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Billet de blog 22 octobre 2024

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Avec « l’aide de Dieu », le massacre des innocents

Avec « l’aide de Dieu », en toute bonne foi, ils massacrent des milliers d’innocents, torturent leurs opposants, étouffent leurs contradicteurs. Nombreux sont les chefs d’états, de partis politiques, de factions armées, dictateurs de la foi, à brandir, à côté du fusil d’assaut, l’aide que Dieu leur apporte dans leurs guerres forcément saintes contre les mécréants et les impies. Dieu est trop bon.

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© Joachim Fenkes

Le Proche-Orient est un chaudron incandescent qui avale ses innocents par dizaines de milliers, il est la bouche d’un enfer bien terrestre. Que ce soient les centaines de jeunes participants du festival Nova exécutés par les reîtres du Hamas ou les milliers d’enfants de Gaza fracassés par les bombes de Tsahal, ils périssent corps et bien par le glaive de missionnaires qui convoquent l’aide de Dieu pour justifier leurs massacres d’innocents, sous le prétexte fallacieux et non avoué qu’ils n’affichent pas la même croyance qu’eux. La terreur frappe bien moins les fantassins illuminés et autres martyrs de la cause de leurs chefs de guerre, que les enfants piégés dans le champ de bataille. Selon l’Unicef, plus de 460 millions d’enfants vivent, ou plutôt survivent dans des zones de conflits. Au Proche et au Moyen-Orient, les fous de Dieu, quel que soit son nom, le cerveau lavé par les éructations de prédicateurs retors, font la guerre aux enfants et à leurs mères.

Malgré les racines communes des religions monothéistes, les guerriers de l’apocalypse semblent ne pas avoir le même dieu. Et quand ils ont le même dieu (chez les chrétiens, les juifs ou chez les musulmans), ils n’en portent pas la même parole et sont prompts à s’étriper sur l’autel de textes écrits par des prosélytes transis il y a quelques millénaires, textes jalonnés de schismes sanglants. Il existe en effet une créativité foisonnante dans l’interprétation des textes fondateurs, laissant libre cours aux dominations les plus rétrogrades.

Illustration 2
Enfant palestinien © Marius Arnesen

Aujourd’hui, au Proche-Orient, on voit s’affronter deux armées de soldats de Dieu qui pourraient être, théologiquement parlant, cousins. D’un côté un état théocratique chiite, dont la caste dirigeante ne fait pas mystère vouloir mener un djihad planétaire contre tout autre religion ou autre courant de l’islam, comme les sunnites, tout en fixant une priorité à la disparition pure et simple de l’état d’Israël et de tous les Juifs qui l’habitent. De l’autre, un état quasi religieux, Israël, ce qu’un spécialiste, Claude Klein, traduit par : « La problématique État-religion en Israël est, à mon sens, l’une des plus compliquées que l’on puisse imaginer ».1 Cet état est sous la coupe d’un Netanyahou, qui se voit dirigeant ad vitam æternam, bien que lesté de casseroles judiciaires et d’échecs passés (le plus récent, le 7-octobre 2023), et qui s’est entouré d’un état-major composé de suprémacistes juifs et d’extrémistes religieux. Tous ont le même objectif : l’anéantissement de l’Autre, forcément mécréant. « Les fondamentalistes, juifs et musulmans, semblent espérer, chacun de leur côté, que le bain de sang provoqué par leur opposition amènera la fin des temps », analyse, dans un entretien au Monde, le journaliste Charles Enderlin, spécialiste du Proche-Orient.2 Les textes fondateurs des religions monothéistes comprennent tous leurs propres chapitres eschatologiques, 3 un thème en or pour tous les assoiffés de pouvoir. Ce fût le cas des clergés tout au long des siècles passés, voulant maintenir une sainte crainte d’une puissance supérieure avec qui ils se disaient en connexion directe. Aujourd’hui, nombre de dirigeants se revendiquent de droit divin. Drapés de leur mysticisme, ils deviennent des bras armés qui ne font aucune distinction autre que celui de l’identité religieuse et de son observance. Le reste de l’humanité, hommes, femmes, enfants, vieillards, doit subir l’apocalypse sanglante de la fin des temps.

Ce n’est pas une guerre religieuse mais un affrontement de chefs de guerre

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Enfant israélien © Brixit Lorenzo de la Fuente

Et pourtant… Pourtant, de chaque côté du mur enserrant Gaza, sous les roquettes du Hamas ou sous les bombes de Tsahal, il y a des Sarah, prénom araméen présent aussi bien dans la Torah, que dans le Coran ou la Bible. Comme cette petite Sarah Herzallah, 9 ans, filmée dans l’enfer gazaoui, 4 en train de perdre son enfance, ses amis, mais lucide sur l’inanité de la guerre qu’on lui fait. Qu’est-ce qui la différencie d’une Sarah de 9 ans qui existe inévitablement de l’autre côté du mur, dans les kibboutz, et qui a vu déferler les tueurs du Hamas massacrant femmes, enfants et vieillards ? Le conflit du Proche-Orient n’est pourtant pas un conflit religieux sur des problèmes de théologie, mais une lutte de chefs de guerre pour asseoir leur domination sur des populations utilisées comme des pions que l’on bouge à sa guise sur le champ de bataille, voire qu’on utilise comme boucliers humains. C’est sans doute au nom de principes religieux de la Torah et du Coran que le gouvernement israélien entrave délibérément l’aide humanitaire auprès des familles civiles palestiniennes,5 besiyata dishmaya,6 et que les miliciens du Hamas détiennent dans des conditions inhumaines des dizaines d’otages civils femmes, enfants et vieillards, bieawn Allah 9.

L’Amérique croit en Dieu et largue des bombes

En Occident, pionnier des croisades et des guerres à motifs religieux, patrie des rois de droit divin et du pouvoir des papes, la laïcité et le sécularisme sont loin d’avoir vaincu les prétentions des clergés et des bigots. Ce n’est pas seulement l’opposition entre le Nord protestant et le Sud catholique ou que le conflit en Irlande du Nord contre l’impérialisme anglais se traduise, de fait, par un affrontement entre ces deux courants du christianisme, ayant fait plus de 3500 morts dont plus de la moitié de civils innocents. En Europe, deux conceptions s’opposent : la laïcité à la française, depuis la séparation de l’Église et de l’État, il y a moins de 120 ans, qui protège ce dernier contre l’ingérence des religions ; et le sécularisme à l’américaine, qui protège les religions d’éventuelles discriminations de l’État et qui a tendance à étendre son influence sur le vieux continent. Aux États-Unis, In God We Trust ! 7 quel que soit le dieu que l’on vénère. Le premier amendement de la constitution états-unienne garantit la libre adhésion à une religion, le second garantit le droit de porter une arme. On n’est jamais trop prudent sur l’efficacité de la protection divine.

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Une religion ne doit pas être une dévotion aux hommes qui revendiquent la réprésenter. © Jim Hutchison

Et les présidents américains n’hésitent pas à mettre en scène leur foi, véritable ou opportunément politique, lorsqu’ils font campagne pour un mandat ou entrent en campagne contre les « ennemis de l’Amérique ». Ils ont, à un moment ou un autre, proclamé un combat spirituel contre des forces du mal, mal dont ils ont le secret de la définition. Pour preuve, Georges W. Bush a intitulé son autobiographie Avec l’aide de Dieu, publiée alors qu’il était candidat à la présidence en 2000. Ce protestant méthodiste, qui reçut avec tous les honneurs le pape ultra conservateur Benoît XVI, mit de la religion dans toutes ses décisions, en particulier les plus bellicistes. C’est with gold’s help 8 que Bush junior lança sa croisade mondiale contre le terrorisme coupable du 11-septembre, inondant la planète d’armements dernier cri, retournant chaque pierre de l’Afghanistan pour mettre la main sur Ben Laden. Ou lançant une guerre préventive, une première, contre Irak du tyran Saddam Hussein, pour finalement laisser un bordel sans nom dans ces régions puisque les Talibans, bieawn Allah, 9 sont revenus au pouvoir. Il cautionne, « que Dieu le pardonne », l’ouverture de centres de torture clandestins un peu partout sur la planète et inaugure une prison hors de toute juridiction à Gutanámo. Selon la BBC, s’exprimant devant une délégation palestinienne lors d’un sommet israélo-palestinien en Égypte, peu après l’invasion de l’Irak en 2003 sur un gros mensonge, George W. Bush aurait dit : « C’est Dieu qui m’a ordonné de mettre fin à la tyrannie en Irak », ajoutant « Dieu m’a dit : ‘George, va combattre ces terroristes en Afghanistan’. » Et Dieu, qui n’est pas avare de bons conseils, aurait ajouté : « Va donner aux Palestiniens un État et la paix aux Israéliens, et donne la paix au Proche-Orient. » 10 Objectif messianique non rempli, la preuve par les dizaines de milliers de morts de la guerre en cours.

Trump double la Bible, on n’est jamais trop prudent

Début janvier 2025, la ou le prochain président des États-Unis, comme la grande majorité de ses prédécesseurs, prêtera serment à son pays, nation laïque, sur une bible, voire deux, comme ce fût le cas de Trump en 2016 ‒ il fallait au moins ça pour l’absoudre de tous ses péchés de chair. Une tradition, non une obligation constitutionnelle, initiée par le premier des présidents, Georges Washington, qui voulait ménager laïques et pieux néo-Américains dans une espèce de « en-même-temps » macronien. Seul John Quincy Adams (1767-1848), sixième président des États-Unis, a juré sur la Constitution, en 1825, tandis que le très athée Théodore Roosevelt a carrément snobé le livre sacré. Malgré ces marques de dévotion à Dieu et à la Bible, supposée contenir des messages d’amour et de paix (ce qui se discute, mais le débat serait trop long ici), les États-Unis, premier fabricant et premier vendeur d’armes dans le monde, ont toujours eu une ou plusieurs guerres sur le feu, avec des poussées de violences sur des populations civiles et autres crimes de guerre. Lorsque Richard Nixon prêta serment en janvier 1969, Pat Nixon, son épouse, ouvrit les bibles de la famille au livre d’Ésaïe 2,4 qui indiquait « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue ; et leurs lances en serpes ».11 C’était quelques mois après le massacre de Mỹ Lai au Viêt Nam,12 un crime de guerre qui avait choqué l’Amérique. En lieu et place des socs de charrue et des serpes, et alors qu’en campagne il avait promis aux manifestants anti-guerre de désengager les troupes américaines du bourbier vietnamien, Nixon décida, en secret, d’intensifier les bombardements sur le Cambodge, pays qui reçut plus de bombes américaines que les Nazis pendant toute la Seconde guerre mondiale.13 Le nombre de civils tués est estimé entre 500 000 et deux millions, en majorité pulvérisés par des tapis de bombes, incinérés vivants au napalm ou empoisonnés à l’agent orange. God bless America.14

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© biatargino

Plus près de nous, un certain Poutine et ses soudards massacrent allègrement les civils ukrainiens, с божьей помощью.15 Mais cette fois, l’ex du KGB a délégué sa ligne directe avec le Seigneur à un ancien collègue de ce même KGB, connu sous le nom de code Mikhaïlov, à savoir le patriarche de Moscou et de toutes les Russies, Cyrille, fervent partisan d’un écrasement des « nazis » ukrainiens sous les bombes. Selon lui, Dieu a pris parti pour la Sainte Russie.

Jurer sur la Bible, invoquer le Coran, étudier la Torah, rechercher l’aide de Dieu, son onction, n’empêche pas les dominants de ce monde de manier le fusil d’assaut ou le lance-roquette avec virtuosité, « la paix soit sur vous ». Mieux, ils revendiquent son approbation, qu’ils disent être les seuls à détenir et qu’ils délèguent à leurs tueurs patentés, et répandent la mort sur les populations de mécréants, d’impies, de communistes, de « nazis », de LGBT, et plus si non-affinité.

Pour la bonne bouche, qui a dit : « La foi, c’est la certitude que chacun peut aimer son prochain et être aimé en retour. On ne bâtit que sur l’amour » ? C’est l’Abbé Pierre qui avait une conception très personnelle de l’amour de sa prochaine, même si ce n’est pas une kalachnikov qu’il a brandie…

1. Claude Klein, État et religion en Israël, dans la revue Société, droit & religion (2022/1 n°11) p. 45. Claude Klein, juriste et ancien doyen de la faculté de droit de l'Université Hébraïque de Jérusalem, est spécialiste du système politique israélien.

2. https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/10/20/charles-enderlin-journaliste-pendant-des-decennies-les-israeliens-ont-ignore-ce-qui-se-disait-dans-les-mosquees-a-gaza_6356543_6038514.html.

3. Les textes eschatologiques traitent de l’apocalypse, de la fin du monde, de la fin de l’humanité ou de la fin des temps. Les textes religieux en sont remplis et les clergés en font leur mantra pour traduire toute la puissance d’un pouvoir mystique censé dominer l’humanité.

4. https://www.mediapart.fr/studio/documentaires/culture-et-idees/gaza-stories-la-bande-de-gaza-avant-et-apres-la-guerre.

5. https://www.lemonde.fr/international/article/2024/10/21/le-travail-de-sape-d-israel-contre-les-organisations-internationales-humanitaires_6357455_3210.html.

6. Besiyata dishmaya, avec l’aide de Dieu en judéo-araméen.

7. In God We Trust, En Dieu, nous croyons, est la devise des États-Unis.

8. With gold’s help, avec l’aide de Dieu, en anglais.

9. Bieawn Allah, avec l’aide de Dieu, en arabe.

10. https://www.courrierinternational.com/breve/2005/10/07/george-w-bush-parle-avec-dieu.

11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Nixon.

12. L’officier qui avait ordonné ce massacre avec tortures, viols et meurtres, William Calley, avait été condamné à la perpétuité, mais sa peine a été commuée en trois ans d’emprisonnement par Richard Nixon. Il est décédé tranquillement chez lui le 30 juillet dernier. Tous les autres membres de l’expédition sanglante ont été acquittés. https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_M%E1%BB%B9_Lai et https://www.mediapart.fr/journal/fil-dactualites/300724/usa-deces-80-ans-de-william-calley-criminel-de-guerre-au-vietnam.

13. https://gsp.yale.edu/sites/default/files/walrus_cambodiabombing_oct06.pdf (en anglais).

14. God bless America, Dieu bénisse l’Amérique, hymne des États-Unis d’Amérique.

15. с божьей помощью, avec l’aide de Dieu en russe.

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