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Billet de blog 20 mars 2021

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Dessine-moi un paysan

Au printemps, voir le ballet des pulvérisateurs et tracteurs guidés par satellite ; ne plus voir la riche mosaïque fleurie des céréales anciennement cultivées ; voir des bâtiments industriels de production de viande ; ne plus voir veaux, vaches, cochons, chèvres dans les prés ; l’image du paysan lui-même a quasiment disparu de l’imaginaire français, en même temps que son humanité écologique.

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L'enfant dans la basse cour © Franck Prat (Flick.com)

Le billet de Géographies en mouvement sur le drame du suicide des agriculteurs touche du doigt l’effacement de l’humanité paysanne. Ces tragédies se jouent dans le décor dévasté de fermes transformées en sites industriels de production de pitance, terme approprié pour ce qui remplit l’estomac des humains, sans les nourrir. Le rouleau compresseur de l’agro-industrie et du libéralisme marchand a broyé le paysan, indépendant, cultivateur de paysages, façonneur de terroirs, pour en faire un exécutant des basses œuvres. L’instrumentalisation de ce drame par un syndicat hégémonique, bras armé de cet oligopole industriel, complice de ce servage, n’a fait qu’enfoncer le paysan dans la fosse à lisier. Jusque dans la manière de manifester le mécontentement de la profession, la FNSEA et sa filiale des Jeunes Agriculteurs enferment les agriculteurs dans une camisole. Une manif revendicative de tracteurs high-tech à plusieurs dizaines (voire centaines) de milliers d’euros, c’est aussi parlant sur la condition de la profession qu’une manif de Mercedes à Longchamp. Ils ont lancé le terme d’agribashing pour victimiser les exploitants agricoles. Un anglicisme très marketing communicationnel (sarcastique!) pour détourner les regards de leur système de subordination du monde agricole, de pompe à finances publiques et de tromperie sur la marchandise vendue à la population. Happés par ce système, affublés du costume standard, au mieux, de manager d’entreprise, au pire, de sous-traitant ubérisé, les paysans se sont invibilisés, enfermés dans leurs bâtiments industriels.

Quel lien à la terre peut avoir un technicien perché sur un tracteur dont la cabine climatisée ressemble à un cockpit d’Airbus, guidé par satellite ou drone ? Quel lien avec ses bêtes peut avoir cet autre technicien qui supervise, derrière un écran d’ordinateur ou de smartphone, la traite par un robot de ses bêtes cloîtrées dans une stabulation ?

Cour de ferme silencieuse © JPC24M (Flick.com)

L’informatique connectée et l’intelligence1 artificielle remplacent l’intelligence du lien avec la vie de son éco-système, avec ses interactions. L’informatique repère les inégalités de terrain, les variations de végétation et fera tout pour les combler, pour uniformiser, pour faciliter le travail des engins et produire toujours plus. Alors que le regard du paysan, acteur de son environnement, savait analyser cette diversité pour mieux la faire travailler de concert. Les capteurs à lasers du robot de traite trouveront à coup sûr le trayon. Mais cela ne remplacera jamais le regard, le toucher de l’éleveur sur chaque bête lorsqu’elle arrive au rendez-vous de la traite. Ce contact, vaches, chèvres, brebis, qui sont des animaux d’élevage mais aussi de compagnie, en ont besoin pour leur équilibre, comme de la routine rassurante de leurs contacts avec l’éleveur. Quant à l’éleveur, il pourra repérer la blessure, le stress, le symptôme de celle qu’il pourra nommer par son petit nom.

L’exploitant agricole est tout simplement un paysan déraciné, que l’on a dépouillé de son savoir ancestral, de son rôle sociologique au sein de sa communauté-village. Un Salon de l’Agriculture clinquant ne réparera pas ce lien brisé. Même les collectes estivales de produits du terroir par des touristes en goguette relèvent plus du folklore et du marketing que du lien à la terre et aux paysans. Car la communauté (urbaine mais pas seulement) a elle-même perdu le lien à la nature et à l’agriculture, et cela tout au long des grands exodes ruraux qui ont accompagné l’industrialisation. La marchandisation outrancière de la filière alimentaire, la multiplicité des intermédiaires, l’ultra transformation industrielle des produits agricoles et la sophistication des aliments proposés, ont effacé le monde paysan comme les passagers d’un paquebot ignorent l’existence des mécanos en fond de cale. La population serait même atteinte de « cécité botanique »2. En ville, un enfant remarquera plus le pigeon qui se dandine sur le trottoir que la cymbalaire des murs qui s’extrait avec vaillance du moindre interstice avec ses petites fleurs blanches. La faute à ce déracinement, à cette disparition des grands-parents paysans et à une éducation théorique, techniciste, hors pâturages.

Où est vie de la ferme ? © Etienne Valois

Observez les cours de ferme aujourd’hui. Hier pleines de vie : poules, coqs, pigeons, soues à cochon, petits-enfants qui collectaient les œufs, qui courraient après le lapin échappé… Aujourd’hui encombrées de tracteurs et matériels high-tech, la cour de ferme n’est plus le terrain de jeu idéal mais au contraire un lieu de circulation dangereux pour eux. Au mieux, elle ressemble à un jardin résidentiel où pas un brin d’herbe ne dépasse. La volaille, c’est sale, et le poulet s’achète au supermarché, mais attention ! en Label Rouge.

La ferme familiale a disparu, les paysans sont dans des Epahd et les exploitants broyés par le système se pendent dans leurs stabulations.

« Cultive un petit champ, et tu auras moins de peine qu'en exploitant de vastes domaines », dit un proverbe persan.

La basse cour © F. Mahler

1. Je réfute le terme d’"intelligence" à un programme informatique, même capable de se perfectionner. L’intelligence ressort du vivant, car elle est empreinte de sensibilité, d’émotion voire de spiritualité. Les exploitants technophiles reconnaissent de l’intelligence à un ordinateur sac à puces et pas à un cochon qu’ils assimilent à une future boîte de pâté Hénaff. Et j’affirme que les vraies puces ont plus de ressources et d’intelligence pour survivre qu’une puce de smartphone.

https://www.nouvelobs.com/societe/20170629.OBS1371/le-pate-henaff-mis-en-cause-par-l214-le-cruel-contraste-pub-realite.html

2. https://theconversation.com/1-2-3-planthaie-faire-pousser-les-ecocitoyens-de-demain-157267.

A lire : dans le même esprit https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/03/18/daniel-barenboim-internet-a-fait-disparaitre-notre-curiosite-d-espece-vivante-observant-minutieusement-son-environnement_6073522_3232.html

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