Yves Lenoir
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Billet de blog 6 avr. 2022

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Les anges de Tchernobyl

Les anges sont les fœtus détruits lors d'avortements provoqués ou par mort fœtale spontanée. Les quasi anges sont des enfants décédés avant un an. Le décompte porte sur les anomalies des courbes historiques. Le total brut entre 1986 et 2012 pour l'ex-URSS, la Finlande et la Suède se répartit ainsi : 329 000 quasi anges ; 317 000 anges spontanés ; 13 931 000 anges provoqués. Les oubliés du bilan.

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Les « anges » de Tchernobyl

Yves Lenoir1Enfants de Tchernobyl Belarus

Rieux – C'est à peine croyable, mais il semble bien que ce soit la peste”

Albert Camus, La Peste

Les gens sont toujours lents à croire au fléau. Parce que les gens les nient, les fléaux s'étendent”

Orhan Pamuk, auteur de Les nuits de la peste

Résumé introductif

Les rapports internationaux sur les conséquences sanitaires de l'accident de Tchernobyl nient la plupart des relations de cause à effet que l'examen objectif des statistiques impose. Finalement, à part 50 cas mortels de syndrome aigu des radiations et quelques milliers de cancers de la thyroïde dans la population infantile du Belarus et de l'Ukraine, rien ne saurait justifier d'attribuer aux retombées radioactives de l'accident la spectaculaire dégradation de l'état de santé des populations vivant ou ayant longuement séjourné dans les régions les plus contaminées.

Les conséquences les plus niées, même pas évoquées, sinon dans des compilations non reconnues car non conformes aux conclusions officielles, des séquelles de l'accident concernent tout ce qui touche à la natalité. Aucune statistique de ce domaine n'est retenue dans les rapports qui font « autorité », ceux de l'UNSCEAR, de la CIPR, de l'OMS et dans leurs reprises par l'AIEA, l'OCDE et autres organismes liés de près ou de loin à l'industrie atomique et à l'exposition de la population aux radiations, c'est-à-dire à ce qu'on nomme « protection radiologique ». Or des statistiques détaillées pour chaque pays sur la natalité, les taux de mortalité infantile, les morts fœtales et les avortements thérapeutiques sont disponibles sur internet, numérisées, et facilement exploitables transportées par copier-coller dans des tableurs.

Nous avons collecté les données d'une vingtaine de pays, touchés ou non par les retombées de Tchernobyl et/ou ayant envoyé, ou non, des liquidateurs sur le site de l'accident et dans les zones à décontaminer. Après avoir fait la part des choses, c'est-à-dire avoir caractérisé les anomalies sur les courbes historiques des indicateurs, pondérées par les chiffres de la population et de la natalité, puis évalué l'ordre de grandeur des relations de cause à effet dans les différents cas de figure chiffrés par les données de ces vingt pays, nous en avons retenu dix sept, dont deux « de contrôle » pour n'avoir à l'évidence pas subi de conséquences détectables dans le domaine de la reproduction humaine.

Par « anges », nous entendons les fœtus détruits lors d'avortements thérapeutiques (dûment enregistrés) et les morts fœtales spontanées. Par « quasi anges », tous les petits êtres décédés avant d'avoir atteint l'âge d'un an, ceux qui entrent dans la catégorie « mortalité infantile ». Le décompte ne porte bien entendu que sur les anomalies révélées par l'allure des courbes.

La liste des 17 pays et la synthèse des résultats bruts les concernant se trouvent infra. Les totaux de ces résultats tiennent en trois chiffres :

- nombre de « quasi anges » : 329 000 ;

- nombre d'« anges spontanés » par mort fœtale : 317 000 ;

- nombre d'« anges » produit d'un avortement thérapeutique : 13 931 000.

Il faut garder à l'esprit, comme les courbes le montrent, que la durée des anomalies peut atteindre la vingtaine d'années et que, au total, les pays sélectionnés regroupent une population de 293,5 millions d'habitants, et ont enregistré 85,7 millions de naissances viables durant la phase historique des anomalies, laquelle diffère d'un pays à l'autre en fonction de ses rapports avec Tchernobyl.

Cette petite étude mesure l'étendue des conséquences ignorées de la crise radiologique majeure résultant d'une catastrophe atomique quasi maximale, l'équivalent d'une guerre atomique tactique où quelques centaines d'armes dites « de théâtre » auraient explosé à très basse altitude, voire au sol.

Indices recueillis sur place auprès du Dr Raisa Misura à Stolin et dans deux villages proches.

Extrait du Bulletin ONU, bureau du Belarus, janvier-février 2008 (p. 4) :

« Actuellement, le district de Stolin enregistre l'un des taux de natalité les plus élevés parmi les zones rurales du Belarus. 1 120 enfants y sont nés en 2007, soit 13,3 pour mille habitants.

Cependant, selon la directrice adjointe de l'hôpital central de Stolin, Raisa Misura, 60 % des femmes en âge de procréer (18-40 ans) et plus de 84 % des femmes enceintes présentent une ou plusieurs pathologies. Par conséquent, la naissance d'un enfant en parfaite santé est un événement rare. Près de 90 % des nouveau-nés font partie des groupes de santé II ou Ill2.

"Le faible niveau de connaissances et le manque de compétences pratiques en radio-écologie nécessitent des efforts supplémentaires", a déclaré Mme Misura.  »

Le 8 juillet 2016, le Dr Raisa Misura nousa reçus durant une bonne heure dans son bureau de l'Hôpital central du raïon de Stolin4, ville située à 250 km à l'Ouest de la centrale de Tchernobyl. Elle y occupaitalors le poste de médecin-chef adjoint pour les soins médicaux de la population rurale et le travail organisationnel et méthodologique. Diplômée de l'Université de médecine pédiatrique de Leningrad en 1984, après un congé maternité et deux ans de stage au dispensaire de Reshitsa, à quelques kilomètres au Sud-Ouest de Stolin, elle a été affectée à l'hôpital de Stolin le 1er août 1986. Elle a donc suivi l'évolution de l'état de santé de la population du raïon sans discontinuité depuis les retombées radioactives de l'accident, début mai 1986. Elle a concouru à l'établissement de statistiques médicales détaillées et précises, année après année, entre 1986 et 2018, qu'elle nous a fait parvenir en deux fois, quelques semaines après notre entrevue, puis un complément au début de 2019.

Sachant que l'état de santé de la population, et notamment des enfants, ne cessait de se dégrader depuis quelques mois après l'accident, nous avions préparé un ensemble de questions portant sur ses observations et les moyens mis en œuvre pour limiter les dommages sanitaires de la radioactivité.

Elle nous a confié que le corps médical local ne prit que très progressivement conscience que l'accident n'était pas sans conséquences sur la santé des gens. Un extrait de notre échange :

« – Avant l’année 89, avant la publication de la première carte de la contamination radioactive dans le journal « Pravda », personne ne savait rien de particulier.

  – Et chez vous comment les choses se passaient-elles ?

  – Vous savez. Il est difficile de se rappeler maintenant. Mais… Je ne me souviens pas que des mesures médicales spéciales aient été prises… Étant pédiatre du district, je travaillais intuitivement. Tu vois que le nombre des leucocytes a beaucoup diminué dans le sang, il y a la thérapie appropriée. Certaines mesures médicales étaient prises, peut-être aussi pour la diminution des charges de doses. Peut-être qu’elles étaient prises ici à l’hôpital. Mais nous n'en savions rien. »

A une question touchant au risque de malformation radio-induite, dont tout le monde dans ces régions contaminées avait connaissance par de pénibles cas depuis l'automne 1988, soit directement, soit par les révélations du journaliste d'investigation Vladimir Kolinko dans le journal Sovietskaya Bielorossiya, elle reconnut comme à regret :

« Commençons par le fait que les école des jeunes mères existaient avant la catastrophe de Tchernobyl dans la santé publique soviétique. Pourquoi ? Parce que, comme on dit, qui est prévenu, est protégé. Tout ça veut dire, pour notre planification, que dans l'école de la jeune mère est apparue une autre composante, à savoir la protection radiologique. Afin que la dose radioactive chez la femme enceinte soit réduite autant que possible.

Le dépistage par ultrasons a certainement aidé à résoudre le problème de la diminution des naissances d'enfants avec malformations congénitales. Parce qu'une partie d'entre elles était médicalement interrompue pendant la gestation. »

Il y eut donc très clairement des interruptions non désirées de grossesse suite à la révélation de malformations visibles à l'échographie. Combien ? Et qu'en a-t-il été des malformations non détectables ? Comment cette part des séquelles de la catastrophe a-t-elle été appréhendée dans les rapports officiels ? Qu'en a-t-il été du côté des mortalités fœtales et infantiles ? Autant d'immenses questions qui n'ont fait l'objet d'aucun travail réellement scientifique, comme nous l'évoquerons.

Ces matières sont sensibles ; en traiter touche chacune et chacun dans son intimité et réveille le deuil. Le temps est passé, gommant peu à peu les douleurs et noyant les mauvais souvenirs dans un brouillard apaisant. Le respect et la discrétion s'imposent.

C'est pourquoi nous nous sommes résolus à regarder du côté des statistiques, sachant que nous disposons d'un noyau solide, celles de l'Hôpital central de Stolin : 32 années, le film de l'évolution des pathologies et de la démographie dans une population d'une centaine de milliers d'âmes. A partir de là nous élargirons la perspective aux Républiques de l'ex-URSS car, même si non directement affectées par les retombées des panaches radioactifs sortis de Tchernobyl, elles ont toutes envoyé des bataillons de « liquidateurs » sur le site de la centrale et sur les terres non évacuées très contaminées. Les indicateurs examinés seront comparés à leurs équivalents dans différents pays, certains ayant subi des retombées significatives (Suède, Finlande…) et d'autres indemnes de toute exposition significative.

A l'issue de ce travail, on disposera d'un chiffre indicatif – ni par excès de « cherry picking », ni par défaut dans le souci d'exonérer a priori la radioactivité d'anomalies statistiques manifestes – du nombre d'angesque Tchernobyl a envoyé hanter les limbes célestes. Il restera indicatif car l'ampleur de l'étude rétrospective scientifique multi-disciplinaire nécessaire pour le consolider dissuadera tout financement. On peut raisonnablement en prendre le pari.

Une campagne d'interruption thérapeutique des grossesses sièges de malformations visibles ne saurait surprendre dès lors qu'une crise radiologique majeure suit son cours. Cependant les malformations n'étant pas toutes détectables, des enfants mal formés naîtront, autant de drames familiaux auxquels il faudra faire face.

La veille, puis le matin de notre entretien avec Raisa Misura, nous avions rencontré la professeur de biologie Liliya Bovkunovich de l'école de Diatlovichi et l'infirmière Praskovya Polukoshko responsable des soins dans le village d'Olmany. Ces deux villages font partie du raïon de Stolin. Toutes deux, spontanément, ont, parmi les problèmes de santé infantile qui les préoccupent, mentionné des cas de diplégies spastiques, 7 à Diatlovichi dans une population de 350 enfants et 4 à Olmany dans une population de 98 enfants. Un accident lors de l'accouchement conduisant à des lésions cérébrales irréversibles est une des causes de diplégie spastique, une paralysie motrice des quatre membres. A cela s'ajoutent des causes prénatales, in utero, dont on trouve la liste dans la littérature scientifique, parmi lesquelles l'irradiation ; un document médical mentionne même « type Tchernobyl ». Nos deux interlocutrices sont des professionnelles averties et ont ajouté que la situation « n'était pas normale ». D'autant moins normale que le système de santé biélorusse a toujours été d'un niveau élevé, équivalent à celui des Pays Baltes et de la Finlande selon les indicateurs internationaux. Ecarter la cause Tchernobyl comme le font tous les rapports officiels onusiens et internationaux (OMS, UNSCEAR, OCDE etc) sur les conséquences sanitaires de Tchernobyl est difficilement soutenable.

En effet, les contrôles de la contamination des produits de la forêt et des potagers – ressources alimentaires essentielles dans les régions rurales du Belarus, mais aussi d'Ukraine et de Russie – révèlent des niveaux souvent « stratosphériques », jusqu'à 350 kBq/kg pour des champignons séchés (limite légale de commercialisation : 2,5 kBq/kg) et 56 kBq/kg pour des champignons frais (limite légale : 370 Bq/kg), et des chiffres à l'avenant pour les baies et le gibier. Or, comme nous l'a affirmé Liliya Bovkunovich, qui est aussi responsable du seul équipement de contrôle radiologique des aliments du village de Diatlovichi, à peine 30% des produits des cueillettes forestières et des récoltes potagères sont soumis à des mesures. Que des femmes enceintes irradient l'enfant qu'elles portent en consommant des aliments radioactifs n'est pas une hypothèse mais une réalité statistique. La déclaration de Raisa Misura rapportée dans le bulletin de l'ONU au Belarus trouve ainsi une illustration très concrète, dans le raïon dont elle est une des responsables médicaux : pour les seules diplégies spastiques, les taux signalés sont plus de 20 fois plus élevés que ceux d'avant l'accident ou ailleurs dans le monde.

Quelques éléments historiques et contextuels

Tchernobyl a imposé d'importants mouvements de population, dont les décisions ont toutes été prises avec retard. Par exemple, l'évacuation de la ville de Pripyat, située à 2 km au Nord de la centrale alors que le vent soufflait du Sud au moment de l'accident n'a eu lieu que plus de 36 heures après l'explosion alors que le niveau de la radiation externe dans la cité approchait la limite de 1 Sv pour l'engagement des troupes dans un conflit atomique. Les notes de la cellule du KGB de Tchernobyl mentionnent 137 cas de syndrome aigu des radiations, dont une cinquantaine chez des enfants, dans la population de la ville. Le syndrome aigu des radiations se manifeste après avoir subi une dose supérieure à 2 Sv (la dose mortelle à brève échéance est de 6 Sv). Des témoignages recueillis par l'américain Glen Alan Cheney au début des années 1990 parmi les évacués de Pripyat relogés à Kiev suggèrent qu'il y eut d'autres cas de syndrome aigu des radiations, mais encore plus du mal chronique des radiations, parmi les habitants partis par leurs propres moyens, c'est-à-dire dans leur voiture particulière car le nombre de bus envoyés pour l'évacuation de la ville était insuffisant. Les évacuations des villages situés dans ce qui deviendra la « zone d'exclusion » se sont déroulées après le 1er mai, alors que la plupart des retombées radioactives, en grande partie déclenchées par les moyens aéroportés de l'aviation militaire soviétique, avaient déjà eu lieu.

Environ 160 000 personnes ont été évacuées durant cette première vague. A leur irradiation externe on doit ajouter l'irradiation interne provoquée par l'inhalation de gaz et particules radioactives et l'ingestion de nourriture contaminée. On a assez de témoignages sur l'absence totale de mesures de prévention (afin de ne pas provoquer de panique) pour affirmer qu'en ce printemps de 1986, tout ce que la nature et les potagers familiaux commençaient à offrir a été consommé.

Dans le même temps, des dizaines, puis des centaines de milliers de « liquidateurs » provenant de toute l'Unionont afflué sur le site de la centrale et dans les zones à décontaminer. Parmi eux une certaine proportion de femmes. Tous sont ensuite retournés dans leurs foyers. Celles et ceux qui n'étaient pas malades, ou pas encore malades, ont cherché à avoir des enfants, et beaucoup en ont eu.

Trois ans plus tard, en mars 1989, poussés dans leurs retranchements par les articles de presse montrant la flambée des dégâts sanitaires dans le cheptel et commençant à se faire sentir dans la population, surtout chez les enfants, les autorités soviétiques publièrent les cartes des retombées sur tout le territoire de l'Union, puis se résolurent à organiser un nouveau train d'évacuations portant sur 250 000 habitants de régions très contaminées.

Ainsi, plus d'un million de personnes ayant été tout particulièrement exposées aux retombées radioactives de l'accident et/ou ayant participé à la prétendue « liquidation » de ses conséquences se sont dispersées et ont été relogées parfois très loin de leur raïon d'origine.

Le Ministère de la santé biélorusse a depuis le début des années 1950 un service chargé d'enregistrer toutes les malformations. Les données collectées et publiées éclairent l 'influence des déplacements de populations sur la dynamique du phénomène. Ci-dessous une synthèse de l'ensemble des données :

  Commentaire 1 :

  -  avant la grande évacuation de 1989, le taux de malformations a particulièrement augmenté dans les régions les plus contaminées, et relativement peu dans les moins touchées ;

  -  après cette seconde vague d'évacuations, le brassage des populations s'est traduit par un afflux de couples à risque dans les régions les moins touchées, où ils trouvaient un refuge. Portant en eux, inscrite dans leur organisme, la marque de Tchernobyl, ils ont contribué à moyenner la tendance de la courbe nationale du taux de malformations congénitales… Les vieux, eux, sont restés… et n'ont pas fait d'enfants.

  -  ce qui a été exploité par les instances internationales et les « experts » des organismes officiels de « protection radiologique » pour affirmer que ce doublement des malformations congénitales étant sensiblement le même partout dans le pays, on ne devait pas le relier à l'accident de Tchernobyl ! Où comment protéger scientifiquement l'aura de l'énergie atomique après une catastrophe radiologique majeure.

Quelques rapports apportent des données partielles à garder présentes à l'esprit dans la lecture de la suite de ce papier :

  -  le rapport Storch signale qu'une cohorte ukrainienne composée de 253 000 « liquidateurs » et 165 000 évacués a engendré 643 000 enfants ;

  -  une étude sur une cohorte de « liquidateurs » fait état d'un taux de malformations congénitales dans leur descendance six fois supérieure à la moyenne dans la population ;

  -  des statistiques partielles révèlent que l'âge moyen au décès des « liquidateurs » employés sur le site, notamment à la construction du sarcophage, est inférieur à 50 ans ;

  -  seules des études épidémiologiques partant d'une distribution précise par « parcours radiologiques types » auraient permis de cerner l'effet tératogène des doses infligées par Tchernobyl. L'ignorance a été légalement et méthodiquement préservée.

Effectivement, les évaluations « autorisées » des effets des retombées de Tchernobyl n'incluent pas, sans en donner les raisons, le cocktailde radioéléments de périodes courtes et moyennes, auquel tous ces liquidateurs et habitants des zones évacuées ont été exposés et qu'ils ont ingérés, jour après jour sans en avoir la moindre idée. Les pathologies développées par les liquidateurs et les habitants de Pripyat les plus exposés traduisent clairement une contamination massive multiforme par plusieurs radio-nucléides. La dosimétrie étant défaillante, aucune des victimes (sauf celles de maladies thyroïdiennes, si spécifiques qu'impossibles à ne pas relier à l'I131) n'a été officiellement reconnue comme blessée par les radiations (voir les rapports de l'UNSCEAR et l'OMS publiés entre 2005 et 2008).

Le cas du Belarus

Le Belarus est le pays qui a subi les plus fortes retombées radioactives et a dû procéder au plus grand nombre d'évacuations de villages. Prenons le comme point de départ de l'analyse des effets de Tchernobyl sur la démographie. Partons des courbes des données brutes du taux d'avortements selon plusieurs sources. Il faut ici mentionner que l'avortement a été un important moyen de régulation des naissances dans tous les pays communistes. De ce fait, n'étant soumis à aucune restriction légale, toutes les interventions étaient pratiquées dans le milieu médical et étaient donc dument enregistrées (mais pas forcément publiées comme on va le voir). Aussi, après l'éclatement du bloc communiste, la législation ayant parfois changé du tout au tout, on note alors une brusque variation de ce taux. La Pologne en offre un exemple emblématique, le taux des avortements thérapeutiques (enregistrés) passant de 20 / 100 naissances en 1981 à quasiment 0 en 1993 (on imagine où les choses se passent alors). Un schéma inverse est observé sur la courbe de la France : un rapide accroissement des avortements enregistrés après la promulgation de la loi Veil…

C'est dire que la matière est complexe et multifactorielle. L'interprétation des anomalies doit en conséquence être menée avec circonspection et à la lumière d'un maximum de composantes du contexte et des changements intervenus.

   A. Les avortements thérapeutiques

Ces courbes, et leurs différences, parlent de beaucoup de choses.

   1. la courbe tirée des archives de W. Robert Johnstonest ininterrompue depuis 1970. Sa fiabilité est garantie par la conformité des valeurs publiées par le Ministère de la santé biélorusse (à partir de 2000) et par celles communiquées à l'OMS en 1989, puis à partir de 1996 par le gouvernement d'A. Lukashenko). Les statistiques de l'hôpital central de Stolin appellent clairement une analyse circonstanciée que l'on fera infra ;

   2. les bouleversements politiques de 1990 et l'élection d'Alexandre Lukashenko à la présidence du pays ont clairement affecté la transmission des données à l'OMS. On remarque que le premier gouvernement d'après l'indépendance du pays a répugné (par pudeur ?) à fournir les chiffres réels à l'organisation internationale. Cependant, Robert Johnston a réussi à se procurer les données complètes ;

   3. entre 1985 et 1987 le taux des avortements thérapeutiques a légèrement diminué. L'effet Tchernobyl n'avait clairement pas encore été pris à sa juste mesure par les médecins (ce qu'attestent les nombreuse photos d'enfants atteints de malformations monstrueuses prises dans les années 1986 et 1987, et reproduites dans journaux et media de l'époque, tant en URSS que hors de l'Union) ;

   4. ainsi que l'évoque Raisa Misura, ensuite, la systématisation des examens par échographie a permis l'élimination les fœtus atteints de malformations visibles ;

   5. peut-on considérer que tous les avortements au dessus du taux de 100 / 100 naissances (valeur 1987) effectués entre 1988 et 2002, ont été motivés par des malformations détectées à l'échographie ? Beaucoup ont pu l'être par la crainte. Quoi qu'il en soit, durant cette période de 15 ans, le nombre des « anges » biélorusses envoyés dans les limbes célestes à cause de Tchernobyl s'élève à 1 068 000 ;

   6. la démographie biélorusse a décliné après 1990, le pays perdant environ 800 000 habitants dans les 15 à 20 années suivantes, et la tendance reste baissière jusqu'à aujourd'hui, alors que le taux d'avortements s'est nettement réduit, preuve que les moyens du contrôle des naissances se sont diversifiés.

On reviendra sur le chiffre brut concluant le point 5. après comparaison de la part probablement attribuable à la descendance des liquidateurs dans les autres Républiques de l'Union avec celle qu'il faudrait chercher dans leurs populations, leur culture, leur religion et la situation qu'elles vivaient.

Il faut maintenant évaluer les perturbations, moins fortes, que Tchernobyl pourrait avoir provoquées dans la série historique des mortalités fœtale et infantile (de la conception à l'âge d'un an après la naissance).

   B. La mortalité fœtale et infantile

A la courbe du taux de morts fœtales de l'OMS manquent les années les plus nécessaires pour l'analyse du rôle de Tchernobyl, celles antérieures à 1988 et la trois années 1989-1991. Cependant, si la donnée de l'année 1988 est fiable, ce qu'on peut en effet déduire du graphique des taux d'avortements où l'on constate que la valeur fournie à l'OMS cette année-là coïncide avec celle des archives Johnston, alors on peut appliquer en gros la même procédure d'évaluation que pour l'excès d'avortements thérapeutiques. On est contraint à une évaluation par défaut du fait des trois valeurs manquantes : on considère comme excès tout taux supérieur à 6 / 1 000 naissances, ce qui est très conservatif.

Quant à la courbe du taux de mortalité infantile (entre 0 et 1 an) elle présente une anomalie caractéristique que l'on retrouve sur toutes les courbes des Républiques ayant envoyé des liquidateurs à Tchernobyl (même si ces Républiques n'ont pas subi de retombées radioactives). La cause « liquidateur de Tchernobyl » est renforcée par des anomalies de moindre ampleur dans les pays extérieurs à l'ex-URSS ayant subi des retombées élevées (voir infra l'ensemble des graphiques correspondants).

Rapportés au nombre de naissances les excès des deux types de décès sont :

 -  entre 2 200 et 2 900 pour la mortalité infantile selon que l'on adopte l'approximation linéaire ou quadratique ;

 -  autour de 1 400 pour la mortalité fœtale.

On constate que relativement aux avortements induits par Tchernobyl, les excès de mortalité fœtale et infantile sont marginaux : un total par défaut d'environ 4 000 décès (0,4% d'un total de l'ordre du million). Que la descendance des liquidateurs soit touchée, ajoutant le deuil aux nombreuses pathologies, invalidités et décès prématurés (avant 50 ans) frappant cette population est en revanche particulièrement tragique.

   C. Le cas Stolin, une exception ?

La comparaison des statistiques de l'Hôpital de Stolin avec les statistiques globales biélorusses a inspiré le commentaire suivant à Alexey Nesterenko, le Directeur de l'Institut indépendant BELRAD (avec lequel l'association internationale que je préside, Enfants de Tchernobyl Belarus, a d'étroites relations depuis plus de vingt ans) :

« Une des raisons du taux de natalité élevé dans le rayon de Stolin, je suppose que c'est parce qu'il y a le secteur privé agricole le plus riche du Belarus. On voit des serres pour les concombres et les fraises. C'est pourquoi les jeunes ne partent pas dans les grandes villes comme d'habitude, mais restent dans les villages et sont impliqués dans les affaires. Deuxièmement, les villages les plus riches avec beaucoup de jeunes ont une majorité de baptistes. L'alcool et le contrôle des naissances y sont interdits. »

Il signale ici des cultures qui ne concentrent pas le Cs137, comme le font les baies et les champignons des forêts. Cependant le taux des malformations reste très élevé, plus de 35 ans après l'accident, l'état de santé de la population, adultes et enfants, reste aussi mauvais que dans le reste du pays. Concernant le contrôle des naissances, les données officielles par oblast ne montrent pas d'indications d'ensemble à l'appui de ses remarques :

En gras les valeurs minimales. Il s'agit ici des données des archives de Johnston, les seules par oblast apparemment numérisées et publiées sur Internet. Le taux des avortements thérapeutiques dans l'oblast de Brest, dont fait partie le raïon de Stolin se situe en dessous de la moyenne mais ne se distingue pas par un contrôle des naissances recourant peu aux avortements thérapeutiques.

Les résultats exceptionnels du raïon de Stolin en matière de natalité, tels qu'enregistrés depuis 1986 témoignent plutôt, d'une part du fait que la population du  rayon de Stolin est à 80% agricole et, effectivement, majoritairement de religion baptiste – deux raisons d'une relative absence de contrôle des naissances, et d'autre part du travail remarquable mené par le Dr Raisa Misura dans les services qu'elle a dirigés. C'est sans doute pourquoi elle a été distinguée dans le bulletin de janvier-février 2008 du bureau de l'ONU au Belarus. Le cas de ce rayon représente donc une exception.

La décroissance générale de cette pratique s'accélère après 2006 vers la fin de la période d'engendrement par les liquidateurs de Tchernobyl, mais aussi du fait de l'évolution des techniques de contrôle des naissances. Les taux d'avortement rejoignent progressivement en fin de décennie les valeurs observées dans la plupart des pays développés, sauf ceux où l'avortement est interdit et qui ne publie donc pas de statistiques crédibles.

Pour terminer, deux graphiques officiels montrant les indicateurs néo-mortalité et mortalité infantile dans l'oblast de Mogilev, l'un des plus touchés par les retombées – à l'exception de la cité de Mogilev elle même, sans doute préservée par la gestion aérienne des panaches radioactifs).

Ces deux courbes, comparées avec leurs équivalentes pour tout le Belarus (voir supra), montrent que l'origine des anomalies n'est pas forcément entièrement dans la descendance des liquidateurs et des évacués, mais peut être en partie la conséquence de la contamination de l'environnement. Cela-dit, l'analyse ne peut guère aller plus loin car seule une étude fouillée permettrait de préciser les choses, étude faisant la part de la proportion d'habitants de la région ayant participé à la liquidation de l'accident, des évacués relogés dans cet oblast, et de la contamination de l'environnement.

L'essentiel : les moyennes nationales tendent à estomper la cause radioactivité dans l'origine des anomalies. L'étude globale détaillée visant à révéler les séquelles sanitaires de Tchernobyl reste à faire.

Plus le temps passe, plus une telle étude coûterait et moins elle serait réalisable. Le déni des effets de Tchernobyl est ainsi essentiellement nourri par la stratégie des organisations onusiennes, UNSCEAR, OMS et AIEA. Elle a pour conséquence de donner au temps qui passe le soin de couper des liens clairs entre causes et effets. La liberté de nier la réalité de ces liens y trouve une justification scientifique. Cependant, des comparaisons soignées, pays par pays, aident à mieux cerner les causes.

Les autres Républiques de l'ex-URSS

Commençons par les courbes des mortalités fœtale et infantile dans les autres Républiques, lesquelles ont toutes envoyé des liquidateurs à Tchernobyl, bien que pour certaines le nombre n'en soit pas connu. On sait qu'il y en eut, notamment par les listes des monuments aux morts de Tchernobyl dans les casernes centrales, aux côtés de celles des morts durant la Grande guerre patriotique et dans la Guerre d'Afghanistan. Ces courbes sont présentées comme dans l'exemple du Belarus.

   Commentaire 2

Les trois Pays Baltes n'ont pas subi de retombées car il n'a pas plu quand les panaches de Tchernobyl les ont survolés. Ils ont tous trois envoyé des liquidateurs à Tchernobyl.

Cependant la contribution de l'Estonie a été minime en raison de l'opposition des citoyens à se rendre sur le site et de la révolte du contingent de l'ordre de 3 000 lorsqu'il a été confronté aux conditions régnant sur le site de la centrale.

En revanche les contingents lettons (plus de 6 000) et lituaniens (plus de 7 000) ont été plus sérieusement et longtemps exposés.

On ne connaît pas le détail de la dosimétrie de ces groupes de liquidateurs, et la connaîtrait-on que cela ne permettrait aucune inférence chiffrée puisqu'il est de notoriété publique que les registres étaient systématiquement falsifiés par défaut… ; on comprend pourquoi.

L'information que nous fournissent ces trois courbes est essentielle : les anomalies ont pour seule origine le retour des liquidateurs et les engendrements ultérieurs durant la période de fertilité des couples.

   Commentaire 3

La qualité du système de santé de la Russie et de l'Ukraine était significativement inférieure à celle du Belarus et des Pays Baltes. On doit tenir compte du fait que la débâcle économique survenue après la dislocation de l'Union a peut-être joué un rôle dans l'augmentation impressionnante de la mortalité fœtale, surtout en Russie. Observons que la dégradation des indicateurs a commencé avant la débâcle économique. Tchernobyl est donc de ce fait clairement impliqué.

La comparaison avec les évolutions au Belarus et dans les Pays Baltes servira à pondérer le rôle de Tchernobyl dans ces performances désastreuses.

On note un point commun à toutes ces évolutions : les taux de mortalité fœtale et infantile de tous ces pays tendent vers des valeurs égales, de l'ordre de 4 à 6/1 000, une évolution traduisant un niveau de qualité de la politique nataliste équivalente dans tous ces pays soumis au défi de stopper le déclin démographique en limitant au maximum les pertes durant la gestation et dans les soins aux nourrissons.

   Commentaire 4

Les Républiques caucasiennes et d'Asie Centrale sont elles aussi touchées par les effets de Tchernobyl sur la descendance des liquidateurs. On note aussi des anomalies en tendance sur les taux d'avortements thérapeutiques, sauf en Azerbaijan (courbes bleu ciel). Les anomalies post 2005 du taux d'avortements en Géorgie ne trouvent certainement pas leur origine à Tchernobyl ; elles sont peut être une conséquence des conflits avec la Russie qui ont eu lieu dans ce pays, conclus par les annexions de 2008.

L'influence des traditions musulmanes est manifestée par des taux d'avortements thérapeutiques très bas.

Commentaire 5

Ces deux pays, Finlande et Suède ont reçu des retombées radioactives significatives sur une partie de leurs territoires. On note des anomalies sur les courbes des taux de mortalité infantile. Les taux d'avortements thérapeutiques ne sont pas modifiés.

En revanche, en Finlande, il semble que le nombre de morts fœtales traduise un effet Tchernobyl. Les données enregistrées par l'OMS étant lacunaires on ne peut l'inférer qu'avec un niveau de confiance modéré

Commentaire 6

Il n'y a pas d'effet Tchernobyl quantifiable sur les courbes de mortalité infantile, ni sur celles des avortements thérapeutiques en Italie et au Japon. La tendance décroissante des morts fœtales en Italie ne montre pas d'anomalie dans les années post-Tchernobyl (les données correspondantes manquent pour le Japon).

On note qu'il n'y a pas d'effet Fukushima visible sur la courbe de mortalité infantile au Japon. Cette absence trouve certainement son origine dans l'excellent contrôle de la radioactivité des aliments dont l'Archipel a bénéficié après les retombées radioactives des trois explosions de mars 2011.

Tentative de chiffrage des avortements et des mortalités fœtale et infantile dus à Tchernobyl

La méthode que nous avons mise en œuvre est celle décrite dans le traitement détaillé du cas biélorusse. Les cumuls bruts pour les trois types de détriments sont rassemblés dans le tableau ci-dessous, pays par pays.

On y présente les différents chiffres des cumuls des anomalies post-Tchernobyl relevées sur les courbes des avortements thérapeutiques (la fabrique des « anges »), des morts fœtales (les « anges » non décidés), et de la mortalité infantile (les « quasi-anges »), en rapportant ces chiffres bruts à la population de chaque pays. On passe des ratios aux valeurs absolues par produit avec le nombre de naissances annuelles tirées des statistiques internationales.

On distingue quatre groupes de pays :

  •  celui des pays ayant envoyé des liquidateurs et subi des retombées radioactives ;

  •  celui des pays ayant envoyé des liquidateurs sans subir de retombées radioactives, répartis en deux sous-groupes, ceux de culture russe et ceux de culture musulmane ;

  •  celui des pays n'ayant pas envoyé de liquidateurs et subi des retombées radioactives significatives ;

  •  celui des pays n'ayant pas envoyé de liquidateurs et n'ayant pas subi de retombées radioactives.

Le premier groupe est composé du Belarus, de l'Ukraine et de la Russie.

Le premier sous-groupe du second groupe comprend les Pays Baltes, la Géorgie et le Kazakhstan et le second sous-groupe comprend les autres Républiques d'Asie centrales auxquelles est adjoint l'Azerbaijan.

Le troisième groupe est composé de la Finlande et la Suède.

Le quatrième, le groupe témoin, est composé de l'Italie et du Japon.

Discussion

   1. Le groupe de contrôle – Italie - Japon – est indemne de toute anomalie. On aurait pu y inclure la Pologne nonobstant une petite région contaminée par des retombées dans le Nord-Est, près de l'enclave russe de Kaliningrad, exemple montrant qu'en l'absence de retombées humides, il n'y a pas d'incidence quantifiable sur la mortalité infantile.

   2. Le second groupe – Finlande – Suède – où la tendance des avortements thérapeutiques ne montre pas d'anomalie, on observe quelques centaines (total un peu supérieur à 800) de morts fœtales (Finlande) et de mortalités infantiles (Finlande, Suède) réparties durant 6 à 7 années après l'accident. Les courbes les montrent. Cependant, il faudrait circonscrire les statistiques aux habitants des régions peu peuplées ayant subi les plus fortes retombées et croiser les résultats avec les coutumes alimentaires locales. C'est réalisable mais hors de portée de cette étude très préliminaire.

   3. Du troisième groupe on extrait un groupe de pays musulmans où les courbes des avortements thérapeutiques ne montrent pas ou peu d'anomalies après l'accident, à savoir (taux des anomalies d'avortements, augmentations en %) – Azerbaijan (0,0) ; Kirghistan (1,6) ; Tajikistan (3,9) ; Turmenistan (3,1) et Uzbekistan (2,3).

Le nombre de liquidateurs mobilisés dans les Républiques d'Asie Centrale est mal connu. On sait qu'une proportion notable était constituée de militaires dont les diverses lois prises à partir de juin 1986 ont interdit toute divulgation d'informations – nombre, doses reçues, mortalité. Concernant la mortalité on a un témoignage de première main du Professeur Michel Fernex :

« Ainsi, au Kazakhstan à plus de 5000 kilomètre du réacteur détruit, dans une caserne dans la steppe de Semipalatinsk, de grands panneaux portaient les noms des militaires tombés, soit au cours de la Grande Guerre de Libération, dans la Guerre d'Afghanistan, et pour le dernier panneau, l'officier qui nous conduisait nous demande :

   –  “Savez-vous ce qu'il représente?

   – Non.

   – Ce sont nos soldats victimes de Tchernobyl.” »

Admettant le chiffre publié de 90 000, y compris les 32 000 du Kazakhstan, on retient 60 000 pour l'ensemble de ces cinq Républiques. Les données agrégées du cumul de la période 1987-2010 sont alors :

  -  naissances : 27 000 000 ;

  -  anomalies avortements : 621 000 (2,3%) ;

  -  anomalies morts fœtales : 33 000 (1,2‰) ;

  -  anomalies mortalité infantile 219 000 (8,1‰) à relativiser avec le chiffre de 75‰ de la mortalité infantile moyenne dans ces années-là.

Ces chiffres montrent que l'effet Tchernobyl est dilué dans un autre effet, celui de la perturbation des services de santé durant la dizaine d'années qui a suivi la dislocation de l'URSS. Car les ordres de grandeurs de toutes ces anomalies sont incompatibles avec le nombre de 60 000 liquidateurs. La distribution de nourritures contaminées provenant des régions très contaminées de la Fédération de Russie, de l'Ukraine et du Belarus a pu jouer aussi un rôle important car on sait que la poursuite des objectifs du Plan est restée une priorité, y compris dans la production agricole. Alors, en l'absence d'informations à ce sujet et se pensant à l'abri du fait de leur éloignement de la centrale de Tchernobyl, la plupart des grossesses a été menée à terme sans examens prénatals systématiques et exhaustifs.

En admettant une sorte de « compensation », à savoir que la réduction des examens prénatals provoquée par les difficultés économiques affectant ces années s'est traduite par une faible augmentation des avortements thérapeutiques et donc par un accroissement des morts fœtales et infantiles, on propose de considérer le total – 873 000 (3,2% des naissances) – des chiffres ci-dessus comme mesurant l'effet Tchernobyl sur la natalité dans ces cinq Républiques d'Asie Centrale. C'est un maximum.

En supposant que la crise économique a eu des effets bien plus dévastateurs et qu'on ne retient alors qu'un avortement thérapeutique en moyenne dans la descendance de chaque liquidateur, et le reste en proportion, alors le total de l'effet Tchernobyl sur la natalité serait plutôt de l'ordre de 100 000.

Enfin, on sait que la doctrine d'engagement des troupes en URSS privilégie l'envoi des jeunes conscrits peu expérimentés en première ligne. Des témoignages de l'époque montrent qu'il en a été ainsi lors de la guerre de Tchernobyl. Les jeunes soldats qui ont survécu assez longtemps pour fonder une famille n'auront eu leurs premiers enfants que plusieurs années après Tchernobyl, après avoir contracté mariage. Cela est vrai pour tous les contingents et expliquerait que les anomalies ne trouvent leur maximum qu'autour de 1995, alors qu'en Finlande et en Suède il se situe plus tôt, en 1989-1990.

   4. Le Kazakhstan et la Géorgie se caractérisent par une anomalie assez marquée du nombre d'avortement thérapeutiques, respectivement 9,6 et 11,5% du total des naissances. Il s'agit forcément d'une tendance générale dans toute la population dont seulement environ 2‰ sont des liquidateurs de Tchernobyl. Cependant le faible total des anomalies des mortalités fœtales et infantiles – 44 100 (4,7‰ des naissances) n'est pas incompatible en ordres de grandeur et de causalité avec le nombre de liquidateurs , 32 000 pour le seul Kazakhstan ; le chiffre pour la Géorgie ne nous est pas connu.

   5. Les trois Pays Baltes – Estonie, Lettonie et Lituanie – ont envoyé une assez faible proportion, 2,1‰, de leur population à Tchernobyl, 16 000 liquidateurs. Ces pays avaient depuis longtemps, par tradition, un niveau de soins médicaux et de surveillance prénatale très élevé. On suppose que la qualité de ces services de santé n'a pas été sensiblement altérée par les difficultés économiques de la décennie 1990. Les anomalies des avortements sont respectivement de + 7,2 + 5,6 et + 14% des naissances à répartir sur les quelques 20 années de la période concernée. Le total des anomalies morts fœtales et infantiles est faible, 5 870, soit, si ramené au nombre des liquidateurs, un décès par ces causes pour 3 liquidateurs. En revanche l'importance de l'accroissement des avortements fait penser à une réaction psychologique : ne pas prendre a priori le risque d'avoir un enfant mal formé, étant entendu que toutes les malformations congénitales ne se voient pas à l'échographie. Faut-il pour autant exclure les « anges » ainsi « produits » du décompte des victimes de l'accident ? Non, si l'accident n'avait pas eu lieu, ces avortements non plus car aucune femme ne met fin à sa grossesse sans un motif impérieux si elle a désiré l'enfant à naître.

L'intérêt de ce groupe est de chiffrer avec une bonne certitude l'ordre de grandeur des pertes fœtales et par morts infantiles dans la descendance des liquidateurs. Le total des trois causes, avortements, morts fœtales et mortalité infantile des trois Pays Baltes se monte donc à 180 000 durant la période 1987-2011.

   6. Le dernier groupe comprend les pays les plus touchés et ce sont aussi ceux qui ont constitués le gros des contingents de liquidateurs, 740 000 au total. Le cumul des anomalies de morts fœtales et infantiles s'établit à 344 000, une proportion cohérente en ordre de grandeur avec celui des Pays Baltes, sachant que les doses reçues par les évacués et l'effet des retombées n'est pas à négliger.

Retenons la proportion des Pays Baltes, alors 246 000 des 344 000 pertes de fœtus et de décès d'enfants ont eu lieu dans la descendance des liquidateurs. Restent un peu moins de 100 000 causés par les retombées et les doses reçues par les évacués. Concernant les retombées, en appliquant par règle de 3, sans ajustement, le ratio anomalies/naissances de la Finlande et de la Suède, on aurait 31 000 pertes à leur imputer. Restent 70 000 à répartir entre les doses reçues par les évacués et l'effet plus grand de retombées plus intenses. On trouve une cohérence certaine dans l'ensemble de ces bilans.

En revanche, le nombre « catastrophique » des anomalies relevées sur les courbes des avortements n'est certainement pas entièrement dû à la détection de malformations à l'échographie. La différence considérable entre la proportion des avortements dans le raïon de Stolin par rapport à celles dans l'oblast de Brest et, plus généralement, dans l'ensemble du Belarus, plaide pour une décision politique démesurée. En effet, le docteur Raisa Misura et les services sous ses ordres ont eu la constante préoccupation de soutenir la natalité, et, comme elle l'a clairement exprimé, de justifier chaque avortement par une malformation détectée à l'échographie. Le bulletin du bureau de l'ONU au Belarus a ainsi salué les résultat obtenu. Mais on ne dispose pas de statistiques des avortements dans ce raïon antérieures à 1986. Evaluer le nombre de ces avortements motivés nécessiterait de compiler les registres de son hôpital central…, des données couvertes par le secret médical.

Il apparaît que, au regard de sa superficie très contaminée et de la population y résidant, c'est au Belarus que le cumul des anomalies d'avortements est le plus élevé : en gros, en moyenne 1 avortement pour 2,5 naissances entre 1986 et 2008. Les chiffres pour l'Ukraine et la Russie sont moindres en proportion, mais considérablement plus élevés en valeurs absolues, populations beaucoup plus nombreuses obligent : 1 avortement pour respectivement 3,5 et 6 naissances en Ukraine et Russie, le total représentant 11 millions d'avortements pour 42,5 millions de naissances.

Sans l'accident, ces avortements n'auraient pas été provoqués. Leur cohorte constitue bien le gros des légions célestes des « anges » de Tchernobyl.

Un bilan impossible

Conclure serait l'ineptie des inepties. S'appuyant sur une vision inadaptée des séquelles d'une crise radiologique majeure avec comme unique référence la petite cohorte des survivants d'Hiroshima et Nagasaki, et sans tenir compte dans leur analyse de retombées durables très réduites dans les zones de « pluies noires », mais aussi dans le souci d'absoudre l'accident de conséquences de ce genre, les rapports officiels de l'UNSCEAR, de la CIPR, de l'OMS, et de leurs reprises par toutes les institutions du genre AIEA, OCDE etc évoquent les augmentations du nombre de malformations congénitales, comme le résultat d'un meilleur archivage. Bref, les experts internationaux nous font savoir que grâce à Tchernobyl les institutions médicales des pays les plus touchés ont fait de grands progrès dans l'enregistrement de ce genre de données. Par ailleurs, les mots fetal (pour morts fœtales) et abortion sont absents du rapport de synthèse de l'OMS publié en avril 2006 sous le titre Fact Sheet WHO 303, Health Effects of the Chernobyl Accident, an Overview, dont l'extrait suivant, placé juste avant le dernier paragraphe, épuise la question des malformations :

   « Reproductive and hereditary effects and children’s health10

Given the low radiation doses received by most people exposed to the Chernobyl accident, no effects on fertility, numbers of stillbirths, adverse pregnancy outcomes or delivery complications have been demonstrated nor are there expected to be any. A modest but steady increase in reported congenital malformations in both contaminated and uncontaminated11 areas of Belarus appears related toimproved reporting and not to radiation exposure.

   WHO’s role

The Expert Group report is a milestone in WHO’s efforts to assess and mitigate the health impact of the Chernobyl accident. WHO will actively promote the research and practical recommendations given in this report. In addition WHO will ensure that the people most affected by the Chernobyl accident will be provided with scientifically factual information that will allow them to make better informed decisions about their health and future. »

L'ONU a ainsi conclu : c'est bien l'ineptie des inepties.

1  - Membre du Groupe interministériel sur les déchets radioactifs (1974-1975)

  - Co-Expert du Gouvernement de Basse-Saxe pour le projet du complexe atomique de Gorleben (1978-1979)

  - Membre du Comité de pilotage de la mission parlementaire sur les effets sanitaires des déchets radioactifs présidée par Michèle Rivasi (2000-2001)

  - Président de l'association internationale Enfants de Tchernobyl Belarus(2010 - )

  - co-auteur, avec Hélène Crié, du techno-thriller Tchernobyl sur Seine, Editions Calmann-Lévy (1987)

  - auteur de La Comédie Atomique, Editions La Découverte, 2016

  - auteur du film Tchernobyl, le monde d'après, réalisé par Marc Petitjean, 2018

2 Description des groupes de santé pour enfants au Belarus :

Les groupes de santé dépendent de :

   - 1. Caractéristiques du développement (histoire généalogique, biologique et sociale - données obtenues lors de l'examen du patient).

   - 2. Le niveau de développement physique et neuro-psychique.

   - 3. Le degré de résistance de l'organisme aux maladies.

   - 4. Le niveau de l'état fonctionnel des principaux systèmes de l'organisme.

   - 5. La présence ou l'absence de maladies chroniques ou de malformations.

En considérant chaque élément, le pédiatre détermine le groupe de santé de l'enfant et l'inscrit dans le dossier médical.

Le "groupe de santé" est un terme conditionnel. Dans la pratique médicale, il est utilisé pour établir des plans d'action pour la réhabilitation et l'éducation des enfants. Pour les enfants d'âge primaire et préscolaire, il existe 5 groupes de ce type.

Le premier groupe comprend les enfants qui ne présentent pas de déviations dans leur état de santé. Le développement physique de ces enfants est harmonieux et correspond à leur âge, ils tombent rarement malades, les maladies sont faciles.

Le deuxième groupe comprend les enfants présentant des troubles fonctionnels quelconques, le plus souvent associés à une croissance et un développement inégaux. Par exemple, des souffles cardiaques systoliques fonctionnels, un léger trouble de la posture, une légère carence ou un excès de poids corporel. Ces enfants tombent malades jusqu'à quatre fois par an.

Le troisième groupe de santé comprend les enfants atteints de maladies chroniques au stade de la compensation (le corps assure l'adaptation aux changements dus à la maladie).

Le quatrième groupe - les enfants atteints de maladies chroniques au stade de la sub-compensation (après une exacerbation de la maladie sous-jacente, l'état général et le bien-être sont perturbés pendant une longue période).

Le cinquième groupe de santé comprend les enfants souffrant de maladies chroniques au stade de la décompensation. Ce groupe comprend également les enfants handicapés. Ces enfants ne fréquentent généralement pas les établissements préscolaires généraux. » 

Dr Alexey Nesterenko, directeur de l'Institut de protection radiologique BELRAD.

3  L'équipe composée du Dr A. V. Nesterenko, directeur de l'InstitutBELRAD, R. et M. Hugot et Y. Lenoir de l'association Enfants de Tchernobyl Belarus.

4  La population du raïon tourne autour de 90 000 habitants dont environ 15 000 dans son chef-lieu.

5  Raisa Misura a pris sa retraite en 2019 mais continue d'exercer comme médecin pédiatre, sa vocation première.

6  Par « quasi anges » j'entends les enfants décédés dans leur première année, ceux émargeant à la rubrique « mortalité infantile ».

7  Données indicatives. Ukraine : 360 000 ; Russie : 250 000 ; Belarus : 130 000 ; Kazakhstan : 32 000 ; Lettonie : > 6 500 ; Lituanie : > 7 000 ; Arménie : 3 000. Il manque plusieurs dizaines de milliers à ce décompte. Par ailleurs un certain flou affecte l'effectif des soldats, pour la plupart très jeunes ou réservistes (les meilleures troupes étant alors déployées en Afghanistan), envoyés sur le site entre mai et juillet 1986, ceux qui ont été les plus exposés : le chiffre de 350 000 a été avancé ; l'annexe D rapport 2008 de l'UNSCEAR retient le chiffre de 240 000. Les doses reçues par les soldats sont couvertes par le secret.

8  Zr95 (période : 65 jours), Ru106 (1 an), Ce144 (265 jours), Pm147 (2,6ans) et les produits d'activation tels que Mn54 (300 jour), Fe55 (2,9 ans), Co60 (5,2 ans). Même le Sr90 (28 ans) reste peu considéré parce que impossible à doser dans l'organisme, sauf après autopsie et prélèvements spécifiques.

9  <http://www.johnstonsarchive.net/policy/abortion/index.html#BS>

10  "Effets sur la reproduction, l'hérédité et la santé des enfants

Compte tenu des faibles doses de rayonnement reçues par la plupart des personnes exposées à l'accident de Tchernobyl, aucun effet sur la fertilité, le nombre de mort-nés, l'issue défavorable des grossesses ou les complications de l'accouchement n'a été démontré ni ne devrait l'être. Une augmentation modeste mais régulière des malformations congénitales signalées dans les zones contaminées et non contaminées2 du Bélarus semble liée à l'amélioration des déclarations et non à l'exposition aux rayonnements.

   Le rôle de l'OMS

Le rapport du groupe d'experts est une étape importante dans les efforts de l'OMS pour évaluer et atténuer l'impact sanitaire de l'accident de Tchernobyl. L'OMS va promouvoir activement les recherches et les recommandations pratiques présentées dans ce rapport. En outre, l'OMS veillera à ce que les personnes les plus touchées par l'accident de Tchernobyl reçoivent des informations scientifiquement factuelles qui leur permettront de prendre des décisions plus éclairées concernant leur santé et leur avenir."

11  Ce qu'évoqué supra, le tour de passe passe consistant à ignorer les évacuations de 1986 et 1989 de centaines de milliers de personnes ayant reçu des doses externes et internes particulièrement élevées. Ces doses n'ayant pas été mesurées mais évaluées rétrospectivement en chambre, elles ne sauraient avoir eu d'effets nuisibles tant sur la santé que sur la reproduction.

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