L’agribashing, une construction de lobby

L’agriculture industrielle crie à la maltraitance (agribashing). Les actions discutables de certains militants ne doivent pas faire oublier qu’une proportion importante de la population ne supporte plus les scandales sanitaires, les intoxications aux pesticides jusque dans leurs maisons et la maltraitance des animaux. Tandis que des paysans heureux éclosent à nouveau un peu partout.

Au risque de me répéter suite à un premier billet en novembre dernier, je récidive à l’occasion de la grand’ messe du Salon de l’Agriculture et face à l’offensive médiatique et au pouvoir hégémonique des tenanciers de l’agriculture productiviste, industrielle et aliénante : FNSEA, lobby agro-industriel, coopératives pantagruéliques mais aussi politiques et ministres… Car tous les gouvernements, quelle que soit la couleur politique, ont cogéré le secteur avec la FNSEA, et l'ont couvé parce que positif dans le tableau exportation de l’économie mondialisée et force politique dans les territoires. Mais cette agriculture mortifère geint en se disant victime d’« agribashing », terme inventé en 2016 par un lobbyiste et communicant1, conseil de grosses structures agricoles, terme repris à la volée par la FNSEA en 2018 et qui en a fait un objet de communication gagnant en l'institutionnalisant 2. Bien commode pour adopter une position victimaire et occulter les dégâts sociaux et environnementaux de sa politique.

Car cette agriculture dépeinte comme « martyrisée » recouvre des réalités sociales bien différentes et ignore royalement une agriculture émergente de paysans, certes minoritaire, mais ô combien vivante et en pleine progression.

L’agriculture industrielle, y compris la BIO spécialisée à grand échelle, c’est :

- De grands propriétaires terriens, céréaliers, financiers, fonds d’investissements, qui s’approprient et spéculent sur un bien commun, confisquent une grande partie des subventions de la PAC (mais se revendiquent et votent libéral) et y implantent des monocultures à forte valeur subventionnable ou permettant une spéculation sur les marchés mondiaux. Les "fermes" des mille vaches font partie de ce tableau.

- Des agriculteurs de taille moyenne ou modeste qui se sont laissés prendre au mirage du capitalisme longtemps vendu par le Crédit agricole3 et qui sont aujourd’hui perclus de dettes, soumis aux lois d’un marché dans lequel ils ne font pas le poids et perfusés aux subventions publiques (PAC) sans lesquelles ils ne pourraient survivre. Ils ont longtemps cru pouvoir s’en sortir et quand ils n’y croient plus...

- Des « soutiers », des sous traitants des propriétaires cités précédemment ou des gigantesques coopératives qui jouent dans la cour des grandes multinationales. Des agriculteurs ubérisés qui supportent seuls investissements et risques tout en devenant de simples exécutants de l’industrie agro-alimentaire qui fournit ordres et intrants, dicte les prix. Ceux-là aussi sont essorés jusqu’à épuisement.

Faire taire la contestation

Hors, derrière un supposé agribashing généralisé, se cachent également des réalités très diverses, comme le fourre-tout de la lettre de mission (co-rédigée avec la FNSEA 4) de la cellule militaire Demeter chargée de mettre au pas autant les mafieux responsables de vols dans les fermes que les riverains protestant contre les agressions aux pesticides. Mais si l’on prend l’exemple des vols sur les exploitations, s’ils sont souvent le fait de réseaux délinquants structurés attirés par la technologie coûteuse des matériels des exploitations , ils sont aussi le fait d’autres agriculteurs à l’image de ce qui se passe chez les ostréiculteurs.

Mettre dans le même viseur des gendarmes dénigrement systématique d’une profession très hétérogène et contestation d’une certaine forme nocive (nocivité sociale, écologique et sanitaire) d’agriculture est pratique pour éteindre toute contestation.

Or cette contestation légitime vient :

- de riverains et de collectifs suffoquant sous les nuages de pesticides ;

- d’association environnementales tentant de freiner les dégâts écologiques ;

- d’organisation d’apiculteurs (eux-mêmes pouvant être considérés comme agriculteurs) qui ramassent les cadavres d’abeilles intoxiquées à la pelle ;

- d’organisations de consommateurs qui dénoncent des scandales sanitaires et des matières premières assaisonnées aux pesticides, antibiotiques et autres douceurs ;

- d’associations de la cause animale qui mettent à jour des situations intolérables (inhumaines?) dans les univers concentrationnaires d’élevage ou d’abattage industriels des animaux de ferme.

Il n’est pas ici question de cautionner les actions violentes de militants antispécistes ou végans qui défendent une idéologie. L’élevage industriel est bien une abomination, un univers aliénant pour les hommes et femmes qui y travaillent et les animaux qui y sont enfermés. Mais l’Homme ne peut être une espèce hors sol. Il est un élément consubstantiel de Mère Nature même s’il la combat et tente de la dominer depuis qu’il la cultive.

Si on veut un paysan (pas un exploitant agricole5) en lien avec son environnement, alors il est indissociable de l’élevage. C’est vrai historiquement puisque cultures et élevage vont de pair depuis 10 à 12 000 ans, et que dans certaine régions seul l’élevage extensif est possible pour survivre comme en Asie centrale ou dans les régions montagneuses européennes. C’est vrai aussi parce que la forme la plus aboutie de l’agriculture, la plus féconde et la plus inclusive, environnementalement parlant, c’est la polyculture-élevage à taille humaine, en harmonie avec son terroir, celle qui prévalait avant l’industrialisation et qui tente se refaire une place. Elle présente un cercle vertueux à plus d’un titre : proximité et dimension humaine, fertilisation naturelle par l’élevage, autonomie par les céréales cultivées et le foin récolté, entretien des paysages, génératrice d’emplois.

Cette agriculture, je l’ai vécue pendant plus de vingt ans : une ferme de 15 hectares de prairies et de bois en montagne ; une cinquantaine de chèvres à la traite avec transformation sur place. Le petit lait issu de cette dernière sert à nourrir (mélangé à du son de céréales bio, reliquat d’un paysan boulanger) des porcs gascons de plein air qui défrichent certaines parcelles tout en les fumant. Des juments et une ânesse nettoient les pâtures en pente après les chèvres et le foin récolté nourrit le troupeau durant l’hiver . Les chèvres rentrent à la chèvrerie tous les soirs et le fumier bien paillé sert de fertilisant sur les prés à foin. Seules les céréales viennent de producteurs de la plaine. Fromages et viande de porc sont commercialisés en direct dans un rayon de 170 km autour du lieu de production. Enfin notre famille disposait d’un revenu, stable les dernières années, de 3 000 € mensuels non dépendant des primes PAC (9 % du chiffre d’affaires). En prime, nous bénéficions de la reconnaissance, des encouragements et de la chaleur de nos amis-clients. Sans occulter la pénibilité du travail (nous consacrions une bonne partie de nos revenus à son amélioration) ; les années de galères liées aux aléas du métier, aux accidents ; les affres administratives et bancaires, nous avons été des paysans comblés. Pas des exploitants agricoles prisonniers d’un système ni des rêveurs de la Petite maison dans la prairie, simplement des paysans libres.

P.S. : Dans un prochain billet, je reviendrai sur cette autre paysannerie, moquée voire méprisée par la FNSEA, occultée par sa communication agressive, mais qui travaille dur, qui soigne ses terroirs, est aimée des citoyens et consomm’acteurs et est dynamique à l’exemple du plus ancien marché BIO de France.

 A LIRE : Cause animale, cause paysanne — Défaire les idées reçues, propositions et paroles paysannes, de la Confédération paysanne, aux éditions Utopia, 208 p., 12 euros. Présentation sur https://reporterre.net/Contre-l-agroindustrie-recueil-de-paroles-paysannes

1 : le site agriculture&environnement est propriété d’une société de conseil auprès de structures du milieu agro-industriel, Amos prospective, dirigée par Gil Rivière-Wekstein, polémiste s’attaquant systématiquement à tous ceux qui remettent en cause l’agriculture industrielle, les pesticides, les OGM… Il a été condamné le 6 mars 2017 par la Chambre correctionnelle d'Orléans (confirmé en appel) à 750 euros d'amende et 2 500 euros de dommages et intérêts pour diffamation publique envers un chercheur du CNRS, fer de lance de l’alerte sur les pesticides tueurs d’abeilles. Dans un édito paru en 2006, il avait mis en doute les diplômes de ce chercheur, technique de dénigrement utilisée par les lobbies.

2 : https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/02/13/agribashing-un-levier-d-influence-pour-une-partie-du-monde-agricole_6029444_3244.html

3 : jusqu’en 1990, le Crédit agricole avait le monopole des prêts bonifiés agricoles.

4 : https://charliehebdo.fr/2019/12/ecologie/cellule-demeter-fliquer-opposants-lagriculture-intensive/, https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/02/13/enquete-sur-demeter-la-cellule-de-surveillance-contestee-des-campagnes_6029381_3244.html, https://www.liberation.fr/france/2020/01/27/agribashing-la-cellule-demeter-fait-un-usage-deguise-de-la-censure_1773630.

5 : le terme d’exploitant agricole est de moins en moins employé dans la communication de la FNSEA car à connotation productiviste trop marquée. Elle préfère revenir à la qualification d’« agriculteur-qui-nourrit-la-planète-et-victime-des-mauvaises-langues-de-l’agribashing ».

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