Je demande la lune

Quel joli nom pour un robot : Persévérance. Que d’émotion dans les salles de commande. Que de milliardaires enthousiastes et de milliards balancés dans l’espace. Tout ça pour un très lointain désert de cailloux rouges. Serait-ce demander la lune que de faire preuve d’autant de persévérance pour sauvegarder notre planète-maison si infiniment plus belle et… vivable ?

La planète médiatique du spectacle (relire Guy Debord1) nous a mijoté un de ces suspenses, dont elle maîtrise parfaitement les codes, et intitulé  : « Sept minutes de terreur », rien de moins. Une scène d’« Alien, le huitième passager » ? Non, juste l’angoisse de perdre des années de travail et de préparation et, accessoirement, quelques centaines de millions de dollars et d’euros. Mais on peut supposer que, lors de la descente de Persévérance à soixante-dix millions de kilomètres de là, les techniciens et scientifiques de la Nasa et du Cnes ont ressenti une émotion proche de celle des explorateurs des siècles passés touchant à une contrée fantasmée, même si cette émotion est aujourd’hui vécue par procuration et a été documentée par de précédentes expéditions. Les premières images reçues ont confirmé la fin heureuse de ces sept minutes de terreur, comme dans un attendu blockbuster hollywoodien.

L’objectif de Persévérance est de trouver des traces de vie actuelle ou antérieure sur la planète rouge. Intéressant, intrigant, même si les Petits Hommes verts de ma jeunesse risquent de prendre un coup de vieux. En même temps, je me demande pourquoi nous sommes si peu curieux des petites bêtes qui peuplent les grands fonds de nos océans déjà pollués. Pourquoi la plupart des exploitants agricoles ignorent tout du fragile peuple des vivants qui fertilise leurs champs ? Pourquoi ne connaissons-nous qu’une infime part des espèces vivant avec nous sur cette bonne vielle Terre ?2

On m’a souvent reproché, enfant, d’être « dans la lune ». Pourtant, ce n’est pas la lune que j’observais de la fenêtre, mais les petits coins de nature vivante qui côtoyaient encore mon HLM de province. Plus tard, le 24 juillet 1969, vers deux heures du matin, j’étais devant un écran de télé noir et blanc, fasciné comme la moitié de l’Humanité par la très floue descente d’Armstrong vers le sol lunaire. J’avais 13 ans. J’ai regardé la lune cette nuit-là par la fenêtre, à la fois grise et rassurante, là où elle était, au milieu des étoiles, en me demandant si ça valait vraiment le coup de prendre de tels risques pour un désert gris poussière. Depuis, à 65 ans, j’ai mesuré chaque jour la chance que j’avais de gravir des montagnes somptueuses, sillonner d’énigmatiques déserts, me baigner dans des eaux turquoise, plonger sur des récifs grouillant de vie, parcourir des bocages secrets, me laisser porter par un fleuve majestueux… Tous ces endroits où je me suis posé étaient… vivants. J’y ai fait des rencontres fabuleuses, qui m’ont construit. Autant de mondes en souffrance aujourd’hui.

Curieux congénital et indécrottable, je continue à suivre avec intérêt les explorations et les découvertes scientifiques dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit. Comme le premier pas d’Armstrong sur la poudreuse lunaire ou la capture du boson de Higgs, elles relèvent du rêve, de l’exploit humain, unique, porteur de connaissance. Et pour le commun des mortels, elles sont des fenêtres ouvertes sur nos imaginaires. Alors longue vie à Persévérance.

Malheureusement, dans une société capitaliste aussi puissante dans sa capacité de prédation et sa cupidité, incapable de voir et préserver la beauté du monde, le rêve est rapidement pollué. On parle déjà de tourisme spatial, d’exploitation (avec toute la charge négative du terme) des ressources extraterrestres, quelles qu’elles soient, pourvu qu’elles soient rentables. Dans cette course, les milliardaires se bousculent sur les pas de tir : Jeff Bezos, Elon musk, Richard Branson. Las des jets privés, des palaces et autres breloques, ils convoitent un terrain de jeu à la mesure de leurs fortunes où le vainqueur (malheur aux perdants) sera celui qui aura montré la plus grande puissance financière. Il sera le mâle dominant – les femmes seraient-elles plus terre à terre ? –. Ils veulent entrer dans la postérité de leur vivant. Même si leur ambition dévorante suinte de chacune de leurs apparitions, ils parlent, devant caméra, de réalisation d’un rêve, le mot aidant à dissimuler le seul désir de puissance et de domination. Mais de quel rêve parlent-ils ? Quel imaginaire ? Un imaginaire bien pauvre qui a poussé Elon Musk, pour symboliser ses envies de conquête (croisade?), à envoyer sa vulgaire bagnole, symbole bourgeois s’il en est, polluer le tapis d’étoiles de nos rêves. Et les états ne sont pas en reste dans leurs pulsions hégémoniques, comme à l’époque de la guerre froide, même si la pauvreté gangrène leurs sociétés, comme l’Inde.

Sept minutes de terreur ? Lorsque j’étais ado, je lisais, entre autres, des romans d’anticipation. Pas de science-fiction, trop déconnectée du monde tel que je le vivais, mais d’anticipation qui décrit une évolution de quelques encâblures dans l’histoire de l’Humanité. Les mondes d’après vu par les écrivains des années 1960-1970, généralement situés en fin de vingtième siècle-début de vingt-et-unième, étaient déjà effrayants : pollutions dévastatrices, pandémies mondiales, explosions nucléaires, villes irrespirables, sociétés dystopiques… Pas de grande littérature mais des univers angoissants car palpables par les éléments du quotidien que j’y retrouvais. Mais ce qui n’était alors qu’une angoisse fictionnelle, et donc provisoire, s’est muée en affres existentielles.

Assis là plutôt que sur une autre planète © Y. Guillerault Assis là plutôt que sur une autre planète © Y. Guillerault

1. La société du spectacle, Guy Debord, en poche chez Folio.

2. https://theconversation.com/biodiversite-combien-de-millions-despeces-61875.

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