Panique chez les vautours

La forteresse dorée du monde de la finance vient d’être ébranlée par une attaque surprise du petit peuple des réseaux sociaux. La force de millions de petits porteurs a mis au tapis des fonds vautours spéculant sur la faillite d’entreprises et de leurs salariés. Rêvons d’un soulèvement généralisé contre cette caste de nantis, d’une offensive sur leurs cassettes aux service des démunis…

Voilà une info qui ne fait pas la une des médias envahis de coronavirus, mais qui a mis en panique une petite caste qui se croyait hors d’atteinte des miasmes covidés du petit peuple. Je veux parler des traders et autres fines lames du monde de la finance et en particulier des fonds spéculatifs ou hedges funds comme on dit chez eux. Ces bandits de grands chemins financiers se sont eux-mêmes fait dépouiller d’un magot de plus de soixante-dix milliards de dollars par un raid de petits porteurs, des amateurs.

Ces fonds s’attaquent à des entreprises en difficulté (ce qui n’est pas rare en ces temps de pandémie) mais pas condamnées. L’une des cibles de la semaine était un groupe chéri des joueurs vidéo, qui s’amusent aussi à jouer les petits actionnaires. GameStop est un groupe qui détient notamment la chaîne de magasins de jeux vidéos Micromania en France. Résumé, le hold-up se déroule ainsi : les traders « empruntent » (donc ne les achètent pas) des actions de cette société dont le cours est déprimé, d’ainsi faire remonter leur cours, de les pré-vendre au plus haut à des gogos, puis de laisser retomber brutalement le soufflet avant de racheter les actions au premier prêteur pour les fournir aux gogos précités. Ce genre de Yo-yo spéculatif n’aide évidemment pas l’entreprise à se sortir des difficultés, ce qui est le moindre des soucis de ces « chevaliers » de la bourse derrière leurs écrans.

Mais ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est la force des réseaux sociaux et la révolte d’une communauté de fans. Les membres de ces réseaux sont capables de répandre mondialement les plus insondables crétineries (voir le succès de Qanon ou des "platistes") mais ils peuvent aussi faire preuve de ruse en utilisant ici les armes des gangs de la spéculation. Ils se sont passé le mot sur un des forums de Reddit (WallStreetBets) et ont acheté par petite quantité mais multiplié par des centaines de milliers de membres, des actions de GameStop, faisant s’envoler son cours en bourse alors que les spéculateurs étaient dans l’attente de la baisse pour racheter à bas prix les actions qu’ils avaient empruntées. Panique à bord et reventes à perte et au bout, plus de soixante-dix milliards de pertes. Certains fonds y ont donc perdu gros. Et la riposte des traders a été tout en finesse : ils ont changé les règles du jeu et bloqué l’accès de ces petits joueurs (pour ne pas dire emmerdeurs) aux plateformes boursières accessibles aux « amateurs ». C’est tout juste s’ils ne demandent pas l’aide publique pour éponger leurs pertes.

Cynisme et vénalité des fonds spéculatifs

Pour le commun des mortels, ce monde de la finance est une sorte de couche sociale stratosphérique inaccessible, une caste de joueurs très techniques qui manipulent des algorithmes très complexes, qui jonglent avec des milliards qu’ils ne possèdent pas, mais surtout qui n’hésitent pas à parier sur l’effondrement d’entreprises bien réelles, quitte à leur donner le coup de pouce fatal. Pour eux, les entreprises qu’ils attaquent ne sont que chiffres et courbes, promesses de gains faciles sur des écrans d’ordinateurs, sans autre considération pour les gens qui y travaillent, le but étant exclusivement ramasser le magot pour flamber de New-York à la City de Londres, puis jouer à nouveau.

Les termes sont crus mais pas caricaturaux. Le cynisme et la vénalité sont leur principal moteur. « Les hedge funds se jettent sur les marchés et les entreprises malades du coronavirus. Certains achètent à bas prix des actions massacrées. D'autres misent sur la faillite des sociétés les plus fragiles financièrement », constatait déjà Capital (journal qui ne peut être qualifié de gauchiste) le 27 mars dernier, en pleine première vague de Covid-19.1

Depuis la libéralisation outrancière qui leur a été accordée durant l’ère Thatcher/Reagan, les financiers se sont construit un monde à part de l’économie réelle et ont bien évidemment combattu toutes les digues, toutes les réglementations étatiques pouvant ne serait-ce que ralentir leurs appétits. Ils ont d’ailleurs financer la campagne pour le Brexit dans l’optique de s’affranchir de nouvelles règles que l’Europe s’apprêtait à mettre en place.2 Les raids barbares de ces fonds « vautours »3 se font donc aux frontières de la légalité, frontières qu’ils contribuent à toujours repousser plus loin. Les patrons les plus connus de Goldman Sachs, BNP Paribas, Blacrock… ont table ouverte chez les dirigeants du Monde, lorsqu’ils n’y placent pas directement leurs pions comme à la commission européenne ou à l’Elysée. D’autres moins connus n’en ont pas moins une influence certaine sur les bulles qui se créent et éclatent parfois en crise. Leurs raids sont d’autant plus facilités que la sphère financière est abreuvée d’argent facile et quasi gratuit par les banques centrales occidentales depuis 2008, en récompense d’avoir mis à terre une grande partie de l’économie mondiale.

Message politique

Et qu’on ne m’oppose pas les petits porteurs qui seraient floués lorsque la Bourse connaît de tels soubresauts. La plupart du temps, ils sont déjà roulés dans la farine par les conseils d’administration des multinationales, notamment lorsqu’il y a augmentations de capital ou OPA. Ils sont méprisés par les pros des hautes sphères de la finance, qui font de la rétention d’information, ces derniers étant assez roués pour pratiquer le délit d’initié et l’évasion fiscale au nez et à la barbe des états et de leurs autorités de régulation. Qu’on ne crie pas non plus à l’assassinat des retraités américains bénéficiaires de fonds de pension, fonds qui jouent au casino des hedges funds les cotisations qui leurs sont confiées. Cela ne fait que prouver la nécessité d’un système par répartition solidaire. Arrêtons de pleurer et menons le combat. Surtout que cette affaire est la démonstration que le nombre et la solidarité peuvent vaincre.

Certes, beaucoup de ces activistes de réseaux ont empoché leurs gains avec la joie de toucher du bout d’un ongle le statut de capitaliste, de la "haute" comme aurait dit Michel Audiard. Mais une partie des membres de WallStreetBets revendique un message politique en retournant les armes de ces fonds spéculatifs contre eux. Les Bourses et des politiciens américains ont d'ailleur vu le danger et tenu à réagir très vite pour endiguer toute inflation du mouvement. Pour Alexandre Baradez, responsable des analyses économiques pour le cabinet de conseil financier IG interrogé par France24.com,4 « les posts sur Reddit et les quelques interviews accordées par certains de ces investisseurs donnent l’impression que ¨c’est l’expression d’une crise sociétale plus profonde, avec des individus ayant subi le contrecoup économique de la crise qui veulent s’en prendre à l’establishment financier symbolisé par les fonds spéculatifs¨. » Ce que le média traduit par « une sorte de redite à l’heure de Reddit de la volonté d’un tiers état financier qui veut abolir les privilèges de la noblesse de la Bourse ».

Alors oui, rêvons d’une révolte encore plus massive qui rendrait à la société de l’économie réelle cet argent qui ne contribue qu’à grossir les plus grandes fortunes sans pour autant qu’elles participent au bien être de tous. Rêvons d’un raid populaire sur les cassettes de ces avares pour soulager les plus démunis du monde réel. Libérons nous de cette domination.

 

1. https://www.capital.fr/entreprises-marches/les-fonds-speculatifs-veulent-profiter-de-la-deroute-des-entreprises-fragilisees-1365941.

2. https://www.mediapart.fr/journal/international/160121/le-brexit-signe-avant-coureur-de-la-fin-du-neoliberalisme.

3. C’est en fait faire insulte aux vrais vautours qui ont une réelle utilité dans la chaîne du vivant, en particulier pour la santé des hommes puisqu’ils éliminent les cadavres d’animaux en putréfaction, sources de maladies.

4. https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20210129-affaire-gamestop-l-empire-wall-street-cherche-sa-contre-attaque.

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