L’odyssée du pot de yaourt

Il y a bien plus d’un demi siècle, il n’y avait pas plus cinq cents mètres entre mon HLM de môme et le cul des vaches. Et la genèse du yaourt dans la cuisine familiale était aussi attendue et mystérieuse que l’apparition d’un cadeau sous le sapin de Noël. Pour le gamin d’aujourd’hui, il suffit de pousser le Caddie jusqu’à la bonne allée du supermarché.

Ce fût la première grande aventure de ma vie. Nous sommes au début des années 1960. J’étais un môme de huit ans, autiste, mais personne ne le savait. Jusqu’à maintenant, je ne pouvais observer le Monde qu’à travers les barreaux du garde corps de la porte fenêtre, dans la salle à manger, au troisième étage de mon HLM. J’en gardais toujours les marques sur les tempes et sur les cuisses. Pas de quoi s’émerveiller : à l’époque la circulation est sporadique et la vie des voisins trop paisible. Je préférais la vue sur les champs, mais c’était côté cuisine et les fenêtres étaient en hauteur. Alors ma plus grande joie était d’accompagner mon père à cinq cents mètres de là, au cul des vaches, chercher notre lait quotidien vers 18h30, l’heure de la traite. Mon père était de la campagne, moussaillon agricole à douze ans dans une ferme bourguignonne. Il aimait m’emmener toucher du bout du doigt sa propre enfance, bien loin de la mienne, dans cette étable. Là où notre HLM fréquentait la campagne, là où aujourd’hui, la société de consommation a dévoré l’espace de ses hangars à bricoles et de ses enseignes tartignoles.

Vaches au pré avec leur veau © Y. Guillerault Vaches au pré avec leur veau © Y. Guillerault

Ce jour là, ma mère, avec la nervosité d’une mère-poule, m’habilla de ma plus belle culotte courte, d’une chemisette à carreaux fraîchement repassée et d’une casquette du plus bel effet, celui d’un nouvel aventurier, qui partit seul, avec son pot à lait en fer blanc, à l’assaut des cinq cents mètres qui me séparaient du cul des vaches. Car on ne voyait que ça, quand on entrait dans la pénombre de l’étable. Une demi-douzaine de queues qui se balançaient et une vieille paysanne qui surgissait d’entre les flancs soufflants de ses normandes. Petite, efflanquée sous son fichu, j’avais toujours peur qu’elle soit écrasée entre deux ventres énormes qui palpitaient pour se débarrasser des mouches. Elle ne souriait pas beaucoup mais ses yeux m’ont dit que j’étais le bienvenu. Elle attrapa un verre douteux, l’essuya d’un revers de tablier fleuri tout aussi douteux et fit couler le lait fumant d’un pis .

De retour, triomphant, dans mon HLM, je brandis comme un trophée le pot de lait. Ma mère s’affaira aussitôt autour des jarres de terre cuite, vêtues de linge blanc. Selon la saison, la température, il fallait attendre vingt-quatre heures ou un peu plus1 pour déguster un fromage blanc onctueux, dont le parfum rappelait celui qui sortait du seau de la paysanne dans lequel le jet de lait chantait…

Longue, très longue odyssée

Aujourd’hui les vaches, débarrassées de leurs cornes, ignorantes de l’existence d’un champ à l’herbe ondulante mais pucées électroniquement, vont se faire traire par un robot bardé de capteurs qui enregistre aussi leur pedigree, leur température, évalue leur performance, et envoie les données sur le smartphone de leur exploiteur (ai-je dit exploiteur?). Un lait aussitôt molesté2 à travers les tuyaux et pompes qui le charrient jusqu’au tank réfrigéré. Un matin, un camion de la coopérative, à la citerne ventrue et étincelante, vient le collecter pour le convoyer jusqu’à l’usine à yaourts.

Pendant ce temps, à l’autre bout du pays (ou ailleurs), dans une autre usine, un semi-remorque charge des pots plastique, rejetons de pétrole3, pour les convoyer vers l’usine à yaourts tandis qu’un autre semi-remorque, à un autre bout du pays (ou ailleurs), prend la même direction avec un chargement d’opercules pour pots de yaourt. Un troisième semi-remorque, venu d’on ne sait où encore, trimbale quelques tonnes de cartons d’emballages colorés avec, imprimées, des vaches de BD folâtrant dans des prés à l’herbe ondulante. Sans oublier, en petits caractères, la liste de toutes les bonnes choses que l’usine à yaourts va ajouter : sucres raffinés, colorants pétants, arômes inventés par des chimistes fous…

Lorsque tous les pots de yaourts sont emballés, une noria d’autres semi-remorques, réfrigérés ceux-là, va s’égayer dans les campagnes françaises, sans vaches pour les regarder passer puisque le plus souvent cloîtrées en stabulation. Ils déverseront leurs yaourts dans des supermarchés rutilants et bruyants. Et un samedi matin, des enfants de HLM débouleront avec leurs parents. Ils n’ont sans doute jamais eu la chance de voir une queue de vache se balancer, ni goûter le lait chaud sorti d’un pis dans un verre douteux. Mais ils savent ce qu’ils veulent : la marque, le parfum, avec ou sans « morceaux ». Par contre, ce n’est pas la vache de BD de l’emballage qui va leur indiquer d’où vient le yaourt. Il y a peu de chances qu’enfants et vaches se rencontrent au milieu d’un pré à l’herbe ondulante. Ou alors sur les allées bétonnées du Salon de l’agriculture.

Direct du pis au consommateur © Y. Guillerault Direct du pis au consommateur © Y. Guillerault

Je ne sais pas si la vieille paysanne de mon enfance était heureuse de sa vie, je ne la connaissais pas assez. Elle n’était pas bavarde mais elle caressait, comme une mère son enfant, le pis de ses vaches, les appelait par leur petit nom et leur flattait le flanc pour les remercier. Pas sûr que l’exploitant agricole d’aujourd’hui, surendetté après avoir acheté son robot, surveillé comme le lait sur le feu par des brigades de contrôleurs et « surpressé » par la coopérative, soit plus heureux de sa vie.

L’exploitant a consulté son écran pour jauger ses vaches et a vu le cul fumant du camion citerne s’éloigner. Il n’a pas dit combien il vendait son lait, c’est l’usine qui lui fera (imposera) la surprise sans autre forme d’amabilité.

Aujourd’hui les vieux pots de lait en fer blanc décorent parfois les dessus de cheminées des pavillons, en accord avec la charrue affublée de jardinières de géraniums posée sur un carré de gazon. Pourtant, quand j’étais encore paysan, j’ai retrouvé sporadiquement l’émerveillement de mon enfance dans les yeux de jeunes banlieusards. Nous les accueillions avec leurs éducateurs l’été, pour une visite de découverte à la ferme. Claquemurés depuis trop longtemps dans leurs HLM, perdus au milieu d’un grand champ de HLM, ils déboulaient avec la gouaille et l’assurance de ceux qui ont tout vécu ou drapés d’indifférence, engloutis par leur smartphone. Mais lorsque le troupeau de chèvres revenait des champs, les barrières tombaient, les banlieusards redevenaient des enfants aptes à s’émerveiller du vivant. Et de se bousculer pour traire à la main, voir le lait jaillir d’un jet fumant, les questions et les rires fusaient. Un fragile lien à la terre, au vivant, était rétabli.

C’est pour ça que je suis devenu paysan.

 

1. Le temps de faire cailler le lait, égoutter juste ce qu’il faut le caillé, et le prélever délicatement à la louche.

2. Un lait transporté à travers de grandes longueurs de tuyaux et des pompes, voit sa structure modifiée et ses qualités fromagères amoindries, sans parler de l’alimentation des vaches, leur stress, leur race… Ce qui ne préoccupe pas trop les industriels puisque les laits, quelle que soit leur qualité, sont de toute façon mélangés dans les vastes cuves des usines à yaourts, sans parler des scandales d’hygiène douteuse. Voir notamment les différentes affaires Lactalis dans votre moteur de recherche préféré, la liste est trop longue pour figurer ici.

3. Imaginez là aussi le long circuit de l’extraction pétrolière au pot de yaourt.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.