Les paysans ne sont pas des exploitants agricoles

1.000 tracteurs bloquent le périphérique parisien. Qui sont les manifestants ? Il existe pourtant des paysans heureux qui ne souffrent nullement de l'agribashing, une autre agriculture qui n'est pas en crise parfaitement intégrée dans ses terroirs.

Près de 1.000 tracteurs agricoles ont convergé vers la capitale, annonce avec l’autorité d’un chef de guerre la FNSEA.

Qui sont les manifestants ? Des agriculteurs venus contester les prix trop bas de l’industrie agro-alimentaire (comprenant les méga-coopératives créées par des agriculteurs en grande partie affiliés à la FNSEA) et de la grande distribution qu’ils alimentent de produits industriels de basse qualité dont raffole Edouard Leclerc grand « défenseur du pouvoir d’achat » du peuple des banlieues. Car beaucoup de ces produits ont beau être étiquetés « France », comme aiment le mettre en avant les rois du marketing agricole, la France sait faire aussi bien que ses voisins européens quand il s’agit de produire des poulets de batterie, des porcs en cachots ou des tomates en toc. Ils se lamentent aussi de l’ « agribashing », d’être les mal aimés d’une France qui refuse de prendre une douche aux pesticides plutôt qu’au savon de Marseille ou de se mettre à table sans vraiment savoir ce qu’elle a dans son assiette.

Mais de quels agriculteurs parle t-on ?

A l’origine, il y a des agriculteurs qui sont devenus des exploitants agricoles. Le terme est un peu passé de mode car légèrement péjoratif bien que représentatif de leur exercice du métier. L’exploitant agricole a été créé de toute pièce en même temps que la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) dans les années 1950.

A cette époque, on ne parle plus récoltes mais déjà de « production » dans le sens capitalisme industriel du terme et de « l’obligation » de nourrir la Nation qui était en pénurie alimentaire depuis la guerre mais en excédent de céréales dès 1953. Au début des années 1960, le gouvernement Pompidou, adepte de la modernisation à marche forcée et d’une libéralisation de l’économie, voit poindre le marché commun européen et la nécessité d’une agriculture française qui puisse jouer les gros bras à l’international face aux voisins. Il n’est plus question de nourrir la France et la belle idée d’une « union » européenne faite de coopérations est déjà un ring de compétition. Des lois d’orientation agricole (1960 et 1962) lancent le remembrement, l’abattage des haies, la naissance des coopératives qui vont devenir des entreprises capitalistes comme les autres, la mécanisation, la spécialisation des régions et l’industrialisation à outrance des productions.

Et notre agriculteur, qu’est-il devenu dans tout ça ? Ministres et FNSEA, cogérants de la politique agricole depuis cette époque, se mettent en tête de relooker notre paysan en exploitant agricole, en chef d’entreprise agricole. Il s’est dès lors vu en grenouille paysanne qui allait devenir aussi grosse que le bœuf capitaliste sur le marché, non pas aux bestiaux, mais mondialisé.

Exit le paysan désormais vu comme un rustaud, classé au plus bas de l’échelle sociale. Un paysan dont le bon sens lui commandait de travailler avec son environnement et non pas contre, de nourrir en priorité sa famille, puis les habitants de son « païs », puis les citadins pour les surplus. Il aimait sa terre et la soignait comme ses enfants. Aujourd’hui, l’exploitant agricole toise du haut de son tracteur rutilant et connecté les quelques paysans qui subsistent (surtout s’ils élèvent des chèvres, désignées depuis la « vache du pauvre », pire s’ils sont en bio ou s’il possède moins de cent hectares). Et l’éleveur de poulets en batterie se garde bien de consommer sa production et va acheter son poulet (mais attention ! en Label Rouge) chez E. Leclerc tandis que le céréalier considère son champ comme un simple support minéral et la plante comme un athlète qu’il faut doper pour gagner.

Quelques gagnants et beaucoup de perdants

Seulement voilà, le Grand Marché est une arène et toute compétition à quelques vainqueurs mais une foule de perdants. A ce petit jeu, grands céréaliers, viticulteurs, propriétaires terriens sont les premiers de cordées chouchoutés par notre président, même s’ils peuvent s’enrhumer lorsque les financiers jouent à la loterie avec leurs récoltes et que la bourse tousse ou qu’un Trump éructant et un Xi Jinping massacreurs de Ouïghours décident de s’organiser une bataille commerciale de cour de récré comme s’ils jouaient une partie de Monopoly. Peu importe, ces exploitants là se gavent de la plus grande partie des subventions européennes. Ce qui ne les empêche pas de voter généralement à droite, donc pour un système libéral qui suppose moins d’interventions de l’État et une diminution drastique des subventions à l’économie. Allez comprendre pourquoi ils se battent comme des chiens sur leurs beaux tracteurs pour conserver leurs primes européennes à l’agriculture productiviste. Et ces mêmes se ruent aujourd’hui sur l’agriculture bio industrielle (oui, mais bio… Oui, mais industrielle), pas parce qu’elle peut être une solution à la crise écologique (études à la pelle le confirmant, même de l’INRA), mais bien parce que c’est un bon filon à bénéfices. L’éthique et l’environnement, c’est autre chose et bon pour les « baba cool » de la campagne.

Et puis, il y a les soutiers de cette « Grande agriculture française exportatrice ». Ce sont des petits agriculteurs broyés par ce système faute d’avoir choisi ou eu les moyens de choisir le camp des grands exploitants. Souvent ils se sont transformé en canards qu’on gave sur une courte période avant de leur prélever le foie bien garni et la vie. Ce sont ceux qui s’enferrent dans un de ces systèmes dits « intégrés » dans lequel l’agro-industrie fournit la matière première (exemple les poussins), l’aliment et les intrants produits par le même industriel, le tout avec bénéfice, et qui, en bout de chaîne impose à la baisse les prix d’achat du produit fini. De son côté, l’agriculteur-éleveur, qui travaille sous les instructions précises de l’industriel, s’endette jusqu’au cou pour l’investissement, prend tous les risques, notamment sanitaires ou climatologiques, et n’est plus qu’un sous-traitant hors sol de sa ferme. C’est une ubérisation du métier d’agriculteur et une production qui a plus sa place dans une zone industrielle que dans nos campagnes.

Il y a aussi des jeunes qui ne peuvent s’installer devant le prix prohibitif des terres avalées par les « gros ». Et là de commencer à parler de mon expérience personnelle et des 40 hectares de pâtures à mouton qui étaient à vendre près de chez moi. A 3.500 € l’hectare, prix déjà élevé pour la qualité, un agriculteur en polyculture-élevage bio est candidat à l’achat pour y mettre des vaches à brouter. Jusqu’au moment où un viticulteur cherchant à placer un pactole en bénéfices et primes européennes met 7.000 € par hectare sur la table, le tout pour y semer un maïs gavés aux pesticides et engrais et qui a fini par péricliter sur cette terre ingrate déshydratée par la sécheresse de cet été. Mais peu importe, le peu récolté additionné d’une bonne dose de subventions, voire de calamités agricoles, permettra de garantir le capital placé.

L’agribashing, connais pas

Si je parle avec autant de colère, c’est que je fais partie d’une troisième catégorie d’agriculteurs qui se revendiquent avec fierté paysans. Des paysans qui refusent la caricature qu’on leur colle sur le dos, qui ne retournent pas à la bougie mais qui, tout en cherchant à retrouver des savoir-faire jetés à la poubelle par les exploitants agricoles, explorent de nouvelles techniques, conçoivent de nouveaux outils, développent de nouvelles connaissances et renouent les liens de proximité avec « ceux qui mangent ».

Une autre agriculture © Yves Guillerault Une autre agriculture © Yves Guillerault

Et, s’ils travaillent dur, ils sont des paysans heureux. Si je suis un retraité tout neuf (avec un retraite anémique mais c’est un sujet pour le 5 décembre), si notre installation, avec ma famille, sur un domaine de montagne à l’abandon, a été rude et émaillée de coup durs sur l’élevage, notre santé et d’accidents (on a été très imaginatifs !), nous avons été des paysans heureux. Notre petite ferme de 15 hectares nous faisait vivre : les primes ne représentaient que 9 % de nos ventes et donc, en cas de suppression, on pouvait poursuivre l’activité sans problème. Nous prenions ces dernières comme une aide de la collectivité pour entretenir proprement (en bio) notre partie de paysage, patrimoine commun.

Quant à l’agribashing, connais pas. Malgré tous les aléas, nous avons bénéficié de la solidarité, des encouragements de petits éleveurs du village, de voisins respectueux de notre obstination, d’élus ruraux amoureux de leur coin de montagne, et surtout de clients gourmands, curieux, bienveillants et qui sont devenus, pour beaucoup, des amis. La séparation pour cause de retraite a été parsemée d’étreintes, d’embrassades, de bons vœux mais aussi de quelques larmes et de regrets de ne pas conserver ce lien qui nous rassemblait autour de ce qu’ont bien voulu nous offrir nos animaux (que l’on pouvait nommer par leur nom) vivant à leur rythme naturel et la rude mais magnifique nature qui nous entourait. Et nous faisions de bons produits reconnus aussi parce qu’on aimait les gens à qui on les vendait.

Mais le lien s’est rompu car nous n’avons pas trouvé de relayeurs pour les passeurs que nous voulions être. Oh ! Les candidats n’ont pas manqué. Mais s’il faut être rêveur, utopiste et enthousiaste, voire un peu « ouf » comme on dit aujourd’hui, pour se lancer, la vie d’éleveur-laitier-fromager-vendeur de montagne n’en ai pas moins âpre et monacale et ne ressemble en rien aux scènes les plus enjouées de La petite maison dans la prairie (Ça, c’est pas d’aujourd’hui). Alors, quand une des questions posées par nos visiteurs-candidats en fin d’entretien est : « comment faites-vous pour prendre vos week-end ou des vacances », les bras nous en tombent. Nous laissons finalement nos terres à un jeune charpentier-paysan (un pluri-actif comme beaucoup d’éleveurs de montagne) avec l’espoir qu’il laisse de côté les bidons de glyphosate.

Cela ne doit pas empêcher de voir, de découvrir ces nouveaux paysans qui reconstituent un peu partout dans nos campagnes des îlots de vie, des maraîchers qui vous transforment un potager en tableau de Monet, des éleveurs conteurs d’histoires de bêtes, des paysans boulanger qui font chanter la croûte du pain. Pas de marketing chez eux, juste un amour du métier, un respect de leur environnement, un désir de liens humains.

Allez à leur rencontre, sur leurs fermes, sur les marchés, dans les Amap. Vous les croiserez aussi dans les cafés citoyens, les Groupements de l’agriculture biologique (GAB) et toutes sortes d’associations de défense des semences, des légumes et des races anciennes, de débats entre un monde agricole devenu mortifère et ces nouveaux semeurs de vie.

Yves Guillerault

Paysan et journaliste, à moins que ce ne soit le contraire

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