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Billet de blog 22 oct. 2021

Bourgeoisie sur gazon

Les hypers riches vont de palaces en hôtels particuliers. Les pauvres s’entassent dans les ghettos de banlieue et le métro. Les membres de la classe moyenne se calfeutrent en partie dans des cantonnements résidentiels, accrochés à leur carré de gazon et à leur échelon social. Dans ces lotissements, on envie les riches, on ignore les pauvres et on snobe l’écologie.

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Ceci est une enquête socio-hépato-tautologique dans les arrière-cours résidentielles, ce qui ne veut rien dire mais indique l’absence de prétention sociologique. Une « enquête sur un échantillon représentatif» du lotissement près de chez moi, réalisée par un promeneur impénitent et quotidien, arpenteur de territoires de différentes tribus, qui capte ici les quelques détails que laissent filtrer d’opaques haies ou l’air du temps hors du temps d’un quartier résidentiel. Il est situé dans une commune rurale de 1 500 habitants, à un quart d’heure d’une sous-préfecture, et a presque doublé sa population depuis les années 1980.

Lotissement résidentiel, plaisirs individuels © Y. Guillerault

Emmanuelle Wargon, ministre déléguée au Logement, a mis les pieds dans le plat il y a quelques jours en qualifiant de « non-sens écologique, économique et social […] le modèle du pavillon avec jardin […] ce modèle d’urbanisation qui dépend de la voiture[et] nous mène à une impasse »1. Un constat qui a donné des boutons aux professionnels du pavillon en kit, mais qui pointe une réalité urbanistique tournée entièrement vers le concept très français du petit mais heureux ‒quand il arrive à honorer ses traites‒ propriétaire. Cette organisation territoriale, sous le joug de la doctrine capitaliste de la propriété, a conduit effectivement au tout-voiture, au bétonnage et bitumage des terres agricoles et espaces naturels et à des embouteillages monstres chaque jour que la société de consommation et du travail aliénant fait. On peut y ajouter l’opportunisme financier des propriétaires de terres agricoles aux confins des villes et des maires de communes périphériques qui se focalisent sur le seul développement urbain pour remplir les caisses. Contrairement au diagnostic réducteur et contesté du géographe Christophe Guilluy, ce n’est pas une « France périphérique », socialement uniforme, composée de classes populaires, et opposée à une France urbaine gentrifiée, pas plus homogène. Les gilets jaunes de la périphérie contre les bourgeois des centres urbains n’est pas une réalité. La France n’est pas à deux vitesses mais à plusieurs, avec des lignes de fractures géographiques et économiques qui suivent parfois une simple déviation routière, une rue, une zone commerciale ou une ligne imaginaire tracée par des rancunes de classes. Les Gilets jaunes sont sortis de ces zones embrumées de pollution ou de solitude que sont les périphéries industrielles désertées par les machines ou les villages lotis sur les friches de l’agriculture, devenus dortoirs pour smicards invisibles.

C'est aussi la résidence du SUV © Y. Guillerault

Le lotissement résidentiel est un autre de ces mondes périphériques, en plus étanche. Il a suivi, comme souvent, l’exemple caricatural des États-Unis. Depuis les années 1960-1970, la maison et son jardin sont le Graal pour toute une classe moyenne qui a gratté quelques échelons sur l’échelle sociale de la société de consommation. Un moyen de s’échapper, à l’époque, des clapiers des grands ensembles et celui d’entrer en représentation sociale, où la façade du pavillon et la cylindrée de la bagnole garée devant, posaient un statut gagné de haute lutte. Aux lotissements populaires, plébiscités par une classe ouvrière promue, sont venus s’ajouter les lotissements résidentiels, investis par la classe moyenne du bébé-boum2 d’après guerre.

Les zones résidentielles, plantées au milieu des champs, encerclant parfois un cœur de village jusqu’à l’étouffer, semblent hors de l’agitation du monde, celle des gilets jaunes, des désordres climatiques, des délires des super riches ou des affres des cités délabrées, entre ville et campagne, tout en restant à portée de supermarché.

Par-dessus la haie de thuyas

Si cette urbanisation échevelée et erratique est à mettre sur le compte des politiques court-termistes de droite comme de gauche et de l’idéologie capitaliste, les habitants de ces quartiers s’estiment hors d’atteinte des frictions du monde extérieur, à l’abri de leurs haies de thuyas ou murs d’enceinte.

Des haies-enceintes infranchissables © Y. Guillerault

Ah ! cette fameuse haie de thuyas. Elle marque la frontière entre la rue, quelconque, et la propriété privée. L« arbre de vie » Canadien, nommé ainsi parce qu’il reste vert et résiste aux hivers rigoureux, en port libre, peut atteindre 30 m de haut. En haie contrainte au standard du règlement de lotissement, mais pas inférieure à 2,5 m de haut, rigoureusement taillée et opaque, il traduit un cri du cœur : « Ici, c’est chez moi ! »

La haie standardisée est une négation de la diversité paysagère et végétale d’une région. Le mur de thuyas barre le paysage comme une courtine de béton vert, expression popularisée par Alain Baraton, jardinier en chef du parc du château de Versailles. Elle n’a rien à envier aux enceintes de parpaings dont on se demande si elles sont destinées à repousser l’assaillant trop curieux ou à empêcher le chien et ses maîtres de s’échapper, comme un centre pénitentiaire en réduction. La haie de thuyas traduit les maux de la société d’aujourd’hui, individualisme, repli sur soi, uniformisation des goûts et des comportements. Chaque propriété est comme une citadelle pour survivalistes, de ceux qui veulent à tout prix garder un mode de vie bourgeois. Le quartier résidentiel de banlieue est un univers parallèle ‒métropole, ville moyenne, village, ils ont tous leur banlieue résidentielle‒. C’est avant tout un agréable ghetto bourgeois (CSP+) qui marque sa différence avec le lotissement populaire de maisonnettes (CSP-) dont la mitoyenneté n’a rien à envier aux HLM. Ces derniers sont souvent coincés entre voie rapide, voie ferrée ou zones commerciales, avec des enfants qui jouent dans la rue, le paillasson de gazon famélique qui trône devant chaque porte étant trop étréci.

Le lotissement populaire relégué en lisière © Y. Guillerault

Dans le quartier résidentiel, le calme règne. On y croise parfois le joggeur du dimanche matin avec son husky ou la bourgeoise avec son cairn terrier hypoallergénique en grande conversation sur son iphone© dernier cri. Ici, les SUV sont souvent mieux logés que la majorité des habitants de Seine-Saint-Denis ou des quartiers nord de Marseille. Le gilet jaune (l’objet) est soigneusement plié dans sa pochette plastique au fond du coffre. Nombre de propriétés accueillent trois, quatre, voire cinq véhicules. Car ici, hors de la bagnole, pas de salut. 9H20, ce matin : Madame sort de chez elle en robe de chambre à imprimé très floral, deux sacs poubelle à la main, referme sa porte Lapeyre©, charge ses ordures dans le coffre de son monospace Citroën©, démarre, sort en marche arrière de son allée. Puis elle rejoint en première les conteneurs dissimulés une centaine de mètres plus loin derrière une jolie palissade de bois clair, y largue d’un geste très théâtral ses rebuts avant de revenir dans son allée balisée par des rosiers souffreteux.

Peur du déclassement

Le symbole du mur inachevé © Y. Guillerault

Ce qui ne veut pas dire que le résident est indifférent à l’écologie. Pour lutter contre le réchauffement et les canicules, beaucoup de propriétaires ont courageusement amputé leur pelouse rase pour y faire creuser une piscine visible sur Google Map©, à l’abri de l’inévitable haie de thuyas qui a l’avantage de ne pas larguer de feuilles qui entacheraient le bassin bleu. Pour la représentation, ils se sont fait refourguer des panneaux photovoltaïques, orientés en dépit du bon sens mais toujours visibles de la rue, le rendement étant moins important que l’affichage.

Le résident bourgeois est ici pour profiter de la nature et de l’air frais. À condition que la nature y obéisse à un ordre quasi militaire, sans aucun écart de conduite. Aucune fantaisie sauvage, floristique ou faunistique, n’y est tolérée, les jardins sont l’exacte vitrine… des jardineries. Les potagers y sont rares et il n’y a qu’à examiner les poubelles jaunes ‒car, oui, ici on trie (plus ou moins bien)‒ pour y constater l’origine industrielle des aliments consommés derrière chaque mur, chaque haie. Ici, ce n'est pas l'excès de consommation qui est important mais le geste de tri.

La piscine toute neuve dissimulée aux regards indiscrets © Y. Guillerault

La grande peur de la classe moyenne est le déclassement et elle n’est pas toujours épargnée. Les rêves ont parfois mal tourné. Une ou deux maisons, non terminées et inhabitées, batifolent au milieu des herbes folles, les seules hors de portée des vibrionnantes tondeuses. Ailleurs, une ou deux façades pisseuses faute d’entretien et des cylindrées plus modestes qui dorment à la belle étoile, le garage ayant été transformé en chambre supplémentaire.

La mixité sociale ? Là encore les frontières. Ici, c’est un lotissement des années 1980 qui fait tampon entre la zone résidentielle et la machinerie de silos à céréales et la petite gare où passent une vingtaine de TER par jour. Les logis, blottis le long de la route et de la voie ferrée, ont pour unique horizon ces hauts silos, bruyants, ronronnants, poussiéreux, en cette période de récoltes. Ici, pas de transat abandonné au bord de la piscine, juste quelques accessoires utilitaires qui trônent dans de minuscules jardinets, la vie de peu est intérieure et on aperçoit de façon fugace ceux qui ont été ou sont encore les fantômes actifs de la société. Ce n’est pas la misère de certains quartiers urbains. Le lotissement populaire est un créneau de revenus intermédiaires entre le HLM et la zone résidentielle. Sans doute certains de ses habitants y ont fréquenté les ronds-points. Ici, l’humeur est au gré des seuils sociaux qui déterminent le versement des amortisseurs sociaux, juste en dessous ou, pas de chance, juste au-dessus.

Vue imprenable pour les maisons ouvrières © Y. Guillerault

La tirade d’Emmanuelle Wargon a en tout cas remis sous les projecteurs ces zones d’artificialisation des terres et zones naturelles, dont les lotissements et zones résidentielles ne sont pas les moindres facteurs. C’est aussi une dette écologique supplémentaire qui ne cesse de gonfler3. Et comme le lobby du bâtiment n’est pas prêt à baisser pavillon, le rêve va continuer pour une partie des citadins qui ont été piégés par les confinements. Il faudra juste qu’ils y mettent plus cher que les générations précédentes et que les agriculteurs aillent labourer toujours plus loin.

Face aux dernières propriétés du quartier résidentiel, une haie champêtre survivante. © Y. Guillerault

1. https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/maisons-individuelles-les-propos-polemiques-d-emmanuelle-wargon-suscitent-une-gronde-des-proprietaires_4812569.html.

2. Bébé boum, version française du baby boom : génération des Trente Glorieuses, période économique très dynamique de la reconstruction d’arès-guerre, qui a vu l’émergence de la société de consommation et d’une classe moyenne.

3. Voir cet article de trois chercheurs d’AgroParisTech qui ont tenté de chiffre le coût de cette artificialisation : https://theconversation.com/limiter-lartificialisation-des-sols-pour-eviter-une-dette-ecologique-se-chiffrant-en-dizaines-de-milliards-deuros-166073

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