Paysans en lutte

Des dizaines de milliers de paysans indiens font le siège de leur capitale pour dénoncer leur mise sous domination du marché mondial des spéculateurs. De par le monde, des millions de paysans, souvent à l’avant-garde des révoltes, se battent pour leur survie, contre l’accaparement de leurs terres, de leurs semences, de la génétique de leurs troupeaux. En France, les luttes sont encore clairsemées.

Depuis près de quatre mois, des dizaines de milliers de petits paysans indiens font le siège de la capitale, New Delhi.1 De nouvelles lois autoritaires, sans débat démocratique,, aussi appelées « black laws », vont supprimer les marchés régionaux régulés par des prix minimum, ménageant la rémunération des paysans et l’accessibilité des denrées au plus grand nombre. Les paysans devront dorénavant vendre leurs productions aux grands groupes d’agro-business, ces derniers fixant leurs prix et leurs conditions. Un arrêt de mort pour les petits paysans (qui représentent la moitié de la population indienne), incapables de suivre les règles iniques d’un marché déraciné, poussés à abandonner leurs terres à l’agro-industrie, à migrer vers les mégalopoles. Rien d’étonnant de la part de l’autocrate Narendra Modi et de son gouvernement corrompu. Mais ce genre de spoliation se produit un peu partout sur la planète, poussant les paysans dans la misère urbaine et vouant leur agriculture vivrière et autonome à disparaître.

Paysan © Ye-Zu Paysan © Ye-Zu

Dans ces conflits, deux conceptions de l’autonomie alimentaire sont en train de s’affronter, inconciliables et déséquilibrées dans les moyens mis en œuvre. D’un côté l’agriculture industrielle et de manière générale le capitalisme agro-industriel, depuis déjà cinq décennies, visent le monopole de la filière alimentaire mondiale, de la semence à l’assiette en passant par la transformation et la distribution. Avec une communication de la peur : « il faut en passer par nos méthodes si l’on veut pouvoir nourrir la population mondiale qui va augmenter. Sinon, ce sera la disette pour tous ». Le brevetage du vivant, l’uniformisation des productions pour faciliter le commerce mondial et la transformation industrielle, le commerce mortifère des pesticides, la mainmise sur les terres arables, participent à la construction d’un pouvoir hors normes, mettant les paysans sous le joug de leurs brevets mais aussi la population mondiale sous domination de leur insatiable appétit de dividendes. « L’expropriation des masses paysannes au bénéfice des agriculteurs capitalistes, des latifundistes ou des transnationales de l’agrobusiness est un processus encore loin d’être achevé : cette menace pèse sur quelque trois milliards de petits paysans – rien moins que la moitié de l’humanité ! », constatait Le Monde diplomatique en présentant le livre2 Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXIe siècle.

Face à cet oligopole avide de dividendes, la paysannerie de tous les continents, qui assure depuis 12 000 ans l’autonomie de ses communautés locales et régionales, n’a que les armes de la révolte de masse, à l’image des paysans indiens. Car c’est un trésor universel qui est en train d’être détruit. Les paysanneries font vivre une incroyable diversité génétique des plantes et des animaux, tous adaptés à des territoires spécifiques, à des conditions écologiques particulières. C’est une diversité qui est un immense réservoir d’adaptation aux bouleversements climatiques en cours. Elle est aussi une encyclopédie mondiale des savoirs ancestraux, transmissibles, potentiel d’améliorations, d’innovations, pourvu que ces savoirs ne soient pas pillés et privatisés par des brevets. Autant d’atouts pour l’alimentation humaine, de gages d’indépendance alimentaire, politique et culturelle.

Les semences pyasnnes, un bien inestimable. © Oxfam International Les semences pyasnnes, un bien inestimable. © Oxfam International

Ne nous cachons pas les difficultés : les pénuries ont existé et existeront encore. Mais dans un marché mondialisé qui n’a jamais prouvé son efficience (malgré le mantra des ultra libéraux), une pénurie localisée à une région du monde (sécheresse, inondation…) provoque le plus souvent une crise mondiale sous les coups de vice des spéculateurs des marchés financiers de Chicago à Londres et des fonds spéculatifs. Avec des flambées de prix mondialisées aussi efficacement que le commerce du même nom, minant les agricultures jusque dans les pays occidentaux (éleveurs étranglés par un prix des céréales par exemple) et des crises alimentaires sur plusieurs continents par contagion financière d’un marché manipulé sur quelques places boursières. Le souci des fonds spéculatifs n’est pas l’alimentation de l’Humanité (ça se saurait) mais les bénéfices à tirer d’une circulation maximum, ou au contraire de stockages temporaires, pour assécher l’offre et faire grimper les prix des matières premières agricoles. Ils sont gagnants qu’il y ait abondance ou pénurie, le must étant cette dernière configuration(voir ci-dessous le témoignage édifiant d’un trader des marchés de matières premières agricoles). Au contraire, avec une agriculture vivrière localisée, régionalisée, diversifiée, la pénurie pourra être circonscrite à la région touchée et l’aide moins difficile à apporter. La diversité génétique des cultures et des élevages évite aussi la propagation des maladies qui menacent les monocultures.

L’agriculture paysanne a été en grande partie ruinée dès la colonisation, qui a spécialisé les terres des pays dominés pour alimenter les marchés occidentaux, au préjudice de l’autonomie alimentaire locale. Aujourd’hui encore, les paysans et les peuples premiers sont expulsés pour faire place au soja pour nos bétails, à huile de palme pour nos bagnoles, quand ce n’est pas pour des ressources pétrolières et minières pour nos SUV et nos centrales nucléaires, nos smartphones et nos datacentres. Les excédents agricoles subventionnés américains ou européens, ont été (et sont encore) déversés sur les marchés des pays pauvres, anéantissant les productions locales, écoulés parfois sous l’étiquette bien pensante de l’aide alimentaire.

La révolte, pour l’instant pacifique mais massive, des paysans indiens, bien décidés à tenir des mois encore, est donc exemplaire si l’on veut sauver ce qui peut l’être. Et des mouvements œuvrent à la sauvegarde et au dynamisme des paysanneries, à l’exemple de La Via Campesina3, mouvement paysan international, né en 1993 et regroupant pas moins de 182 organisations dans 81 pas et plus de deux cents millions de paysans et paysannes.

Paysan français © Julien Lagarde Paysan français © Julien Lagarde

En France, l’expropriation de la paysannerie se fait à bas bruit depuis les années 1960, aussi facilement que les hypermarchés bétonnent les terres agricoles périurbaines. Le remembrement ; la mécanisation à outrance ; l’iniquité des politiques agricoles, provoquant crises sur crises ; l’imposition et l’accumulation de règles et normes guidées par les lobbies industriels et inadaptables aux petites productions, ont éliminé en grande partie l’agriculture vivrière française faite de polyculture et d’élevages à l'origine d'une richesse de diversité. Aujourd’hui, un regain d’installation "hors cadre familial" semble à l’œuvre. Mais c’est un combat de tous les jours, dispersé, où même les aides collectives, comme la Confédération paysanne, font face au mur de la FNSEA et du lobby agro-industriel, avec des moyens dérisoires et l’impossibilité d’accéder aux instances de pouvoir. Et puis il y a les difficultés d’accès au foncier (inflation du prix des terres, priorité donnée à l’agrandissement des exploitations, urbanisation…) ; le scepticisme des structures (chambres d’agriculture, banques…) ; la vacuité de l’enseignement agricole etc.

Renverser cet ordre des choses réclame une mobilisation, une solidarité et une unification des luttes, voire une convergence avec d’autres combats sociaux et sociétaux, hors politique.

Il est évident qu’une manifestation de paysans français ne peut ressembler à un défilé de tracteurs high-tech de la FNSEA. Il n’est pas évident non plus de mobiliser des manifestations massives, comme à New Delhi. Le combat est d’abord quotidien pour les paysans, en propageant chez leurs voisins, chez les consommateurs, les valeurs de la paysannerie, de l’agroécologie, du lien vital à la terre, de la valeur des semences paysannes et de la génétique des animaux de races anciennes, de la sauvegarde des paysages et des écosystèmes… La France est aussi le pays des Amap4, de Terre de liens5, des réseaux bio, et de nombreuses autres initiatives locales et éclosions de projets. Mais cela reste à la marge, dispersé, sans réel force de changement de paradigme. Et la future PAC (Politique agricole commune) ne donne aucun signe encourageant en ce qui concerne le soutien à l’agriculture familiale, vivrière, agroécologique, pourvoyeuse d’emplois locaux, protectrice des paysages de nos terroirs.

Récolte en Ethiopie © Planète à vendre Récolte en Ethiopie © Planète à vendre

Pour renverser l’ordre établi, il faudra frapper plus fort. La victoire de Notre-Dame-des-Landes doit être un exemple à condition que cette reprise de haute lutte de belles terres agricoles soit suivie d’installations pérennes. Le mouvement citoyen des Soulèvements de la terre6, né à Notre-Dame-des-Landes, en cours de montée en charge, est un motif d’espoirs de nouvelles luttes victorieuses. Des réseaux de soutien à l’agriculture paysanne, autres que La Via Campesina, existent en France et en Europe8. Les paysans militants sont aussi très présents dans les mouvements anti-mondialisation. Mais c’est aussi une lutte de classes voire de castes. « La majorité des paysans, bien que formellement propriétaire de ses outils de production (terres, machines, etc.), est en fait exploitée par les banques, les grands groupes agro-industriels, et en voie de prolétarisation; elle doit donc s'unir avec les ouvriers pour mettre à bas le système capitaliste qui l'opprime ou la voue à la disparition », notait France culture en référence au livre de Bernard Lambert, « Les paysans dans la lutte des classes »9. Ce syndicaliste paysan de Loire-Atlantique, mort en 1982, grande figure des luttes paysannes, animateur de Mai-68 à Nantes, a fondé en 1981 la Confédération nationale des syndicats de travailleurs paysans, à l’origine de la Confédération paysanne d’aujourd’hui.

Les mouvements citoyens et syndicaux peuvent-ils se rejoindre pour renverser la domination du capitalisme agro-industriel ? Il est temps d’agir.

Battage birman © Jean Latour Battage birman © Jean Latour

Volatilité des prix alimentaires : témoignage d'un acteur des marchés financiers7

Interview édifiante réalisée en 2011 par le site alimenterre.org, organisation animée par le Comité français pour la solidarité internationale (CFSI). Le contenu de cette interview reste d’actualité tant l’instabilité puis la flambée des cours des matières premières agricoles sur les places financières et dans le contexte de crise sanitaire, inquiète les observateurs internationaux et les ONG.

William T.  travaille à Paris sur les marchés financiers. Il a accepté de témoigner sous couvert d'anonymat des liens entre les marchés financiers et les crises alimentaires.

Alimenterre.org, Comité français pour la solidarité internationale (CFSI) : Quel est votre métier et sur quels marchés travaillez-vous ?

Je suis chef de projet flux pour les marchés européens, c’est-à-dire que je m’occupe de piloter la création et la maintenance des process qui agrègent et diffusent les données de toutes les bourses européennes et russes.

CFSI : Quels liens faites-vous entre les investissements financiers spéculatifs et la hausse des prix alimentaires ?

C'est très simple, les prix des matières premières sont négociés et donc fixés en bourse, principalement aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les sociétés de courtage et les banques spéculent sur ces actifs, car ils ont un haut niveau de rendement et une forte volatilité.

Labourage © Jeff-Photo Labourage © Jeff-Photo
Avec la mondialisation, les PED (pays en développement) ont ouvert leurs marchés d'exportation et ont fait lister leurs productions sur ces bourses : si les cours montent, leur production se vend plus chère, s'ils chutent, ils vendent à perte, le mécanisme est basique. Mais les opérateurs, banques et autres, peuvent tout à fait acheter quand le prix est au plus bas et conserver ces stocks jusqu'à ce que les cours montent, souvent quand la production est difficile dans les PED, et vendre au plus haut. Cela a un impact fort sur le prix à la distribution de détail et donc sur les consommateurs, mais c'est la meilleure manière pour les opérateurs boursiers de maximiser leurs marges.

CFSI : Des mesures n'ont-elles pas été prises pour tenter de limiter ce phénomène ?

Pas de tentative organisée décisive de la part des régulateurs en tout cas, états et autorités de régulation financière, et je vois trois raisons à cela :

- les grands actionnaires, les ultra-riches et surtout les banques ont intérêt à avoir des lobbies qui bloquent toute tentative de réforme coordonnée ;

- les Etats des pays développés (surtout ceux de centre-droit) ont souvent dans le financement de leurs partis dominants ou de coalition les grands actionnaires, des banques et des hommes d'affaires ;

- la mondialisation (chute des barrières douanières, libre circulation du capital) a été promue comme une opportunité de croissance universelle selon la théorie de la concurrence pure et parfaite, mais dans les faits, c'est l'opposé qui s'est produit : elle a enrichi les riches et affamé les pauvres. En effet, même si la concurrence trouve un point d'équilibre, tous les joueurs ne partent pas avec les mêmes atouts.

CFSI : Comment cela se passait-il avant ? Comment les productions des PED se sont-elles retrouvées listées sur les marchés financiers ?

Initialement, la vente était du ressort de l'Etat et donc moins sensible aux variations de cours puisque le prix de vente était fixé de manière indépendante.

Depuis la décolonisation, les PED sont lourdement endettés et quand les accords du Gatt/OMC ont fini de baisser le peu de protections douanières qu'ils avaient, ils étaient emballés (et les dirigeants bien arrosés) de pouvoir vendre leur production sur le circuit international.

Sous couvert d' accords commerciaux devant apporter la prospérité à tous, les pays développés ont pu introduire en bourse les productions des PED, spéculer dessus et au besoin manipuler les cours. Les avantages sont doubles : gagner de l'argent grâce à la spéculation, et utiliser les variations de cours comme un instrument de pression politique.

Notes

1. Voir sur Slate.fr le reportage du jeune photo-reporter français, Robin Tutenges, et son travail sur les luttes et les minorités. https://www.slate.fr/story/205922/reportage-revolte-agriculteurs-indiens-new-delhi-paysans et https://hanslucas.com/rtutenges/photo.

2. Les luttes paysannes et ouvrières face aux défis du XXIe siècle, ouvrage collectif sous la direction de Samir AMIN, 2005, éd. Les Indes savantes.

3. https://viacampesina.org/fr/.

4. Amap : association pour le maintien d’une agriculture paysanne. Des citoyens se regroupent pour passer un accord avec un paysan et lui assurer l’achat de sa production quels que soient les aléas.

5. Terre de liens est un mouvement citoyen qui achète des terres agricoles pour y installer des candidats paysans avec projets en général en lien avec une commercialisation locale. https://terredeliens.org/.

6. https://lessoulevementsdelaterre.org/.

7. https://www.alimenterre.org/volatilite-des-prix-alimentaires-temoignage-d-un-acteur-des-marches-financiers.

8. Entre autres https://solidaritepaysans.org/qui-sommes-nous/l-association-solidarite-paysans, http://occuponsleterrain.be/reseau-de-soutien-a-lagriculture-paysanne-resap/, https://www.jeminstallepaysan.org/accompagnement-adear, https://www.luttespaysannes.be/.

9. Les paysans dans la lutte des classes, de Bernard Lambert, 2003, éd. Centre d’histoire du travail, malheureusement indisponible en attendant une réédition.

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