Les tombeaux de notre civilisation

Notre civilisation multiplie les mausolées témoins de sa folie dévorante pour le « progrès » technique et de son autodafé de la vie terrienne. Les archéologues du futur, pour peu qu'ils existeront, se poseront bien des questions sur leurs ancêtres.

Fossile daté du XXIème siècle © SpArtS Gallery Fossile daté du XXIème siècle © SpArtS Gallery

Napoléon, et à sa suite des milliers de touristes bedonnants, appareil photo rebondissant, ont admiré et admirent encore les pyramides millénaires d'Égypte, sépultures des pharaons (et des milliers de petites mains qui s'y sont tuées à la tâche). Le Taj Mahal, vieux de près de quatre siècles, est une merveille architecturale témoin d'un amour impérial moghol et défunt.

Et dans quelques siècles ou millénaires ? Si quelque archéologue subsiste (moins sûr pour les touristes), les tombeaux de notre civilisation seront innombrables mais sans doute moins auréolés de magie romantique. Notre civilisation multiplie les mausolées dédiés aux flux inextinguibles de ses inventions, symboles de sa soif ad libitum d'objets aussi hétéroclites qu'inutiles pour sa survie, une sorte de dipsomanie, impulsion morbide à consommer énergie et ressources au goulot d'un pseudo progrès.

Nécropole du progrès © Gauthier V. Nécropole du progrès © Gauthier V.

Dans un futur lointain, les ressources de nos descendants se trouveront sans doute dans les immenses décharges de notre présent et les humanoïdes d'alors, furent-ils munis d'une lampe à huile, n'auront qu'à gratter un peu pour trouver en tout endroit d'une planète débarrassée de ses glaces, une foultitude de particules de plastique. Peut-être sera-ce leur or multicolore. Pas besoin de forages onéreux, l'océan déposera cette manne sur toutes les plages du monde, plages qui auront migré à l'intérieur des terres. Si la décharge de Ghazipur près de Delhi en Inde vient d'ores et déjà de dépasser les 73 mètres de hauteur du Taj Mahal,1 dans quelques siècles, ce ne seront plus seulement les pauvres d'Inde (ou de Manille...) qui vivront sur nos ordures mais la quasi totalité de ce qui restera d'Humanité.

Idole © Gazome Idole © Gazome

Les tombes seront parfois invisibles parce que les stèles qui indiquaient leur emplacement auront été rongées par la rouille ou les tempêtes. L'Indiana Jones du futur aura sans doute moins de chances de s'en sortir que notre héros de Hollywood s'il tombe par un malheureux hasard sur l'entrée du caveau de Bure. Il sera probablement aussi dubitatif que le jeune Marcel Ravidiat et ses camarades devant l'entrée de Lascaut en 1940. Mais ce sera son ultime exploration, les "trésors" de Bure ne lui pardonneront pas son intrusion et notre archéologue téméraire n'aura pas le temps de méditer sur l'irresponsabilité des fossoyeurs du passé.

L'exploration des cénotaphes de Fukushima, Tchernobyl et autres monstres radioactifs, même mangés par la végétation, sera tout aussi périlleuse et si quelques enfants les prennent pour terrain de jeu, ils ressembleront peut-être aux noirs et difformes personnages de Franquin dans Idées noires.

Mausolée de notre civilisation © Daniel Bracchetti Mausolée de notre civilisation © Daniel Bracchetti

Lorsque nos descendants paléontologues identifieront la pandémie de la Covid-19 ayant décimé un ou deux millions de terriens, feront-ils le rapprochement avec les cimetières d'A380 et autres aéronefs cloués au sol 2, et les carcasses de paquebots abandonnés par les malades 3 et engloutis par la montée des eaux. Lorsque les archéologues trouveront par milliards dans des décharges nos smartphones 4G victimes de la 5G, en déduiront-ils l'engrenage sociétal de dévotion à la technique, à la consommation et à la croissance qui les a mené à leur perte ? Le terme de « progrès » aura t-il pour eux la même signification ?

Lorsqu'ils analyseront les terres stérilisées par l'empire Bayer-Monsanto and Co, labourées jusqu'à épuisement par leurs serfs, nous en voudront-ils pour ces mortelles destructions ?

Comment analyseront-ils la sixième extinction de masse du monde vivant ; la disparition des banquise et glaciers ; l'engloutissement océanique de toutes ces villes côtières ; la trace de ce qui ressemblera à des routes migratoires massives semées de cadavres fossilisés et de tombes sommaires ?

Sans doute auront-ils aussi à étudier d'innombrables ruines et fosses communes résultant de multiples conflits passés pour s'approprier les ressources de plus en plus rares en eau, en terres arables, en reliquats de vies végétales et animales.

Dans quelques siècles, la terre sera t-elle le paradis riant promis par Google, Mark Zukerberg ou Elon Musk4 ? Ou ne sera t-elle qu'une vaste nécropole dédiée à notre civilisation mortifère ?

Demandez à l'archéologue du futur...

Mortel © Thierry Llansades Mortel © Thierry Llansades

 

1 : https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/pollution/a-new-delhi-une-montagne-de-dechets-haute-comme-le-taj-mahal_134199

2 : https://www.lesechos.fr/industrie-services/air-defense/coronavirus-3200-avions-a-mettre-a-la-casse-1199713

3 : https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/saint-nazaire-44600/covid-19-les-premiers-paquebots-de-croisiere-partent-a-la-casse-6896290 et

https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/08/16/avec-la-crise-sanitaire-de-plus-en-plus-de-paquebots-sont-promis-a-la-demolition_6049051_3234.html

4 : Elon Musk est un mauvais exemple puisqu'il a déjà fait une croix sur l'avenir des terriens et prépare un véhicule interplanétaire de sauvetage (de sa petite personne) pour aller se réfugier sur Mars avec quelques amis milliardaires. Il y a déjà expédié sa Tesla perso.

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