Le cochon n'est pas un animal

Pour nos parlementaires, un cochon séquestré sur caillebotis dans un hangar n'est pas un animal digne d'être protégé. C'est pourquoi ils proposent une loi contre la maltraitance animale qui oublie la grande majorité des animaux (sur)vivant sur notre territoire dans des conditions indignes. Ces élus, issus des plus beaux élevages politiciens, auraient-ils peur de tomber dans l'« agribashing » ?

Que nos parlementaires et la FNSEA se rassurent et que la cellule demeter1 de la gendarmerie nationale ne se dérange pas : ce billet n'est pas de l'agribashing2 puisque l'élevage industriel n'est pas de l'élevage mais une industrie concentrationnaire de production de viande et dérivés. J'ai été éleveur et je ne me trouve aucun point commun avec les sous-traitants de l'industrie agro-alimentaire qui incarcèrent des millions d'animaux, loin de conditions de vie dignes et favorables à leur épanouissement.

Dès lors, comment est-il possible qu'un projet de loi sur la maltraitance animale « oublie » la grande majorité des animaux présents sur notre territoire ? Ce projet de loi ne devrait en effet concerner qu'environ 77 millions3 d'animaux de compagnie, poissons rouges y compris, et quelques dizaines de milliers de « sauvages » dans les cirques, parcs zoologiques et autres delphinariums. L'élevage, quant à lui, représente environ 244 millions de têtes4, toutes catégories confondues (hors équidés), dont la grande majorité vit confinée dans des conditions de coercition digne de la maltraitance.

Porc basque © Yves Guillerault Porc basque © Yves Guillerault

A titre d'exemple, 95% des 14 millions de porcs français vivent sur caillebotis sans accès à l'extérieur5. Selon le lobby du porc industriel, « Le porc est un animal qui aime la propreté : l'élevage sur caillebotis répond à ce besoin ». Un raisonnement qui utilise des éléments de langage du lobby industriel et qui confine à la désinformation.

En tant qu'ancien éleveur de porcs de races anciennes (gascon, basque), j'ai pu constater que ces cochons, doux de caractère, gardent un instinct de « propreté » en allant déféquer à distance de leur cabane et de leur litière lorsqu'ils sont élevés en extérieur en pré et sous-bois. Ce qui est beaucoup moins vrai pour les races spécifiquement créées pour l'industrie. Mais surtout, les cochons aiment par dessus tout pouvoir fouir la terre pour y trouver une partie de leur nourriture et se muscler, se dissimuler dans la paille de leur litière ou les buissons et fougères, se rouler dans la boue pour se protéger des parasites et de la chaleur. Autant de comportements et de conditions de bien-être que les porcs ne peuvent assouvir dans des cellules minuscules sur caillebotis. Et il faut bien reconnaître que ces races industrielles ont perdu la plupart de leurs comportements naturels et sont complètement inadaptées à un élevage naturel.6

Mais si dans le cochon (mort), tout est bon et que la charcutaille orne généreusement les tables des clubs parlementaires, cibles des lobbyistes (ce qui n'a pas échappé à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP)), il semble que pour nos députés et sénateurs, le cochon vivant ne soit pas digne d'être aussi bien traité qu'un poisson rouge ou un cochon d'inde. Un « Club des amis du cochon », qui regroupe des dizaines de parlementaires, a pourtant été créé en 2004. Il faut juste savoir qu'il l'a été par une agence de lobbying, Com'Publics, sous la houlette du président de la Fédération nationale porcine de l'époque, Jacques Lemaître. L'intitulé n'aurait-il pas dû être alors le « Club des amis du cochon industriel » ? Nombre de parlementaires n'hésitent pas non plus à faire les mariolles8 dans différentes confréries gastronomiques et aiment s'afficher comme des bons vivants, enracinés dans leur territoire (où sont mes bottes?), même si on n'y voit quasiment plus de cochons courir dans les prés et les bois, ni même dans les soues des fermes. Rappelons aussi que l'élevage de porcs en batterie, intensif, industriel est en grande partie à l'origine des marées d'algues vertes bretonnes par les quantités astronomiques de lisier produites et épandues. Mais il semble que nos parlementaires soient plus attentifs aux amabilités des lobbyistes qu'aux couinements de détresse des cochons incarcérés.

L'exemple du cochon vaut pour toutes les races d'élevage victimes de maltraitance industrielle.

Porc gascon © Yves Guillerault Porc gascon © Yves Guillerault

 

1. La FNSEA a réussi, avec la bénédiction du gouvernement, à institutionnaliser la notion très vague et extensive d' « agribashing » en signant une convention avec la gendarmerie nationale, créant la cellule Demeter, qui permet de ficher et réprimer toute velléité de contestation des militants et associations écologistes.

2. Ce terme d'« agribashing » a été inventé par un lobbyiste propagandiste de l'ultra-libéralisme, diffusant un discours anti écologie et pro agriculture industrielle, Gil Rivière-Wekstein, créateur de La Lettre agriculture et environnement et du site associé. Le terme et le discours ont été repris avec enthousiasme par la FNSEA comme un contre feux aux critiques de plus en plus prégnantes de la société et aux scandales liés à l'élevage industriel.

3. La dernière enquête Facco/Kantar-TNS date de 2018.

4. Chiffres 2018 : https://agriculture.gouv.fr/infographie-lelevage-francais.

5. Dixit le site officiel du lobby du porc, www.leporc.com/elevage/les-differents-systemes.html.

6. Chose que j'ai pu vérifier en ayant recueilli une fois quelques porcs de races industrielles.

7. http://www.compublics.com/bonjour-veaux-vaches-cochons-couvees-les-deux-premiers-thinkdo-tanks-de-compublics-au-service-de.

8. Expression sans doute née de Dominique Gaye Mariolle ou Gaye-Mariole (1767-1818), né en Bigorre, soldat de Napoléon qui présenta les armes avec un... canon de 4 pouce en lieu et place du fusil réglementaire. Ce dont Bonaparte ne lui aurait pas tenu rigueur puisqu'il avait sauvé les fesses impériales lors de la bataille du pont d'Arcole en 1796.

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