,5 sociologue, militante dans les domaines de l’accès aux soins et des droits des minorités. Elle participe également à la réflexion sur la place des communs dans la société. Elle révèle qu’en France, une levée temporaire de brevet sur les vaccins du Covid est possible grâce à une disposition du code de la propriété intellectuelle : ¨C’est ce qu’on appelle « la licence obligatoire » ou « licence d’officePourtant, aucune velléité du gouvernement à vouloir mettre en place cette mesure. Si l’on ajoute l’incompétence et la naïveté (avouée) des négociateurs européens au plus haut niveau dans la négociation face aux labos, les états vont continuer longtemps à compter les morts et les labos, les bénéfices.

Sur le terrain, le gouvernement Macron a appliqué la même doctrine libérale de la compétition : la course pour obtenir un rendez-vous dans le vaccinodrome de son choix fait rage. Les plus habiles à la manœuvre sur internet ou ceux qui ont le plus d’entregent, ou tout simplement de relations, seront évidemment les vainqueurs. Des Parisiens, sevrés de vaccins, se ruent ainsi sur les points de vaccinations de Seine-Saint-Denis, département qu’ils découvrent peut-être pour la première fois, au grand dam des élus locaux qui se retrouvent en culotte courte pour fournir leur population modeste. D’autres pays ont choisi de convoquer sur critères médicaux. Un choix qui aurait pu être fait en France puisque nous sommes tous fichés à la sécurité sociale qui sait tout de nos problèmes de santé.

La pandémie n’est donc pas près d’être éteinte, les artistes se meurent, les sportifs prennent du poids et les commerçants se désespèrent derrière leurs comptoirs. Mais comme dans toutes les crises ou guerres, il y a depuis un an beaucoup de morts et de souffrances, mais aussi de beaux vainqueurs dont le triomphe se mesure à leurs fortunes.6 Une pandémie qui se prolonge, ce sont des multinationales qui prospèrent, qui comptent les points… gagnés en bourse. Big Pharmaa la main sur les vaccins qu’ils vendent aux plus offrants mais il y a aussi les services incontournables du confinement et du couvre-feu : vente en ligne, livraison à domicile, gadgets pour tuer le temps dans son divan, grande distribution, masques… La géopolitique économique n’est pas loin non plus et la Chine, et dans une moindre mesure la Russie, sont les grands gagnants, plaçant leurs vaccins dans les pays pauvres sur le ton de la commisération tout en préparant la note en équivalent de ressources ou d’influence régionale.

Pas question de verser dans le complotisme mais il est certain que Jeff Bezos n’est pas du genre à verser une larme sur les morts du Covid-19 tant qu’il reste assez de vivants pour acheter des masques et de la distraction sur Amazon.

Voir aussi l'enquête Franceinfo sur la soumission de la commission européenne aux labos : https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/enquete-franceinfo-transparence-sur-les-vaccins-comment-leurope-a-cede-face-aux-laboratoires_4302257.html.

1. https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-un-fois-decouvert-le-vaccin-pourra-t-il-devenir-un-bien-commun_4010369.html.

2. https://www.lejdd.fr/Societe/Sante/une-centaine-de-scientifiques-demandent-a-macron-de-vraiment-faire-du-vaccin-un-bien-public-mondial-4023518 (payant).

3. Les capitalismes face à la pandémie, aux éditions La Découverte, 19€.

4. https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/pandemie-qui-sont-les-gagnants-et-les-perdants-de-la-crise.

5. https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/02/10/gaelle-krikorian-l-omc-pourrait-decider-que-la-propriete-intellectuelle-ne-s-applique-pas-aux-produits-covid-19_6069403_3232.html (payant).

6. Un rapport de la banque suisse UBS et du cabinet d’audit PwC en octobre 2020 révèle que les milliardaires du monde entier ont vu leur fortune augmenter de 27 % pendant la pandémie, atteignant la barre des 10 000 milliards de dollars.

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