Autiste confiné en son royaume

Pour un autiste, la distanciation sociale est un jeu d’enfant, la communication avec les neurotypiques étant source d’anxiété. Le confinement peut ne pas être une difficulté pour peu qu’il se passe dans un cadre sécurisant et bienveillant, ce qui n’est pas toujours le cas. Dans mon royaume, je suis un confiné sans stress, ce qui est un privilège, mais pas sans inquiétudes.

Pratiquer les gestes barrière est un exercice de routine pour l’autiste que je suis. Par nature, la confrontation avec la société, la communication directe avec le monde des neurotypiques (non autistes) peut m'être source d’anxiété si elle est inopinée, sans préparation ou simultanée avec plusieurs personnes. Non pas que je sois asocial mais ma grande difficulté à décoder les intentions, les expressions, les attitudes, les doubles sens… me stresse, m’oblige à préparer, planifier, voire esquiver. Même si ma soixantaine d’années d’entraînement m’ont permis d’assimiler et d’appliquer un certain nombre de codes. Mais les situations qui se présentent dans un environnement que je n’ai pas préalablement analysé restent nombreuses, bloquantes, épuisantes. Le bruit, le tapage mécanique de la société, la pollution, le brouhaha d’une assemblée, me donnent envie de fuir. Ce qui n’empêche pas d’agréables moments : avec mes enfants et petits enfants ; avec des amis, du moment que la tablée n’est pas nombreuse ; dans un concert de blues même si je recherche systématiquement un écart. Les mesures de distanciation sociale me sont donc un mode de vie.

Le confinement n’est pas une contrainte non plus car je suis dans les limites de mon royaume, parfaitement balisé. D’abord avec celle qui partage ma vie et supporte, depuis tant d’années, mes tourments, mes intérêts trop spécifiques, mes dissonances sociales, mon côté taiseux qui peut se transformer en dithyrambe inappropriée. Elle est souvent le lien entre mon monde et le monde extérieur.

Je suis sans stress parce que confiné dans mon royaume avec ses totems. Un immense privilège, je le conçois. Il y a là les livres et l’écriture, la musique, ma chienne et une ouverture vitale sur la nature. Par une grande baie vitrée : des prés, des chevaux, une mare avec une couvée de canards, parfois un héron, des bergeronnettes… Et surtout la forêt, refuge bruissant de quiétude, de présences furtives. Pas besoin de distanciation sociale avec la grande population des arbres. La musique ondulante de la feuillée apaise. La forêt vous enveloppe d’une puissance rassurante ; elle vous inonde de corpuscules bienfaisants. Les Japonais appellent cela des “shinrin-yoku", des bains de forêt.1 Et au milieu de la foule des jeunes troncs, il y a les solitaires, les différents, ceux qui ont le temps gravé dans l’écorce, dont le corps porte des blessures effrayantes sans pour autant les empêcher de lancer de vigoureuses branches vers un ciel sans sillages. La société des arbres ne me juge pas, elle m’apaise.

Mon royaume possède une autre fenêtre. Derrière la sécurité de l’écran internet, j’observe le monde dans sa folie, ses élans, ses meurtrissures. Ce monde là ne laisse pas de m’inquiéter. Ils étaient pourtant nombreux, chercheurs, penseurs, à nous avertir qu’un tel monde apocalyptique, eschatologique, arriverait. Pas assez nombreux sans doute. Pas assez bruyants dans la cacophonie médiatique et du web. Pas assez monnayables dans le monde capitaliste. Souvent tournés en ridicules voire méprisés par des pouvoirs politiques qui clament aujourd’hui leur ignorance pour se faire pardonner leur impéritie.

Depuis des années, mes « intérêts restreints » me poussent à explorer l’économie, la sociologie, la philosophie, l’anthropologie… autant de disciplines souvent ardues, parfois opaques, toujours passionnantes, qui m’aident à mieux comprendre la société des humains, ce qui la pousse plus à s’autodétruire qu’à coopérer en son sein et avec la nature qui l’entoure, dont elle dépend de manière vitale.

Il est probable que nous nous remettions de cette pandémie. Il est tout aussi probable que les démons d’hier soient à l’œuvre dans le monde de demain. Il ne tient qu’à nous, humains, de construire un monde de coopération, d’altruisme, de protection, d’humanisme, de retourner à notre condition d’humain, l’une, et seulement l’une, des créatures de ce monde. Je vais donc, comme depuis toujours, combattre mes propres démons pour aller au devant de ceux qui veulent construire. Comme lorsque, paysan, j’allais à la rencontre des autres, pour leur proposer nos productions sur les marchés, mais surtout pour leur parler de nature et d’agriculture en harmonie avec elle, pour rétablir le lien entre la terre nourricière et ceux qui s’en nourrissent.

Je continuerai à me réfugier dans mon royaume… entre deux phase de combats pour abattre l’ancien monde et faire germer de belles graines.

 

Not a living soul

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 L’autisme recouvre une population aussi diverse et riche que celle des neurotypiques. Si la distanciation sociale est le commun de la plupart des personnes autistes, avec le confinement, la disparition soudaine de repères, de routines et de parcours de prise en charge peut être préjudiciable, surtout chez les adultes qui n’ont jamais été accompagnés ou qui s’ignorent, moins parfois chez les enfants qui ont une plus grande capacité d’adaptation.

Il y a un débat quasi philosophique sur le fait que l’autisme soit ou ne soit pas une maladie, en dehors du fait que d’autres affections ou handicaps soient associés et réclament des soins. Personnellement, je ne me sens pas « malade », juste avec une personnalité qui m’est propre, ce qui doit être le cas de tout un chacun. Je pense que le débat doit se porter sur le droit à la différence.

Il y a une infinité de niveaux et d’intensité de ces troubles. La recherche est active mais l’origine des TSA2 est encore loin d’être identifiée. Par contre les protocoles de prise en charge des personnes autistes pour améliorer leurs conditions de vie et leur insertion commencent à être maîtrisés mais sont très loin d’être généralisés. Les moyens manquent malgré les engagements politiques. Des réseaux associatifs existent mais de qualité inégale.

La personne avec TSA vit dans un monde codifié selon ses propres critères avec des points de repère qui doivent être stables, des routines parfois assimilées à des TOC (troubles obsessionnels compulsifs), ce qui, de mon point de vue, n’est pas judicieux, les routines étant des jalons permettant de maîtriser son environnement. Les bousculer, c’est créer de l’insécurité chez la personne autiste. Une sécurité routinière que les neurotypiques apprécient sans pour autant l’avouer, rares étant ceux qui ont la volonté de prendre des risques pouvant remettre en cause leurs acquis.

L’autiste a une grande difficulté à décrypter les émotions et intentions chez l’autre, ce qui entraîne des réactions inappropriées en société et beaucoup d’incompréhensions. Seul l’apprentissage des codes (éléments de langage, attitude…) peut pallier ce handicap. Il peut difficilement exprimer ses propres sentiments, ce qui ne veut pas dire qu’il n’en a pas.

Autant de difficultés qui peuvent exiger un protocole d’accompagnement et de soins adapté (psychologue, psychomotricien, orthophoniste, enseignant et éducateur, accompagnant des élèves en situation de handicap). Le confinement a créé des ruptures dans ces parcours de soins. Une perte de repères, d’acquisitions, qui oblige l’entourage à recréer des balises, des routines au sein du confinement pour sécuriser la personne autiste.

L’autisme est avant tout un problème de communication, d’interaction entre le monde ouvert des neurotypiques et ses conventions et le monde intime des autistes et ses rituels.

La société des neurotypiques n’est pas plus inclusive que le monde des autistes. Mais la première a plus d’outils pour inclure les différences. À condition qu’elle veuille bien les utiliser.

 

1 : Outre la découverte récente d’une forme de communication par les racines entre les arbres d’une forêt (https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/botanique-exclusivite-nouvel-extrait-documentaire-intelligence-arbres-68428/), la forêt a des impacts positifs sur le stress. Les Japonais poussent l’hypothèse des bienfaits plus loin en tenant compte du fait que les arbres inondent leur environnement de "phytoncides", néologisme désignant des composés organiques volatils (COV) antimicrobiens émis pour se défendre contre les micro-organismes pathogènes. https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-sylvotherapie-4-bonnes-raisons-essayer-bain-foret-70991/

https://www.science-et-vie.com/nature-et-enviro/se-soigner-par-les-arbres-vraiment-43081

2 : TSA : troubles du spectre autistique.

 

Une adresse officielle pour trouver aide, informations

https://www.autismeinfoservice.fr/informer/autisme

 

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