Réapprendre le métier de paysan

Scoop sur France 3, ou comment des éleveurs redécouvrent le fait qu’une vache est un herbivore et qu’elle aime manger de l’herbe. Tout est à réapprendre dans une agriculture se disant « moderne et performante » mais en fait complètement déracinée. A méditer pour l’après pandémie...

C’est une découverte étonnante pour l’agriculture et l’élevage en particulier.

C’était hier soir sur France 3, dans l’émission « Pièces à conviction »1. L’émission « est partie à la rencontre de ces agriculteurs et agricultrices qui s'essayent à de nouvelles méthodes de culture : une révolution dans ce monde réputé conservateur ». Et de se demander si cette nouvelle agriculture « pourra sauver la planète ».

Dans une des séquences, des éleveurs assistent à une conférence de Jaime Elizondo, agriculteur américain, spécialiste de l’agroforesterie et de l’agriculture « régénérative ». De jeunes éleveurs y découvrent que la vache n’est biologiquement pas faite pour ingurgiter des quantités de soja OGM (voire de farines animales il n’y a pas si longtemps) ou des aliments industriels, mais qu’elle est un herbivore ruminant et qu’elle mange de préférence… de l’herbe. De plus, c’est bon pour la planète et avantageux économiquement selon les calculs même d'un converti récent.

C’est ironique et affligeant à la fois. Qu’un agriculteur du Nouveau Monde, compétent par ailleurs, vienne apprendre à de jeunes éleveurs français ce que leurs ancêtres pratiquaient il n’y a que quelques décennies, juste avant l’industrialisation outrancière de l’agriculture, donne une idée du degré de déviance de notre agriculture.

Comment en est t’on arrivé là ?

Comment l’agriculture moderne a t-elle pu se déraciner avec autant de violence ; comment les agriculteurs de ces dernières décennies ont-ils pu se déconnecter autant de leur environnement social, écologique, perdre leur humanité dans leurs rapports avec leurs animaux et avec les hommes et femmes qu’ils nourrissent.

L’émission a raison de s’intéresser à ceux qui veulent sortir de leur soumission au néo-libéralisme agricole car c’est la seule voie viable. Et ce n’est pas une nouveauté. Beaucoup ont déjà fait cette démarche, dès les années 1970, par réaction justement à cette force de domination qu'est le capitalisme, traduit dans la Politique agricole commune dès sa création. Cette dernière a favorisé l’inflation de la taille des « exploitations » et leur ultra spécialisation ; le gigantisme vorace des coopératives et la soumission à une industrie et une grande distribution, véritable oligarchie de cette branche stratégique du capitalisme mondialisé qu’est l’agro-alimentaire.

Et les nouveaux paysans, néo ruraux ou pas, ont dû, et doivent toujours, se battre face à l’agriculture industrielle et sa représentante, la FNSEA, pour exister. En lobby influent qui se respecte, cette dernière n’a cessé de railler ces paysans, leur indépendance et leurs méthodes alternatives qui ne collaient pas à la politique agricole massivement subventionnée des grandes cultures et des élevages hors-sol.2 Elle a organisé des campagnes de communication pendant longtemps pour décrédibiliser l’agriculture paysanne et BIO et aujourd’hui pour en récupérer l’image positive au profit d’une production industrielle sous couvert d’un label BIO européen dévalorisé ou d’une agriculture dite « raisonnée ». Sans doute par opposition à ses précédentes pratiques irraisonnées mais surtout sans contenu réel puisque sa consommation de pesticides a continué d’exploser.

Mais la nouvelle agriculture paysanne progresse malgré les difficultés. L’une d’elle est la rupture de la transmission du savoir et du lien à la terre, au terroir, avec les anciens. Les nouveaux paysans doivent donc souvent réinventer, ré-expérimenter, pour récupérer ce savoir ancien façonné sur des millénaires, ce qui n’empêche pas de progresser dans leurs pratiques en lien avec quelques scientifiques dédiés et de trop rares études expérimentales. Cette nouvelle/ancienne agriculture est aussi viable économiquement, surtout lorsqu’elle maîtrise le processus de la fourche à l’assiette. Des petites fermes font vivre leurs familles souvent bien mieux que de grands élevages endettés et ne maîtrisant pas leurs prix. Même des micro-fermes en maraîchage et/ou permaculture de moins de deux hectares, peuvent être viables dans ces conditions. A plus grande échelle, des coopératives, là aussi à taille humaine et éthique, voient le jour localement pour collecter des productions de qualité.3

Une performance ?

Dans l’agriculture industrielle, ce terme se traduit exclusivement en chiffres, en rendements, en courbes de prix sur le marché mondial, en contrainte techniciste du vivant, en travail hors-sol.

Dans l’agriculture paysanne, ce terme traduit un travail de précision en coopération avec le vivant, une capacité d’observation de son environnement et de ses animaux, enfin un lien humain tissé autour d’un fil vital : l’alimentation.

Comme quoi, on peut mettre beaucoup de choses différentes derrière un même mot...

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Une petite de fiche didactique pour mieux connaître le travail d’un paysan...

Le principe de base de l’agriculture et de l’élevage paysan et bio est de prendre le fonctionnement d’une ferme de taille humaine dans sa globalité, en harmonie avec son environnement naturel et social, avec une autosuffisance maximum et un objectif de bien-être pour tous, hommes et animaux. L’absence de pesticides ou de traitements allopathiques ne peut être le seul alibi pour se bombarder producteur bio. Le système à privilégier est la polyculture-élevage, qui était la plus pratiquée avant l’industrialisation et la spécialisation. Elle permet des circuits intégrés et adaptés à la taille de la ferme.4

Exemple très résumé : un élevage de chèvres avec transformation à la ferme. La fabrication des fromages produit du petit lait (considéré comme un déchet) qui peut être donné à des porcs de plein air car riches en minéraux et oligo-éléments. Cochons qui peuvent défricher ou retourner une vieille prairie à renouveler (voire le potager pendant l’hiver). Le fumier paillé ou composté du troupeau, accumulé durant l’hiver, est épandu sur les prairies ou les parcelles à céréales qui vont fournir la paille des litières d’hiver etc.

Pour en revenir aux vaches vues sur France 3, ne pas oublier les principes de base :

- La vache est un herbivore ruminant et pour son bien-être elle doit pouvoir déambuler en troupeaux (jouer les tondeuses) de quelques dizaines de bêtes dans des prés pour manger de l’herbe du printemps à l’automne et du foin (herbe sèche) l’hiver.

L’élevage moderne parque des troupeaux de dizaines ─parfois centaines─ de bêtes dans des stabulations, immenses bâtiments industriels. Leur nourriture ? Du soja, souvent OGM, venant par cargos entiers d’Amérique du Sud, d’autres aliments industriels dont il est souvent difficile de connaître la véritable composition, ou encore de l’ensilage pour les laitières, généralement du maïs fermenté, ce qui fait de ces vaches des alcooliques avec un début de cirrhose du foie. Un paramètre tout à fait assumé par le système puisque ces vaches laitières « jetables » font généralement trois ou quatre lactations avant de partir à la « casse ». Ce sont les biftecks de vos supermarchés.

Accessoirement, c’est la raison pour laquelle la majorité des vaches « inventées » pour l’élevage industriel sont privées de leurs cornes (par génétique ou par brûlage quand elle sont très jeunes) ce qui n’étonne plus le public. Cloîtrées dans ces stabulations, elles peuvent en effet se blesser entre elles ou blesser l’éleveur, leur caractère étant altéré par l’enfermement.

- Insérer un élevage dans son environnement réclame un minimum de jugeote. En montagne, la mise en alpage (Alpes) ou en estives (Pyrénées) permet un élevage extensif, à condition d’y remettre des bergers pour cohabiter avec les prédateurs, ours, loup, mais aussi chiens errants. En plaine, et sur des fermes à taille humaine, il faut pratiquer le pâturage tournant, division en petites parcelles pâturées quelques jours avant d’être mises au repos, permettant ainsi leur régénération.

- L’agroforesterie, néologisme qui désigne une pratique ancienne, remise au goût du jour, autant pour l’élevage que pour toutes les cultures. Dans les régions d’élevage, c’est tout simplement le bocage, paysage d’une grande richesse, massacré par le remembrement des années 1970 et suivantes. Les haies et arbres de bordures de champs, réserve de biodiversité, fournissait aussi bois de chauffage, fruits, ombre pour les troupeaux… Le frêne est à ce titre emblématique, véritable trésor pour un paysan : il a une pousse très rapide, un bois d’œuvre de qualité pour l’ébénisterie, un feuillage à l’ombrage généreux fournissant un fourrage abondant les étés de sécheresse.

Le bonheur paysan tient à peu de choses. Seuls les accidents météo et autres calamités promises par le changement climatique, les pollutions de l’agriculture industrielle et les pressions d’une Politique agricole européenne instrument d’une économie néo-libérale peuvent contrarier ce bonheur.

Je ne sais pas si cette nouvelle agriculture paysanne sauvera la planète mais elle est sans aucun doute un instrument efficace pour aller dans la bonne direction.

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Une anecdote...

Lorsque nous nous avions le projet de nous installer comme éleveurs, ma femme et moi, je me souviens de Barthélémy, un vieux paysan de l’Aveyron, qui, à plus de 80 ans, avait conservé six vaches, ses « filles » comme il disait. Chaque hiver, il taillait à la serpette, les haies qu’il avait conservées autour de ses quelques prés fleuris. Au printemps il observait, grognon, la valse bruyante des tracteurs et des épareuses, puis celui des pulvérisateurs de glyphosate, laissant un paysage désolé. Et de ruminer dans sa moustache broussailleuse et libre : « Boulot de feignants ! ». Bio Barthélémy ? « Qu’est-ce que tu me parles de bio. J’ai toujours fait comme ça, comme tous mes aïeux. Pas besoin d’une étiquette. Et pas besoin d’aller voir le banquier, ce voleur. Pas besoin de tous ces appareils qui tombent toujours en panne. Pas besoin de tout ce tralala pour que je prenne soin de mes filles” ! » Il était comme ça, Barthélémy, et il m’a beaucoup appris. C’était il y a une vingtaine d’années.

 

1 : https://www.france.tv/france-3/pieces-a-conviction/

2 : L’Inra, temple de la recherche productiviste, a aussi accompagné ce mouvement de dénigrement avec un rapport critique de la Bio en 2013, très controversé par une partie de ses propres chercheurs élargie à la communauté d’une centaine de scientifiques.

https://reporterre.net/Tempete-a-l-INRA-autour-d-un-rapport-sur-l-agriculture-biologique

3 : Les références en ce sens sont nombreuses et ne peuvent être listées ici. Mais même l’Inra, a fait un petit coming-out et se penche désormais sur le bio. Quelques liens non exhaustifs :

- https://agriculture.gouv.fr/telecharger/44589?token=1b77f624239f962e8e35e6728104d88f

- http://www.leparisien.fr/environnement/le-bio-aussi-efficace-que-les-pesticides-19-08-2018-7857648.php

- https://www.inrae.fr/actualites/ferme-du-bec-hellouin-beaute-rend-productif

- INRAAgroParisTech-mara%C3%Aechage-biologique-permaculturel-et-performance

%C3%A9conomique.pdf

- https://www.insee.fr/fr/statistiques/3280932?sommaire=3280952,

- https://www.fermedubec.com/wp-content/uploads/2017/11/F%C3%A9vrier-2017-rapport-6-Etude-

- http://www.cnrs.fr/fr/lagriculture-biologique-ameliore-les-performances-des-colonies-dabeilles-melliferes

4 : la polyculture-élevage n'est pas toujours possible par exemple en zone de montagne. Les élevages doivent alors créer un lien de proximité avec l'agriculture de plaine proche pour se fournir par exemple en céréales.

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