C’est un marronnier de fin décembre, l’heure de faire les comptes. Et ils ne sont pas brillants pour l’humanité dans son ensemble, pour la société française en particulier. La colonne « passif » mériterait un livre comptable en au moins dix volumes.
Résumons les grandes lignes, qui seront à reporter sur les comptes 2026, sans doute en s’aggravant :
‒ C’est la marée montante ‒ qui pourrait bien se transformer en raz-de-marée à court terme ‒ des néo-fascismes, avec cette particularité qu’ils prennent des démocraties affaiblies pour marche-pied (botte ?). Pour la première fois depuis plus de vingt ans, il y a plus d’autocraties et dictatures (91) dans le monde que de démocraties (88), même imparfaites, comme le montre le rapport annuel de l’institut de recherche indépendant V-DEM.1 Les discours de haine qui les accompagnent prennent une ampleur inédite sur les réseaux asociaux.
‒ La liberté d’expression devient un objet idéologique chargé de colporter des informations vérolées, autrement désignées fake news, de la propagande négationniste des sciences et de la raison, des messages discriminatoires, promouvant la phobie de toutes les différences, exacerbant les nationalismes.
‒ Une frontière, c’est comme un filet de tennis, ça sert à s’envoyer des balles et des bombes… pardon, des aces, par-dessus. Désormais, c’est « remparts et bouches à feu ». Aux orties les accords de désarmement nucléaire, les nouveaux leaders exhibent leurs plus gros missiles et le complexe militaro-industriel fait preuve d’une créativité sans limite sur argent public.
‒ Impérialisme et néo-colonialisme retrouvent une nouvelle fraîcheur, de manière détonante sur le front est de l’Europe, en Palestine, en mer de Chine… de manière plus sournoise via la corruption, le chantage géostratégique et le commerce déséquilibré.
‒ Dans une grande partie du monde, la marée descendante de la dénatalité 2 est en train de transformer certains pays avancés en Ehpad géants. Outre les conséquences économiques, serait-ce le signe d’une amorce de déclin de l’humanité ? Les pays pauvres, faute de choix, pourraient fournir une immigration salvatrice. Mais n’en parlez pas aux fachos : le déclin, peut-être, mais « entre nous ».
‒ L’homme, qui se définit comme étant un animal intelligent, s’est cru malin en inventant une intelligence supplétive, artificielle et générative, capable de piller la totalité de nos connaissances et créations, de nous dépouiller de nos métiers, de priver notre jeunesse de son imagination, de vampiriser la planète, ses ressources en terres rares, en eau et en énergie, de se transformer en outil performant de propagande asservissante. Nous sommes désormais en compétition avec elle, du moins avec ses créateurs et propriétaires, transhumanistes avides de pouvoir.
‒ Expérience de chimie amusante, fabriquez de l’encre qui disparaît (voir ici). Puis écrivez lois, décrets et autres programmes politiques qui concernent l’assurance-vie de l’Humanité, la sauvegarde de sa biosphère. C’est ce qui transmue les COP en fiascos (avec l’aide des lobbies pétroliers) et dissout les timides mesures écologiques dans le marigot capitaliste et nationaliste (avec l’aide des droites et extrêmes droites). Trump, von der Leyen, Pouyanné… ont les mêmes stylos plume de luxe. Autre effacement, les écologistes et les humanistes sont des espèces en grave danger de disparition.
‒ Conséquence du point précédent, nous sommes soumis à une lente montée de la température de cuisson par un climat pris de convulsions dévastatrices. La tonte de pelouse à Noël devient un nouveau rite tandis que l’Arabie Saoudite crée une station de ski en plein cagnard. Les enfants du désert né en 2026 skieront quand les mêmes petits Français n'auront jamais connu les courses de luge au milieu du village ou de la cité. Tous les continents, les contrées les plus reculées, connaissent une augmentation des fléaux climatiques et écologiques, il n’y aura bientôt plus de refuges, hormis quelques bunkers d’ultra-riches qui n’auront plus d’autre choix que la consanguinité.
‒ Autre expérience de chimie, pas amusante du tout : nos corps, nos enfants, notre nourriture, notre eau, nos océans, nos champs… jusqu’au moindre petit recoin de notre planète, ont été contaminés par la très dynamique industrie chimico-plastico-pétrolière. On en respire, on en mange, on en boit jusqu’à métastaser nos tumeurs.
‒ Les droits humains se résument de plus en plus à… une suppression ou une absence de droits. Les femmes sont claquemurées en Afghanistan quand elles ne sont pas assassinées (161 féminicides en France au 27 décembre, une toutes les dix minutes dans le monde, en majorité tuées par des mâles sûrs de leur bon droit). Les enfants sont pris en otage (Hamas, Boko Haram…), asservis (Chine, République démocratique du Congo…), assassinés (toutes les guerres) et violés (réseaux de pédopornographie). Les journalistes sont pourchassés (partout où ils gênent un pouvoir), emprisonnés (Christophe Gleize en Algérie, Olga Komleva en Russie…), assassinés (Gaza, Russie…). Liste non exhaustive.
‒ Partout encore, les droits et protections sociales, plus largement les communs, sont dépecés et vendus au privé, au nom d’un libre marché cornaqué par les élites capitalistes. Les plus modestes en restent sur le carreau. Parallèlement, les exclusions et haines de l’Autre ne trouvent plus de limites dans l’espace physique et virtuel.
‒ Le grand capitalisme a réussi la plus grande opération d’asservissement de son histoire, celui de la dette (privée ou souveraine), dont le niveau devient insoutenable. Même sans budget, la France empruntera encore 310 milliards en 2026, montant record.4 Ce même capitalisme continue de jouer avec notre avenir puisque les bulles spéculatives se multiplient et grossissent, alimentées par la corne d’abondance des liquidités des banques centrales. La question n’est pas de savoir si l’une ou l’autre va nous entraîner dans le trou, mais quand.
‒ Devant ce XXIe siècle qui commence à virer au chaos, clergés et religions retrouvent une certaine vigueur pour coloniser les esprits qu’ils estiment égarés. Ils s’accommodent très bien de l’offensive anti-science des nouveaux autocrates comme Trump, Milei ou Orbán et accompagnent, dans un pacte avec le diable, les extrêmes droites et les conservatismes les plus rances. Les déclassés de la religion capitaliste cherchent de nouveaux cadres idéologiques. Par désespoir ?
‒ Quand on n’est pas versé dans les bondieuseries, il existe d’autres paradis artificiels qui permettent d’échapper à l’angoissante réalité de notre condition et qui connaissent un succès fulgurant. L’explosion de la consommation de drogues va de pair avec la même explosion de son commerce et des violences liés à ce trafic ultra-capitaliste et libertarien, reprenant tous les codes de la société de consommation. « Qu’il s’agisse de la cocaïne ou de l’ecstasy/MDMA, la diffusion élargie des psychostimulants représente l’une des grandes tendances de ces dernières années », note l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives.3 Et désormais le protoxyde d'azote, pour mourir de rire artificiel. Le million de morts en vingt ans par overdoses d’opioïdes aux États-Unis relève de la même détresse des populations et des mêmes opportunités capitalistes, ici les labos pharmaceutiques, relayés désormais par les réseaux de trafic de fentanyl.
‒ Pendant ce temps, la comedia dell’arte de la scène politique franchouillarde va reprendre, dès les vapeurs d’alcool dissipées. L’indigence idéologique et la médiocrité des arguments des professionnels de la politique sont particulièrement mis en valeur et sont à la hauteur de leur Pygmalion, Emmanuel Macron, qui, tel le sculpteur de la mythologie grecque, est tombé amoureux de son modèle capitaliste. Pas de quoi espérer de ce côté.
Tous ces postes comptables sont bien entendu liés, s’alimentent les uns les autres dans une sorte d’inflation gangréneuse. Ils relèvent du même processus autodestructeur civilisationnel, celui du capitaliste mondialisé, fonctionnant tel un système thermodynamique qui optimise sa dépense d’énergie, jusqu'à extinction. Ralentir la chute, voire inverser la trajectoire, c’est possible… sur le papier. Pas dans les possibilités cognitives et collectives des sociétés modernes. Avant de faire sauter les bouchons de champagne de chez Arnault ‒ une opération de bienfaisance s’impose, les ventes de ses millésimes ayant nettement chuté ‒, le monde bourgeois et capitaliste serait avisé de sortir le nez de sa ligne de coke et de sa boîte de caviar pour faire les comptes (et rendre des comptes) de son entreprise mondiale. Mais ce monde ne prendra conscience de sa vacuité, de sa vanité et de sa vulnérabilité que lorsqu'il sera trop tard. Pas de quoi gâcher leur réveillon. En souhaitant la moins mauvaise année 2026 possible à tous les autres.
1. https://v-dem.net/documents/61/v-dem-dr__2025_lowres_v2.pdf.
2. https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156296 et cette note gouvernementale www.strategie-plan.gouv.fr.
3. https://www.ofdt.fr/sites/ofdt/files/2025-01/dacc_2024.pdf.