On attend François de Rugy au tournant des 6 EPR…

L'annonce d'un dossier préconisant la construction de 6 EPR dans la décennie 2020 a valeur de décision. La brève analyse ci-dessous en décrit la portée.

En 2012 le candidat Hollande s’était engagé à réduire à 50% la part de l’atome dans la production d’électricité. C’était apparemment précis, en fait très vague. D’aucuns s’en réjouirent et appuyèrent l’initiative, dont François de Rugy, qui trouve là aujourd’hui un brevet d’anti-nucléaire convaincu. Dans une courte note envoyée à Corinne Lepage j’avais tenté d’évaluer la portée de l’engagement (voir pièce jointe). Pris au pied de la lettre ce dernier signifiait, non pas le début d’une sortie du nucléaire, mais de sa prolongation indéfinie à l’échelle du siècle.

Inutile de chercher qui avait suggéré à l’homme politique ce chiffre de 50% et l’échéance, 2025. Avait-il, l’homme politique, une idée des contours du problème ? Il n’est pas idiot d’en douter.

Ce qui a changé avec le dossier des 6 EPR diffusé dans la presse il y a quelques jours n’est pas tant une certaine réduction de la voilure en regard de ce qu’on aurait pu craindre que son origine, la technocratie du lobby atomique. La réduction tient évidemment à l’incertitude que fait peser l’exemple fâcheux de Flamanville sur la capacité de l’industrie lourde française de mener à bien un programme plus ambitieux.

En 1971, dans l’indifférence générale à cette époque de prix du baril de pétrole à la baisse, l’organe officiel du lobby atomique, la Commission PEON (pour la Production d’Electricité d’Origine Nucléaire) avait publié un rapport préconisant un vaste programme de construction de réacteurs PWR de 900 MWe. La « Revue de l’Energie » s’en était faite l’écho. L’affaire était donc on ne peut plus publique. Etait ainsi entérinée la victoire d’EDF dans la guerre des filières qui l’avait opposé au CEA (tenant du graphite-gaz). La construction des deux réacteurs de Fessenheim allait engager le processus. Mais avec le pétrole à la baisse, pas évident de trouver une justification à ce vaste programme (une vingtaine de réacteurs à l’horizon 1985). Le premier choc pétrolier d’octobre 1973 offrit l’occasion d’emporter la décision (le programme CP1 de 18 tranches auxquels s’ajoutaient les deux de Fessenheim en cours de construction). La fable colportée par Marcel Boiteux qu’elle, la décision, aurait été prise lors d'un coup de téléphone un matin de week-end ne tient que par la méconnaissance générale de l’histoire de ce processus… 

Ce rappel pour suggérer que la décision de construire 6 EPR va tôt ou tard « s’imposer ». On verra alors si François de Rugy a le cuir écolo épais.

 

Ma note de juillet 2012 :

Question à 1000 € : que signifie pour EELV 50% de nucléaire en 2025 ?

Aujourd'hui, en fait depuis une quinzaine d'année, la part atomique injectée sur le réseau RTE tourne autour de 75% de la production nette d'électricité en France. L'administration Hollande s'est engagée à faire baisser cette proportion d'un tiers d'ici 2025, soit d'ici 13 ans.

La production annuelle d'électricité atomique (données RTE) s'est stabilisée autour de 420 TWh/ depuis une dizaine d'années tandis que la consommation, pertes en ligne comprises, augmente en tendance d'un peu plus de 1,2% par an depuis une douzaine d'années. Durant cette période le solde export – import a fluctué entre 7 et 15% (moyenne = 12%) de la production nette. La crise a eu pour effet de tasser offre et demande. Le taux moyen d'augmentation de la consommation de 1,2% durant ces 12 dernières années en a été affecté. On peut donc raisonnablement tabler sur un maintien de ce taux, qui conjuguerait, reprise d'un côté, et effort de maîtrise de l'autre, d'ici 2025. Par ailleurs le programme de développement des énergies renouvelables devrait, comme cela a été le cas du Danemark, conduire à au moins maintenir le niveau moyen du solde export – import.

À partir de ces hypothèses la production d'électricité devrait atteindre 675 TWh en 2025, dont 595 TWh pour la consommation intérieure. La part nette de la fission de l'atome dans la production d'électricité s'établirait donc à 337 TWh en 2025.

Certains ont pu croire que la réduction d'un tiers de la proportion (de 75% à 50%) signifiait une réduction d'un tiers de la production. La réalité sera différente : moins de 20%. Le plus significatif vient maintenant. D'ici 2025, 31 blocs du pallier 900 MWé auront dépassé 40 ans d'exploitation. Ils font partie d'un ensemble de 34 blocs qui ne satisfait pas des exigences de sûreté considérées depuis longtemps comme élémentaires, notamment celle de disposer d'une enceinte de confinement double. Sachant que l'ASN ne se montrera pas plus exigeante sur ce point précis qu'elle ne l'a été dans le passé, on suppose que seuls ces 31 blocs auront été mis hors service une fois atteinte la limite d'âge de 40 ans. L'expérience montre que le taux de charge du palier 900 MWé tend à diminuer (il était de 66% pour les 19 tranches ayant atteint ou dépassé 30 ans de service en 2009) lorsque les centrales vieillissent. On tablera sur le maintien de ces 66% jusqu'à l'âge de 40 ans. L'arrêt de ces 31 tranches entraînera donc une perte de production annuelle de l'ordre de 160 TWh. Avec en perspective proche le remplacement des 3 dernières tranches de ce palier et des 8 tranches du palier P4 de 1300 MWé, soit une perte de production d'au moins 67 TWh est à prévoir entre 2025 et 2030 (vraiment “au moins” car 9 tranches supplémentaires dites du palier P'4 de 1300 MWé auront dépassé 40 années d'exploitation en 2030…).

Deux et deux font quatre, n'est-ce pas ? Si on soustrait 160 de 420 on trouve 260. Puis si on soustrait encore 67 de 260, on trouve 193. Question : combien d'EPR de 1600 MWé faut-il construire pour produire la différence entre 335 et 260 TWh, puis entre plus de 335 et 193 TWh ? On va généreusement leur accorder un taux de charge effectif de 80 % (une performance que les centrales d'EDF n'atteignent pas). Chaque EPR produirait alors 11,2 Twh/an. L'administration Hollande doit donc engager un programme industriel visant la construction d'au moins 5 EPR avant 2025 (en sus des 2 déjà engagés) et la mise en service d'au moins 6 EPR supplémentaires d'ici 2030.

La construction de ces machines dure au moins 7 ans. Il faudra donc décider le lancement de la construction d'un EPR/an d'ici 2025, compris les deux déjà programmés. Si l'administration Hollande dure deux mandats, et si aucune catastrophe atomique ne frappe l'Europe d'ici là, elle aura mis à son actif 8 EPR !

Le 4 Juillet, le leader du groupe EELV à l'Assemblée nationale a déclaré au nom de ses amis partager avec le gouvernement la "première étape" de "baisse programmée et résolue de la production d’électricité d’origine nucléaire", tout en étant partisan à long terme "de la sortie du nucléaire". Les écologistes ont une connaissance des questions d'énergie atomique très supérieure à celle des autres politiciens du pays. Ils savent donc que les EPR sont conçus pour une durée d'exploitation supérieure au demi siècle. En appuyant solennellement sur ce point la déclaration de politique générale du Premier Ministre, ils se sont donc prononcés pour la stratégie de remplacement du parc existant par des EPR. Ils soutiennent ainsi formellement la poursuite indéfinie de la production d'électricité atomique dans notre pays.

Voilà le prix réel, ou du moins une part certaine du prix à payer, de la présence d'un groupe EELV à l'Assemblée Nationale ! Allez, courage, encore un effort pour ne plus être du tout écologiste ! Comment vont réagir les collègues Verts élus au Parlement Européen ?

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