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Lunettes de faux aviateur mais de vrai luxe sur le nez, le pilote Macron, même s’il lui est arrivé de revêtir la combinaison de la Patrouille de France, a été descendu en flèche par l’U.S. Army et son pilote de chasse D.J. Trump1 : « je l’ai regardé hier avec ces belles lunettes de soleil, […] je l’ai vu jouer le dur à cuire ». Bref, c’était Top Gun à Davos.
Macron nous a surtout recyclé l’image de « premier de cordée », objet de communication politique lancé, avec une grande autosatisfaction, 2 lors de sa première grande interview (TF1, 15/10/17) post-élection de 2017 et qu’il veut continuer d’imposer à un petit peuple pas assez travailleur à son goût. Même s’il avait modéré ses propos quelques mois plus tard, alors qu’il voulait se débarrasser de son image autocollante de « président des riches », les réactions au sein même de son camp ‒ on dénonça une « maladresse idéologique » ‒ ont prouvé qu’il avait dévissé, par mépris de ceux qu’il juge devoir se mettre au service des premiers. Ce n’est pas pour rien qu’il existe une échelle sociale.
Le premier de cordée de l’Élysée affectionne logiquement les sommets internationaux qui réunissent les plus puissants et, à Davos, les lunettes « aviateur » sont tombées à pic pour lui permettre d’endosser le rôle de premier opposant à Trump. « Il cultive […] cette virilité « kéké » le poussant à poser régulièrement gants de boxe aux poings ou à engloutir des pintes de bière dans les vestiaires du Stade de France en compagnie de rugbymen goguenards », relève Marc Baugé dans le magazine du Monde 3 à propos de ce choix spécifique de monture de lunettes.
Cette métaphore macroniste du premier de cordée vise, comme dans nombre de blockbusters américains, à imposer une vision romantique du prédateur capitaliste, celui que Macron aime à inviter sous les ors de la République ou de la royauté, avec notamment à Versailles les fameux sommets Choose France (en bon vieux baratin anglo-français). Macron se sert de cet imaginaire occidental de conquête des plus grands sommets, montagnards ceux-là, avec un arrière-goût de colonialisme ou, pour le moins, un sentiment de domination technologique occidentale, pour dessiner un portrait romanesque de ceux qui défient les sommets boursiers, visent pinacle de la fortune, le record de longueur de yacht ou exceller dans l’impudeur de la richesse. L’objectif est avant tout que le public retienne leur nom et accepte leur domination. Sur ce point, Trump est le roi et Macron lui colle aux basques.
À qui revient le mérite ? À qui revient la gloire ?
Lorsqu’Edmund Hillary arrive le premier au sommet de l’Everest, en 1953, c’est la gloire pour ce Néo-Zélandais, issu d’une lignée de colons britanniques. Peu, hormis les passionnés, retiendront le nom de son équipier sherpa, Tenzing Norgay. Et le silence restera total sur la performance hors limites des 350 porteurs, issus de différentes ethnies himalayennes. Le vainqueur est érigé en exemple pour l’humanité, couvert d’une gloire qui efface tous ceux qui ont contribué à sa victoire. Ce ne sont pas seulement les qualités individuelles de Hillary qui l’ont mené sur le toit du monde, mais la puissance des moyens financiers et de l’organisation d’une expédition quasi militaire conduite par un général britannique, des innovations techniques issues le plus souvent de la recherche universitaire ou des communautés de montagnards. Mais surtout, ce héros, comme la majorité des suivants, serait resté dans l’ombre de la vallée sans les Sherpas et la connaissance fine et immémoriale qu’ils ont de leur milieu de vie, leur endurance, leur culture de la montagne. Plus que le premier de cordée, ils sont les véritables guides de la montagne himalayenne. Le symbole de la performance pure et individuelle, cultivée en Occident, ne fait pas partie de la culture des peuples montagnards, qu’ils soient himalayens ou andins. Les plus hautes montagnes, longtemps infranchissables, entrent dans leur panthéon culturel lié à une nature qui les contraint et qu’ils respectent. Il n’est qu’à voir les tonnes de déchets laissés sur ces majestueux sommets par les expéditions occidentales 4 pour mesurer le respect qu’elles accordent à ces régions brutes de nature et à leurs habitants, plutôt un respect narcissique de leur « performance » de premier de cordée. Les occidentaux à la tête des expéditions comptent encore trop souvent sur la servitude de ceux qui sont essentiels à la réalisation de leur rêve mais vivent dans des conditions difficiles.5 Un contexte encore plus dévoyé aujourd’hui, à l’heure de la marchandisation de la montagne, ignorant les enjeux culturels et économiques de ce qui est devenu une activité de consommation en (tik)toc.
Autre exemple, celui de la mission Apollo 11 qui a posé des hommes sur la Lune. L’humanité n’a retenu essentiellement que le nom de Neil Armstrong, de sa tirade aussi bien préparée qu’un slogan publicitaire et de son empreinte de botte sur le sol vierge de notre astre de nuit. Beaucoup d’astronautes, tout aussi entraînés, auraient pu être à sa place. Tous auraient bénéficié d’une même cordée de milliers d’anonymes, pour la plupart très qualifiés dans leur domaine, pour atteindre l’astre. Mais l’Histoire est très sélective et ne retient, une fois encore et très injustement, que les noms des premiers de cordée.
Cette expression est la traduction macroniste d’un autre mythe capitalo-américain du self-made man ‒ traduisez par « l’homme qui s’est fait tout seul » ‒, valorisant la seule réussite individuelle, mais également la stature de chef, de meneur dominant, puisqu’il a pris la hauteur suffisante. Le premier de cordée va de pair avec la start-up nation du même auteur. Cette exclusivité conceptuelle du capitalisme moderne s’appuie sur l’individualisme et la tendance libertarienne dans la course à la domination sociale. C’est l’aboutissement fantasmé de la compétition à tous les étages, et tant pis si les autres se vautrent dans les escaliers. Le premier de cordée de l’Élysée, dont le narcissisme et l’égotisme ne sont plus à démontrer (comme ses prédécesseurs), modernise une autre métaphore, celle de l’échelle sociale que tout un chacun serait, selon lui, capable de gravir ‒ vous n’avez qu’à traverser la rue ‒, individualisant là-encore les parcours, nous faisant miroiter du transfert de classe pour mieux éviter une guerre des classes.
Le triomphe du narcissisme
Le premier de cordée et l’échelle sociale illustrent le système de domination institué par le capitalisme. Celui qui a atteint le sommet veut ignorer ce qu’il doit au collectif et aux communs, le système éducatif, les infrastructures, les financements publics. Il mise plus sur sa capacité de domination de ceux qui se doivent d’être au service de sa propre vision que sur une véritable coopération d’un collectif, la cordée. Le premier de cordée est aujourd’hui un chef de troupeau qui manipule les masses au seul service de ses intérêts. Un Musk, un Bolloré, un Bezos ou un Arnault… entendent être idolâtrés à la hauteur de leur fortune et de leur puissance, où le seul ruissellement est celui de l’autoritarisme. « Je suis quelqu’un, vous n’êtes pas grand-chose, de simples rouages de mon grand dessein ». C’est le triomphe du narcissisme, pas celui d’une œuvre collective.
Le philosophe norvégien Arne Næss, passionné de vie et d’expéditions montagnardes, auteur du concept d’« écosophie » 6 et de l’écologie profonde, voyait l’escalade et la cordée comme une école de sagesse et de coopération, non une échelle verticale de décision. Il s’est interrogé sur ce que signifie « devenir quelqu’un » dans la société. « Il n’est pas rare que nous entendions dire de quelqu’un : “Hélas, il n’est rien devenu.” » Dans une société de classes, « devenir quelqu’un » signifie représenter dignement sa classe, tout au plus se hisser à l’échelon supérieur de l’échelle sociale. Dans ce contexte, les études supérieures deviennent un Graal pour les classes ouvrières, une obligation pour la bourgeoisie, et l’héritage, une évidence pour l’oligarchie. Arn Næss ose pourtant dire que « le développement et la maturité d’une vie affective sont inversement proportionnels à la motivation dont on fait preuve dans la course aux diplômes et aux postes prestigieux ».
J’ai connu un paysan aveyronnais, Barthélémy, mort sans « devenir quoi que ce soit », mais qui était « quelqu’un », fier de son savoir-faire et de le transmettre. À presque 90 ans, lorsqu’il entretenait encore ses haies et ses fossés, qu’il couvait d’un regard attendri ses vaches, quelques solides Aubrac, il maugréait contre ces voisins qui « sacrifiaient » leur terre à un machinisme dévastateur. « Du travail de cochon !, assenait-il. Encore, mes cochons donnent t-ils de la bonne viande. » Eux devenaient les rouages d’un système, lui représentait une « noblesse » enracinée dans une terre qu’ils connaissaient sur le bout de leurs doigts calleux, qu’ils la respectaient pour ce qu’elle leur offrait généreusement, malgré les aléas. Arn Næss raconte une histoire similaire de rencontre avec un homme qui cultivait son jardin ; qui, passionné de fleurs, en devint un spécialiste créateur, à sa manière qui ne lui aurait pas permis d’obtenir un diplôme universitaire de botaniste. Il chantait et jouait au théâtre avec un certain talent, sans pour autant convaincre qui que ce soit de lui donner l’occasion de devenir professionnel : « Bref, il ne fit jamais rien de ce qu’il aurait fallu faire pour réussir à s’imposer ». Comme Barthélémy le paysan, c’était « une de ces rares personnes dont la fréquentation vous emplit de joie », qui rendent des services, gracieux le plus souvent, qui ne sont pas inclus dans le PIB. Le capitalisme encourage (contraint ?) à la création de valeurs matérielles et virtuelles mais ignore la connaissance autodidacte, l’expérience des petites mains habiles, ou encore « la croissance [nécessaire] du sentiment de fraternité entre êtres humains ».
L’invisibilité des petites mains
Si la crise du Covid-19 a mis en évidence l’importance cruciale des métiers de deuxième ou de troisième ligne, qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Pour la piétaille, aides-soignants, agents de propreté, livreurs, maintenance… la gloire n’est jamais arrivée, les augmentations de salaire, à hauteur du service qu’ils apportent à la société, encore moins. L’infanterie de première ligne était applaudie chaque soir, mais agressée aujourd’hui dans les services d’urgence ou les situations de crise comme les incendies de banlieues. Une petite « prime Macron » et retournez au boulot.
Comment expliquer ce mépris pour les métiers invisibles et cette admiration pour les parvenus ? Cette valorisation du compétiteur financièrement bodybuildé et cette indifférence pour ceux qui peuvent être plombés par des handicaps sociaux, physiques, psychiques, économiques, mais qui apportent une contribution fondamentale à la société et au succès des arrivistes ? C’est oublier tout ce qui fait société. Et si on procédait à un renversement du monde capitaliste ? Dans lequel un premier de cordée est replacé au milieu d’une cordée qui, à l’aide de toutes les compétences présentes, définirait collectivement la meilleure voie pour atteindre le sommet. La coopération contre la compétition. Si le premier de cordée n’y trouve pas sa place, c’est qu’il est dangereux pour le collectif. « Dans nos pays riches et industrialisés, des qualités relativement superficielles sont tenues pour un signe fiable de ce qu’on appelle la raison et l’intelligence ». C’est une erreur qui nous conduit à la catastrophe et nous condamne à un retour vers le néant. La cordée est un collectif du premier au dernier, dans lequel chaque élément est utile au groupe, lui-même seul capable de réagir à la défaillance d’un de ses éléments, plus difficilement à la domination sans partage. Un collectif utile à la société, dont les éléments les plus modestes sont des maillons essentiels, ne peut être au service d’un premier de cordée dominateur.
Réussir sa vie n’est pas afficher les signes extérieurs de sa « réussite », explique Arn Næss. « Nous devrions apprendre non seulement à respecter la manière de vivre de celles et ceux qui “ne sont rien devenu·es”, au sens où l’on entend cette expression dans nos sociétés, mais encore leur témoigner de la gratitude et même de l’admiration. Car c’est véritablement “devenir quelqu’un” que de le devenir sur le plan humain ‒ et c’est même devenir quelqu’un de grand. »
2. https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-brief-politique/le-brief-politique-emmanuel-macron-assume-tout_2398460.html & https://www.franceinfo.fr/politique/emmanuel-macron/emmanuel-macron-se-dit-satisfait-de-son-expression-premier-de-cordee_2426835.html.
4. https://reporterre.net/Everest-comment-le-toit-du-monde-est-devenu-la-poubelle-de-riches-touristes.
5. https://www.persee.fr/doc/rga_0035-1121_1997_num_85_3_3931_t1_0080_0000₂.
6. Arne Næss, Une écosophie pour la vie, introduction à l’écologie profonde, Éditions du Seuil, coll. Points/Terre. Toutes les citations de ce billet sont tirées de cet ouvrage, notamment p. 197 à 201.