Biélorussie - Témoignage d'un chirurgien à Brest-Litovsk

Le 10 août, la police de Brest-Litovsk a tiré sur les manifestants. Selon le chirurgien-chef de l'hôpital de la ville, le Dr Alexey Vasilyevich Shpoka, il y a eu une guerre ce jour-là. A 22 h, lorsque les victimes ont commencé à affluer, Alexey est entré dans la salle d'opération. Il en est sorti à 6 h. Voici son témoignage, recueilli le 21 août. On m'a prié de le transmettre.

Témoignage recueilli le 21 août 2020 (certaines photos des blessures les plus graves, jointes au témoignage, n'ont pas été reproduites ici)

   Introduction :   Il est clair que tant le chirurgien-chef que l’intermédiaire, le Pr Roza Goncharova, interviennent à visage découvert. Les gens n’ont plus peur et, comme on le voit, l’aveu du chirurgien regrettant d’avoir gardé le silence pendant 26 ans manifeste sa volonté de relater les faits publiquement. 

   Cette attitude est la plus intelligente. Elle s’accorde avec le courage des manifestants qui, jour après jour, affrontent le risque d’être arrêtés et malmenés et, en retour, encourage ces derniers en leur montrant la solidarité de tous. Personne ne se défile ou ne s’abrite derrière les premières lignes.

   La signification de ce témoignage est considérable, au delà des faits qu’il décrits. Il s’agit de contourner l’absence de correspondants de presse étrangers dans le pays. J’espère qu’il sera largement relayé et que chacun l’analysera sérieusement, dépassant ce qu’il peut avoir « d’anecdotique ».

   Je pense aussi que le délai de 11 jours entre les événements et son recueil, puis celui, d’autant, avant que l'intermédiaire ne le reçoive, ne sont pas sans signification : la circulation des informations n’est pas facile par les temps qui courent au Belarus.

Y. Lenoir, 04/09/2020

Le 10 août, la police de Brest-Litovsk a beaucoup tiré sur les gens. Mais la ville ne le saura qu'un peu plus tard - lorsque les blessés des hôpitaux commenceront à parler, lorsque nous regarderons des dizaines de vidéos des manifestations et entendrons des coups de feu. Le ministère de l'Intérieur n'a pas commenté la justification de la fusillade et les raisons pour lesquelles il y a eu des coups presque à bout portant. Nous avons discuté avec un chirurgien de l'hôpital d'urgence de la ville de Brest-Litovsk , qui était de garde ce soir-là. Selon lui, il y a eu une guerre à Brest-Litovsk ce jour-là.

10 août 2020 :
Alexey Vasilyevich Shpoka, chirurgien-chef de l'hôpital d'urgence, se souviendra de cette date toute sa vie. À 22 heures, les victimes ont commencé à affluer. Une par une, sans interruption. Alexey est entré dans la salle d'opération à 22 heures, en est sorti à 6 heures : "J'ai pensé que je mourrais avec eux."

 

Le matin du 11 août à Brest-Litovsk Le matin du 11 août à Brest-Litovsk

Il y avait un sentiment que la guerre avait commencé ; les fascistes ont attaqué.

   Cette nuit-là, l'hôpital ressemblait à un hôpital de campagne militaire, où il était nécessaire d'appliquer le principe de la médecine des catastrophes - le triage, c'est-à-dire qu'il fallait fournir une assistance médicale au plus grand nombre de victimes dans les plus brefs délais. C'est très différent de ce à quoi la médecine civile est généralement confrontée. Les patients ont été classés entre ceux qui devaient être opérés immédiatement, les moins graves et ceux qui pouvaient attendre. Le médecin-chef de l'hôpital, venu à la rescousse durant la nuit, a aidé à trier les blessés. Un tel a été amené par une ambulance, un tel est arrivé seul - à pied ou en taxi. Au cours de la journée, environ cent personnes sont venues chercher de l'aide à l'hôpital. Vingt neuf d'entre elles ont été hospitalisées dans notre hôpital. Douze personnes ont été admises dans le premier service de chirurgie, la plupart blessées par balle.

   Je n'ai pas eu le temps d'interroger tout le monde, mais j'ai réalisé qu'ils étaient principalement transportés depuis le Secours rouge international. Je n'ai pas reçu un seul patient envoyé par le Centre de détention provisoire ni par l'Établissement de détention temporaire. Il y avait beaucoup de gens avec des blessures de natures diverses : armes à feu, tabassage, état de choc traumatique. Imaginez qu'on nous a amené un homme bleu pratiquement inconscient. Ils nous ont amené un homme dans cet état : il n'avait pas de blessure par balle, mais il a été battu de la tête aux pieds : il était juste tout bleu.

Trous de la taille d'un poing - à partir de tirs à bout portant

   Deux types de balles ont été prélevées sur les blessés - en plastique et en caoutchouc. La nature des blessures et des morceaux de chair "arrachés" de la taille d'un poing indiquent que les coups de feu ont été tirés à bout portant. Un homme a été touché, il tombe, puis il en reçoit un autre "coup de contrôle”.

   Je suis un chirurgien expérimenté, j'ai beaucoup vu dans ma pratique depuis 17 ans, j'ai passé de nombreuses heures d'affilée debout à la table d'opération, mais à ce moment-là, ce n'était pas lourd à cause de la charge de travail. C'était vraiment difficile de réaliser que ces jeunes hommes avaient été blessés en temps de paix dans leur pays d'origine et dans leur ville natale. Toutes les salles d'opération ont été actives dans notre hôpital cette nuit-là. On opérait à tous les étages, dans le bruit des explosions et le hurlement des sirènes.

Nous sommes tous un peu à blâmer pour ça

Du sang a été prélevé sur toutes les personnes hospitalisées pour un contrôle d'alcoolémie ; mais parmi ceux que j'ai personnellement aidés, il n'y avait aucune personne en état d'ivresse. L'âge des victimes va de 17 à 52 ans.

Les médecins sont une corporation apolitique. Si un policier anti-émeute vous est amené, vous le soignez. Mais lorsque des collègues de Minsk appellent et racontent comment ils ont battu les médecins là-bas, après leur avoir mis la tête dans un sac, pouvez-vous rester calme ? Même les Allemands n'ont pas agi ainsi. J'ai vu beaucoup de choses effrayantes au cours des 17 années passées ici, mais je n'ai jamais rien vu de tel. Nous sommes tous un peu à blâmer pour cela, un silence de 26 ans. Je veux que ça se termine le plus tôt possible, pour l'oublier comme un mauvais rêve. Mais ces personnes, ces familles n'oublieront jamais. Si vous êtes encore silencieux après cette affaire, alors je ne sais pas… Qu'ils coupent ensuite des têtes, et vous ne direz toujours rien.

Cinq diagnostics graves cette nuit-là

   Un jeune homme de 31 ans, abattu deux fois : Il est maintenant à l'hôpital du ministère de l'Intérieur à Minsk. Quand ils sont arrivés, ses tripes étaient à l'air.

   Blessure par balle pénétrante avec écrasement de la paroi abdominale latérale, séparation du grand épiploon, lésion de l'intestin grêle.

   Il y a aussi un tir par derrière avec des dommages aux muscles extenseurs du dos - une balle coincée entre les apophyses transverses. Il a fallu gratter les apophyses des vertèbres et les extraire. Les conséquences pour la victime dureront toute sa vie ; notre tâche principale était de sauver des vies.

  Deux blessures par balle dans le dos : blessure par balle non pénétrante dans la moitié gauche et droite de la poitrine, pneumonie post-traumatique, contusion pulmonaire.

   Blessure au tiers inférieur de la jambe gauche : une balle dans la jambe, l'homme est tombé, ils se sont approchés de lui et lui ont tiré à nouveau. Un morceau de chair a été arraché.

Double tir à la jambe gauche Double tir à la jambe gauche

   Blessure par balle non pénétrante sur le côté gauche de la poitrine et contusion du poumon gauche.

   Ecchymoses multiples des tissus mous de la tête, de la poitrine, de l'abdomen, fracture fermée de l'os nasal…

Acharnement policier le 10 août 2020 à Brest-Litovsk, Belarus. Acharnement policier le 10 août 2020 à Brest-Litovsk, Belarus.
                                               

  

 

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