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Billet de blog 20 janv. 2022

Fission ou fusion, le nucléaire c’est le trou noir

Nos réacteurs nucléaires sont en train de sombrer dans une dégénérescente vieillesse ; nos EPR s’embourbent dans une piteuse médiocrité et les docteurs Folamour de la fusion, à supposer qu’ils réussissent, précipiteraient l’autodestruction de notre société de consommation par un effet rebond spectaculaire. Une aubaine pour les hommes les plus riches de la planète, un désastre pour les autres.

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Ils jouent avec le nucléaire © MPhotographe

Comme pour tous les Français, on ne m’a jamais demandé mon avis sur le nucléaire civil ou militaire, c’est pour ça que je le donne. Parce que la mondialisation du capitalisme et le technicisme engloutissent de plus en plus d’énergie, les oligarques des « Silicon valley » (y compris la startup nation de Macron) font feu de tout bois dans la production et la recherche, le nucléaire en particulier, malgré leur affichage de « green boss » plus cool que le voisin. Alliés objectifs, les pouvoirs politiques ont financé et financent encore, avec l’argent de leurs contribuables et sujets, des programmes nucléaires pharaoniques dont la production est en grande partie spoliée au profit de commerçants (brokers) ou pour aider les producteurs de fossiles, comme Total ou Engie, à se parer de « vertitude ».

Mais la France, qui s’est longtemps vantée d’être la championne du monde de la nucléarisation civile, a vécu sur sa rente et se retrouve avec un parc de maintenant 56 réacteurs atteints d’arthrite sévère. Les régimes politiques qui se sont succédé ont procrastiné sur l’après, se gardant bien de consulter les Français ou leurs représentants, de peur de la réponse et peu enclins à se mettre en danger. Le problème est que, en trois décennies, le lobby nucléaro-industriel a été mis en faillite de savoir-faire et d’argent frais.

Aucun débat démocratique autour du nucléaire qui engage des générations. © Réseau Sortir du Nucléaire

Les signaux d’alerte se multiplient concernant l’état de délabrement du parc nucléaire français. Le 22 décembre dernier, l’ASN, gendarme du nucléaire, a détecté des fissures sur les soudures des coudes de la tuyauterie du système de secours lors d’une visite décennale sur le réacteur n°2 de Civaux. Les Français non consultés sont priés de croire qu’il n’y aura pas d’accident et que le circuit de secours n’est là que pour le décor, car ce problème s'ajoute aux multiples malfaçons des diesels de secours.

Les experts sont confrontés à un double problème : ils ne connaissent pas l’origine du mal et une douzaine des plus gros réacteurs français sont construits sur le même modèle. « Une anomalie générique relative aux réacteurs de 1450 MWe ne pouvant, à ce stade, être exclue » selon l’IRSN,1 EDF a mis, la mort dans l’âme, quatre autres réacteurs à l’arrêt pour aller vérifier. Ces tuyauteries sont soumises à d’énormes contraintes et un défaut de conception n’est pas à exclure. La filière nucléaire est d’ailleurs fâchée avec les soudures puisque des défauts ont été constatés sur les générateurs de vapeurs récents dont ceux de l’EPR de Flamanville.

L’EPR feuilletonne

L’EPR justement, qui n’a pas encore fonctionné, a le plus beau palmarès de malfaçons, de retards, de reprises, etc. Le projet feuilletonne sur ses défaillances depuis près de quinze ans et la facture a plus que triplé. Les derniers retard et surcoût ont été annoncés il y a quelques jours : six mois et 300 petits millions de plus pour cause de mauvaises soudures (encore!) et de Covid (qui a bon dos).

L'EPR, un gouffre financier © Jeanne Menjoulet

Les défauts de conception ont trouvé une illustration avec l’incident du premier EPR mis en service en Chine, après seulement trois petites années de service. Des fissures sont apparues sur la cuve, la même qu’à Flamanville et sur tous les autres EPR (un second en Chine, un en Finlande et deux en construction en Grande-Bretagne). EDF et les autorités françaises ont dû insister poliment mais fermement pour que les Chinois mettent leur joujou à l’arrêt avant dégâts. Le naufrage de la filière n’est pas loin et le pétage de plombs du réseau électrique français est envisagé, faute de production suffisante, cet hiver ou ceux qui vont suivre.

Énergie inépuisable, ressources épuisables

Si les politiques français n’ont pas vu plus loin que le bout de leur mandat pour préparer l’avenir énergétique, d’autres y pensent pour eux. Les ingénieurs sont de nouveau sur le pont pour nous proposer, juré-craché-l’enfer-si-je-mens, le Graal de tous les nucléaristes, la FUSION. Au lieu de casser des noyaux atomiques, on les assemble comme dans une étoile, notre soleil compris.

Des dizaines de milliards d’argent public y sont engloutis, tant les ingénieurs ont bien vendu leurs fantasmes aux gouvernements de trente-cinq pays pour construire le réacteur expérimental Iter2 : l'Union européenne et les États-Unis plus l'Inde, le Japon, la Russie, la Corée du Sud, la Suisse, le Royaume-Uni et la Chine qui vient d’annoncer triomphalement avoir maintenu un « soleil artificiel » de 70 millions de degré pendant 17 minutes. Un bel exploit sauf que, si on a déjà beaucoup de mal à construire un EPR somme toute classique dans sa conception, on n’a pas encore inventé les matériaux qui résisteront à une production industrielle issue de la fusion et qu’on n’a pas encore trouvé la solution pour que la fusion produise plus d’énergie qu’elle n’en consomme pour atteindre ces températures astronomiques.

Course à l’échalote

Mais supposons que nos Géo Trouvetou réussissent à atteindre leur Graal, une énergie quasi inépuisable (du moins à l’échelle humaine). Que fera-t-on avec toute cette énergie ? Les hommes les plus riches de la planète, de Bezos à Musk en passant par Gates et tout le défilé carnavalesque des startups de Californie ou d’ailleurs, ont déjà la réponse 3 : fabriquer tout et n’importe quoi (surtout du n’importe quoi) du moment que ça se vend et que ça les rend encore plus riches. « Générer plus d’énergie, pas moins, améliore la qualité de vie pour tout le monde », assure sans rire, le fondateur de Twitter, Jack Dorsey en y apposant le logo du nucléaire. C’est pourquoi ils investissent dans les filières atomiques en général et dans la fusion en particulier, tel Jeff Bezos qui vient de miser sur la start-up General Fusion.

La course à l’énergie n'est ni plus ni moins qu’une course à l’échalote tant que l’objectif est d’alimenter la chaudière du capitalisme, sa société de consommation à outrance, sa mondialisation et sa numérisation à marche forcée.

Et si la fusion nucléaire était atteinte, l’effet rebond serait spectaculaire. Une énergie inépuisable pour produire plus et inonder la planète d’Iphone et de Tesla, ne peut que nous précipiter à plus grande vitesse dans le mur des ressources épuisables, en faisant exploser la demande en minerais (notamment les plus rares) et en matériaux innovants dont les pollutions sont encore non répertoriées. Nos décharges débordent, nos incinérateurs surchauffent et la planète est littéralement saupoudrée de plastique et autres substances chimiques. Musk, Bezos et les autres rêvent de produire toujours plus alors qu’une étude, parue dans la revue Environmental Science & Technology,4 conclue que notre petit esquif perdu dans l’univers visible a dépassé sa limite de saturation en matière de pollution chimique et plastique. Personne n’est épargné, pas même les oligarques qui survolent le désastre en cours de leurs jets privés.

L'hypothèse d'une diminution de la consommation d'énergie et de gadgets jetables n'est envisagée par aucun gouvernement, encore moins par les apôtres du capitalisme. L'accélérateur plutôt que le frein.

Enfin, n’oublions pas que le nucléaire civil est très lié aux programmes d’armes nucléaires et au régime de la terreur préventive. L’agonie n’en sera que plus courte.

Centrale nucléaire à bout de souffle ? © mo640

1. https://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20211216_NI-Detection-fissures-tuyauteries-RIS-reacteurs-1-2-Civaux.aspx

2. https://www.iter.org/fr/accueil

3. https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/01/06/d-elon-musk-a-jeff-bezos-ces-patrons-de-la-tech-apotres-du-nucleaire_6108389_3234.html

4. https://pubs.acs.org/doi/10.1021/acs.est.1c04158 (en anglais) relevée par https://reporterre.net/Pollution-chimique-la-planete-a-franchi-la-ligne-rouge

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