Terres citoyennes

Pour redessiner un modèle d’organisation résilient, démocratique et de proximité, des citoyens libres et volontaires ont lancé en terre albigeoise un projet d’autonomie alimentaire locale et semé des liens entre monde agricole et communauté urbaine pour se réapproprier « l’usage qui est fait de leur territoire ». Une expérience qui trace un chemin alternatif, une voie éclairante.

Des citoyens aux champs © Terres citoyennes albigeoises Des citoyens aux champs © Terres citoyennes albigeoises

Devant l’accaparement des terres agricoles ; devant l’impossible défi du foncier pour les néo-paysans ; devant l’absurdité pénalisante des circuits de l’agro-alimentaire ; devant les inégalités d’un système obsolète, de plus en plus de femmes et d’hommes veulent reprendre les rênes en main et s’extraire d’un système qui les a dépossédés de leur autonomie. Des magasins coopératifs aux Amap, des Zad aux lieux alternatifs, des recycleries aux accueils de migrants (voir aussi la série des possibles sur Médiapart)1, ces initiatives font merveilles humaines dans des lieux meurtris ou menacés, comme dans la vallée de la Roya ou à Notre-Dame-des-Landes, ou tout simplement de manière diffuse dans le quotidien de citoyens libres en quête d’autonomie et de solidarité.

À l’image de ce projet, Terres citoyennes albigeoises, construit pas à pas depuis quatre ans, sur les rives du Tarn, à quelques pas de la ville de Toulouse-Lautrec. Ils se sont lancé un défi et ils sont en train de le relever : sauvegarder des terres agricoles pour y installer de nouveaux paysans, y développer l’agroécologie dans un but d’autonomie alimentaire, de protection de notre environnement commun et d’économie solidaire locale, le tout en quête de la forme la plus démocratique possible.

En 2017, les initiateurs parlent même de « reconquête citoyenne de terres agricoles ». C’est à cette époque que se crée l’association Albi ville comestible. Elle regroupe des initiatives locales engagées dans l’autonomie, les circuits courts, la solidarité, le recyclage, la transition… « Nous apprenons à construire ensemble les prémices de nouveaux modèles d’organisation orientés vers plus de résilience, plus de proximité, plus de collectivité », proclame son manifeste fondateur. Tous veulent aller plus loin, vers encore plus de résilience, en structurant et pérennisant un véritable mouvement citoyen, économique, démocratique et local. L’idée est de retisser des liens entre agriculture vivrière et habitants avec pour point de rencontre la lisière de la ville. Pour cela, les initiateurs veulent partir de la base de notre alimentation, la terre nourricière, des terres agricoles trop souvent colonisées par les zones commerciales de la malbouffe industrielle et les hangars à babioles du cirque consumériste.

Retisser des liens à la terre © Terres citoyennes albigeoises Retisser des liens à la terre © Terres citoyennes albigeoises

Naît alors Terres citoyennes albigeoises. Avec des objectifs ambitieux mais assumés :

  • préserver les terres agricoles, développer une agriculture nourricière, agroécologique et paysanne, et soutenir l’installation et le développement des activités agricoles, par l’accès solidaire au foncier ;

  • contribuer à la transition vers une économie locale et circulaire : production agricole économe en énergie et en ressources, circuits courts et locaux de distribution, bouclage du cycle de la matière organique ;

  • générer du lien social, notamment entre citadins et ruraux, producteurs et consommateurs, amateurs et professionnels… et de la cohésion territoriale, entre la ville et les territoires péri-urbains et ruraux environnants ;

  • créer une dynamique citoyenne, permettant aux citoyens et citoyennes de découvrir et de s’approprier les questions agricoles et alimentaires ainsi que l’usage qui est fait de leur territoire…

L’association crée dans la foulée une coopérative, pour acheter des terres agricoles, et une société d’exploitation agricole, pour les convertir en bio avant d’y installer des candidats paysans tout en les accompagnant et en tissant des liens en réseau pour essaimer, consolider. Bref, une vue à long terme.

Le reste, ils nous le racontent au cours d’une interview collégiale.

Yves Guillerault : Quel est votre regard sur l’agriculture actuelle et sur ses liens avec la population qu'elle est censée nourrir ?

Terres citoyennes albigeoises : Alors là, quand bien même nous aurions vocation à répondre à une telle question, en aurions-nous la capacité ? Est-il possible de tirer des généralités sur l'agriculture actuelle qui est multiple, tout comme les liens avec la population ?

YG : Quelle est la qualité des liens que vous voulez créer ? Notamment entre agriculteurs et population ?

TCA : Nous cherchons à créer des liens entre les parties prenantes, notamment entre producteurs et consommateurs. Il s’agit principalement de liens de partage et d’entraide : contribuer à ce que les producteurs se sentent entourés, soutenus, et à ce que les consommateurs puissent découvrir et mieux connaître les problématiques des producteurs, et au final de leur alimentation ! Nous nous inspirons en fait des interactions qui existent dans les Amap2 : échanges d’informations lors de distributions, chantiers participatifs…

 Y: Voyez-vous votre structure comme une instance démocratique de décision sur des enjeux locaux d’importance qui vont de l’autonomie alimentaire à la préservation des paysages et de la biodiversité ?

TCA : Notre structure se veut un lieu de démocratie sur ce qu’on décide de faire ensemble et sur ce qu'on fait effectivement ensemble, avec différentes modalités : échanges d’idées, travail collaboratif, prises de décisions collectives, mais aussi possibilité de prendre des initiatives et d'agir, avec sollicitation d’avis… Elle n’a cependant pas vocation à se prononcer sur des enjeux locaux au-delà de ce qu’elle décide d’entreprendre.

 Y: Peut-elle être un exemple sur d’autres enjeux à l'échelle communale, locale ?

TCA : Elle peut servir d'exemple pour d’autres initiatives citoyennes, que ce soit dans le domaine de l'agriculture et l'alimentation ou dans d'autres domaines. Par exemple, nous envisageons actuellement un projet commun avec une Scic3 d’énergie citoyenne pour construire un bâtiment agricole avec des panneaux solaires. Nous avons vocation à fonctionner en réseau et à essaimer, comme le réseau des Amap par exemple, et à coopérer avec d’autres organisations, plutôt qu’à grossir indéfiniment !

 Y: Quelle agriculture appelez-vous de vos vœux et quelles devraient être ses priorités ? Notamment, quelle autonomie des agriculteurs et quelles cibles pour les subventions publiques, Pac comprise ?

TCA : Nous souhaitons contribuer à construire la résilience alimentaire locale au niveau d’un bassin de vie, de l’Albigeois en l’occurrence. Il s’agit donc de développer une agriculture nourricière, bio et locale, une agriculture à la fois paysanne et citoyenne, avec une dimension collective.

L’autonomie des paysans est une dimension importante, que nous envisageons toutefois d’une manière collective, ancrée dans des réseaux de coopération locale, et non pas individuelle à l’échelle de chaque ferme. Nous souhaitons contribuer à développer les réseaux d’entraide, entre paysans, mais aussi entre producteurs et consommateurs, ainsi que la mutualisation d’outils et services, et plus largement dans le cycle local de la matière organique, incluant le recyclage des biodéchets et le retour à la terre de la matière organique.

Plantation de haies l'hiver dernier © Terres citoyennes albigeoises Plantation de haies l'hiver dernier © Terres citoyennes albigeoises

 Y: Qu’est-ce qui a motivé le premier groupe à se lancer dans un tel projet ?

TCA : L’association a été initiée fin 2017 par des citoyens issus du mouvement des villes en transition, du mouvement des Incroyables comestibles et du réseau des Amap, qui ont souhaité se regrouper avec l’envie et l’ambition d'aller plus loin que chaque petite initiative isolée vers la construction de la résilience alimentaire locale.

 Y: Quel accueil avez-vous reçu auprès des instances agricoles (syndicats, chambres d'Agriculture) ?

TCA : Les organisations intervenant dans le domaine de l’agriculture avec lesquelles nous avons développé le plus de liens sont d’abord celles qui intègrent à la fois des producteurs et des consommateurs : réseau des Amap, Terre de liens, Nature et Progrès, Pétanielle (réseau de semences paysannes). Nous avons ensuite engagé des actions et des échanges avec des organisations de formation et d'accompagnement à l’installation : lycée agricole d’Albi, un espace test maraîcher, l’Adear4 du Tarn, Atag5. Après avoir créé la Scic, qui a notamment vocation à acheter des terres, nous avons également développé des relations avec la Safer6, puis avec la chambre d’agriculture. Pour l’instant, nous n’avons pas eu de contact avec les syndicats agricoles.

De manière générale, toutes les organisations avec lesquelles nous sommes entrés en contact nous ont réservé un bon accueil et, progressivement, nous approfondissons nos échanges et développons des projets ensemble.

 Y: Quel accueil avez-vous reçu auprès des institutions (communes, Département, Région, État) et des élus en particulier ?

TCA : L’installation de notre association dans un local mis à disposition par des maraîchers dans leur ferme, au cœur de la plaine maraîchère historique de Lescure d’Albigeois, dans une boucle du Tarn à côté d’Albi, a été très bien accueillie par la commune. Nous développons maintenant un projet de pôle maraîcher bio au niveau du bassin de vie de l'Albigeois, et nous commençons à travailler avec des intercommunalités (communauté d’agglomération de l’Albigeois notamment). Il est trop tôt pour en tirer un bilan. Au niveau de la Région, nous avons bénéficié de subventions dans le cadre d’appels à projet, qui nous ont facilités l’amorçage du projet de pôle maraîcher. Nous avons également bénéficié de subventions de l’État dans le cadre du FDVA (Fonds de Développement de la Vie Associative) qui nous ont permis de financer des formations de bénévoles et ainsi de commencer à monter en compétence.

 Y: Quelle est la sociologie des différentes structures de votre projet, moyenne d'âge, professions ?

TCA : Notre mouvement est entièrement géré par un groupe d’une trentaine de bénévoles, avec un noyau d'une quinzaine de personnes très impliquées. La moyenne d’âge est relativement jeune, la quasi-totalité des bénévoles étant en activité par ailleurs, avec des âges allant majoritairement de 25 ans à 50 ans. Quelques retraités commencent à rejoindre le mouvement. Les professions sont variées, avec une dominante de formations dans le supérieur (enseignants, ingénieurs, architectes, graphiste…) et plusieurs maraîchers.

Des citoyens de différents horizons mobilisés © Terres citoyennes albigeoises Des citoyens de différents horizons mobilisés © Terres citoyennes albigeoises

 Y: Comment sélectionnez-vous les projets que vous allez soutenir ?

TCA : Nous commencerons à ouvrir des appels à candidature à des porteurs de projets lorsque les conditions seront réunies pour les accueillir de manière satisfaisante : terres converties en bio, irrigation, base de matériel mutualisée… c’est-à-dire, si tout va bien, à partir de l'année prochaine, sur nos premières terres acquises à Lescure d'Albigeois (16 ha). D’ici là, nous allons préciser les orientations que nous souhaitons voir se développer sur ces terres, avec une dominante d’activités en maraîchage, et une dimension collective. Ensuite, les porteurs de projets seront sélectionnés sur la base de leur projet en vue d'une phase de test avant installation pérenne.

 Y: Il existe l’association Terres de liens avec déjà une expérience de plusieurs années. Quelles sont les similitudes et les différences ?

TCA : Nous sommes très proches de Terre de liens, que ce soit dans nos orientations générales, dans nos actions et même dans nos relations : notre association et l'association régionale de Terre de liens font d'ailleurs l’objet d’adhésions croisées depuis cette année. Notre groupe de bénévoles a bénéficié d'une formation par Terre de liens et nous échangeons régulièrement sur nos activités.

En nous concentrant sur un territoire localisé, nous pouvons nous permettre d'engager des projets plus complexes que la plupart de ceux que mène Terre de liens. Actuellement, nous engageons la reconversion complète d'une exploitation en vue de créer un pôle maraîcher, ce qui nécessite la mise en place de plusieurs structures complémentaires (aujourd’hui une Scic, une SCEA6, et bientôt une Cuma7), l'organisation d'une exploitation transitoire des terres, la mise en place de coopérations avec de nombreux partenaires… Il est encore trop tôt pour dire si notre pari est réussi, mais l'aventure est d’ores et déjà bien engagée et chaque nouvelle étape que nous franchissons nous permet de faire le plein d'énergie et de motivation.

1. https://www.mediapart.fr/journal/dossier/international/serie-les-possibles.

2. Amap : association pour le maintien d’une agriculture paysanne qui regroupe des consommateurs qui se lient par contrat avec un ou plusieurs producteurs.

3. Scic : société coopérative d’intérêt collectif, qui associe obligatoirement autour d'un projet des acteurs salariés, des acteurs bénéficiaires (clients, usagers, riverains, fournisseurs…) et des contributeurs (associations, collectivités, sociétés, bénévoles, ) pour produire des biens ou des services d'intérêt collectif au profit d'un territoire ou d'une filière d'activités (Wikipedia).

4. Adear : association pour le développement de l’emploi agricole et rural. Voir aussi le réseau Fadear qui regroupe des Adear ou associations équivalentes dans toute la France : https://www.agriculturepaysanne.org/Notre-reseau.

5. Atag du Tarn : L’Atag est une association créée en 1993 par des agriculteurs afin de promouvoir l’agriculture de groupe et accompagner des projets collectifs. Son site : http://atag.agriweb81.com/.

6. SCEA : société civile d’exploitation agricole.

7. Cuma : coopérative d’utilisation de matériel agricole.

Les liens :

https://terrescitoyennes.org/

http://albivillecomestible.fr/

Relire aussi l’article d’Amélie Poinssot sur d’autres initiatives pour l’autonomie alimentaire :

https://www.mediapart.fr/journal/france/240520/des-collectifs-sement-les-graines-de-l-autonomie-alimentaire

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.