La mini-série CHERNOBYL, une pseudo-fiction perverse

Par son efficacité, cette œuvre efface la ligne de démarcation entre vérité et mensonge. Car la qualité de sa réalisation lui confère l’autorité de faire admettre comme véridiques toutes sortes de faits alternatifs et d’erreurs, certaines à prétention pédagogique. La vérité est inattendue, complexe : elle surprendrait, elle fatiguerait, elle décevrait, elle ennuierait. CHERNOBYL efface Tchernobyl.

CHERNOBYL, une pseudo-fiction perverse :

de l'usage de manipulations de la chronologie, des faits, de la science… et des émotions

Yves Lenoir1(juin-août 2019)

 

   Mise en condition…

« Nous vivons à une époque où les gens semblent ré-embrasser la notion corrosive selon laquelle ce que nous voulons être vrai est plus important que ce qui est vrai. » Craig Mazin au Moscow Times (18 mai 2019)2.

Un mois plus tard, dans un entretien publié le 18 juin par le site Slate3le scénariste développe son propos : « Ce que j'aimerais faire comprendre aux gens, c'est que peu importe ce que nous voulons croire, peu importe l'histoire que nous nous racontons par rapport au monde, la vérité est la vérité. Si vous organisez votre vie en fonction d'une liste de choses qu'un parti politique vous demande de croire ou d'une personne qui vous affirme qu'il va venir vous sauver, vous vous déconnectez de la vérité. Et il y a un prix à payer. »

Chez ceux qui ont vu la série, ces deux citations ne peuvent pas ne pas évoquer chacun des deux passages « programmatiques » en miroir, qui l'ouvre et la conclut. Le porte-parole de l'auteur (en fait sa voix-off), censé incarner l'académicien Valery Legassov, annonce la couleur – en gros : tout ce que vous allez voir est vrai et j'ai payé pour l'avoir dévoilé –, puis, histoire de bien verrouiller l'opinion des spectateurs, réaffirme sa ligne de conduite courageuse, alors que, condamné à l'ostracisme, un véhicule du KGB l'emmène, tel le cow-boy solitaire d'un western de série B, vers un destin funeste :

Première scène4 :

- E1 (00:37) « Qu'y a-t-il de pire avec les mensonges ?

Ce n'est pas de les confondre avec la vérité… Le danger quand on entend trop de mensonges, c'est de ne même plus reconnaître la vérité.

Que faire, alors, si ce n'est abandonner tout espoir de vérité et nous contenter de simples histoires ? Dans ces histoires, peu importe qui sont les héros. On veut seulement savoir qui sont les coupables. »

Dernières scènes :

- E5 (52:11) « Nous sommes tous en terrain dangereux, à cause de nos mensonges. Ce sont eux qui nous définissent.

Lorsque la vérité nous gêne, nous mentons jusqu'à l'occulter complètement. Mais elle est toujours là. Chaque mensonge que nous proférons accroît notre dette envers elle. Tôt où tard cette dette sera payée. »

- E5 (59:34)« Être scientifique, c'est être naïf. Nous voulons tellement découvrir la vérité que nous ne voyons pas que peu de gens veulent vraiment que nous la découvrions. Mais elle est toujours là, que nous la voyions ou non, que nous le voulions ou pas. La vérité se moque de nos envies et de nos besoins. Elle se moque de nos gouvernements, de nos idéologies, de nos religions… Elle reste là pour l'éternité.

Et finalement, voilà ce que m'a offert Tchernobyl. Avant les implications de la vérité m'effrayaient. Maintenant, je me demande seulement :

Qu'y a-t-il de pire que les mensonges ? »

Alors, dûment chapitré, le spectateur peut tout penser et conclure, sauf que ce qui l'a captivé pendant près de cinq heures n'est qu'un tissu de faits alternatifs, de contre-sens scientifiques, de falsifications de la chronologie, de contre-vérités politiques, de forçages du trait systématiques pour rendre l'horreur et la pression insoutenables etc, et bien d'autres procédés incompatibles avec la restitution, même sous forme théâtrale, d'un drame historique. Craig Mazin n'est pas William Shakespeare, ni même Stanley Kubrick ou Francis F. Coppola. Craig Mazin est un manipulateur pervers. Sa série suinte la duplicité, le mépris de la vérité, la malhonnêteté intellectuelle, l'hypocrisie et l'irrespect envers les gens.

Je me propose d'en donner une analyse critique aussi précise et circonstanciée que possible. Mais d'où parlé-je pour oser ainsi m'aventurer contre quasiment toutes les recensions qui ont accompagné et amplifié le succès planétaire de cette fiction5 ?

Concernant ma familiarité avec l'énergie atomique et Tchernobyl :

- j'ai participé en 1974-1975 aux travaux d'un groupe interministériel chargé d'évaluer les options techniques pour la gestion des déchets radioactifs ;

- en octobre 1978, à la demande du gouvernement de Basse-Saxe, j'ai été intégré dans un groupe international de trente contre-experts chargé d'évaluer le projet d'une gigantesque usine de retraitement du combustible nucléaire et d'un stockage de déchets radioactifs à Gorleben ;

- en septembre 1987, le techno-thriller Tchernobyl-sur-Seine, que j'ai écrit avec la journaliste d'environnement Hélène Crié, est sorti aux Editions Callmann-Lévy ;

- en avril 1988, avec un groupe de journalistes et environnementalistes français, j'ai visité le site et la centrale de Tchernobyl et ses environs. Nous étions briefés et accompagnés par le Directeur de la communication du Kombinat Chernobyl, Alexandre Kovalenko, l'un des six condamnés (à trois ans de prison) neuf mois plus tôt à l'issue du procès de l'accident6. Le lendemain j'ai participé à une conférence à l'institut Kurtchatov, puis à une rencontre avec Vladimir Gubarev, directeur scientifique de la Pravda et grand ami de Valery Legassov qui s'était suicidé la veille. En marge de ces activités officielles, j'ai pu semi-clandestinement effectuer des prélèvements d'échantillons radioactifs (les premiers que la CRIIRAD a reçus de Tchernobyl) et enregistrer l'exposé sur les transferts des radio-éléments que m'a accordé pendant deux heures l'académicien ukrainien Dmitro Grodzinsky ;

- en janvier puis avril 1990, avec un médecin et un agronome, j'ai effectué deux missions d'information semi-clandestines dans les territoires les plus contaminés de Biélorussie et d'Ukraine. Nous avons rencontré des responsables sanitaires et des victimes des retombées de l'accident – des liquidateurs hospitalisés dans l'Hôpital 26 de Kiev, et des évacués de Pripyat dans des appartements de la ville. Nous avons également eu une réunion de travail avec les responsables du district le plus contaminé de Russie, celui de Novozybkov dans l'oblast de Briansk ;

- et, depuis mars 2010, je préside l'association Enfants de Tchernobyl Belarus, dont l'un des fondateurs était le physicien nucléaire militaire Vassily Nesterenko, décédé le 28 août 2008, qui m'avait été présenté, fin avril 1990, lors d'une réunion de travail de scientifiques, médecins et responsables associatifs à Minsk. Nesterenko est le grand absent de la fiction de Craig Mazin. Le rôle qu'il a joué pendant la crise, puis son engagement dans les mois et les années suivantes pour la protection des populations vivant des les régions les plus contaminées du Belarus ne pouvaient ne serait-ce qu'être évoqués. La dramaturgie factice concoctée par le scénariste interdisait qu'il apparût !

Concernant le destin des victimes de Tchernobyl, de ces acteurs humanitaires valeureux et modestes qui meurent les uns après les autres dans l'indifférence et l'abandon, de toutes ces personnes avec lesquelles travaillent l'association que je préside et bien d'autres engagées dans l'aide aux populations et la diffusion d'information sur la réalité des conséquences de l'accident, je ne dirai qu'une phrase :

Craig Mazin n'en a cure et ne leur a donc pas accordé la plus petite place dans son scénario bidon.

S'il n'y avait que cela ! Sa « construction » rend impossible toute intuition des tenants et aboutissants de Tchernobyl. Comment rendre restituer l'histoire réelle, et rendre justice aux personnes impliquées ?

Le succès mondial de la mini-série de HBO « sur » Tchernobyl pose en effet le problème de la constitution d’une mémoire collective de ce désastre. Cette fiction « réaliste » met au défi de la réfuter.

Puisque son auteur prétend sans vergogne avoir œuvré à la défense de la vérité historique, j'ai décidé, pour ma part, de relever ce défi.

   La méthode

Le scénario, assez banal et formaté, de CHERNOBYL suit une intrigue complotiste politico-policière, avec ses bons et ses méchants ballotés par leur destin dans une atmosphère lourde et inquiétante. Tchernobyl en est le prétexte, le prête-nom plutôt. Pour faire vrai, Craig Mazin a ponctué les cinq épisodes de quelques scènes tirées d'un recueil de témoignages et récits assez « littérairement arrangés », rassemblés par l'autrice Svetlana Alexeievich sous le titre (français) La Supplication. Ces scènes sont introduites, trafiquées, développées et réinterprétées, gavées de poncifs, et, qui plus est, en dépit de tout respect de la chronologie. Elles servent à attester que le récit dit LA vérité.

Plus subtilement, les mensonges, faits alternatifs et contre-vérités ne sont ni fortuits, ni gratuits. Ils nourrissent un contrepoint explicite ou suggéré. Par exemple, une absurdité scientifique développée dans telle scène conférera ultérieurement le poids de la vérité à plusieurs mensonges et faits alternatifs « nécessaires » au fonctionnement de la dramaturgie et à l'excitation des spectateurs. S'il s'agissait d'une œuvre de fiction et revendiquée comme telle, il n'y aurait rien d'autre à dire que bull shit ! Une de plus… Mais ce n'est pas le cas. Force est de voir en cette « pseudo-fiction » une authentique supercherie, et d'en faire l'analyse sous l'angle de l'escroquerie intellectuelle.

Toute escroquerie fonctionne selon une logique propre à abuser un demandeur, une future victime. Par exemple, la « pyramide de Ponzi » utilisée par Bernard Madoff pour manipuler des pigeons consentants et leur extorquer des milliards de dollars est d'une simplicité biblique : on fait miroiter des intérêts faramineux à des investisseurs privés cherchant à placer leur argent ; les premiers déposants sont rétribués en ponctionnant les dépôts des suivants ; la rumeur prend corps : c'est l'affaire du siècle ! Et, les gogos se pressent, séduits de plus en plus nombreux et audacieux… jusqu'au moment où le processus s'inverse et où l'impossibilité d'honorer les contrats révèle le pot aux roses. Madoff a été condamné à 150 ans de prison en 2009 pour un cumul escroqué évalué à 50 milliards de dollars.

La « pyramide » de mensonges, contre-vérités et faits alternatifs que Craig Mazin a conçue pour qu'ils se combinent en un récit vraisemblable est, quant à elle, le moteur d'une véritable escroquerie intellectuelle. Les escroqueries de cette nature ne vous conduisent pas en prison ! En l'espèce, elles vous apportent renommée et nombre de sollicitations assorties de juteuses promesses.

La renommée est à la mesure de la satisfaction du public, dont le spectacle a comblé les attentes, flatté les préjugés, excité les passions, et, plus que tout, conforté les idées, aussi floues soient-elles, qu'il avait sur l'événement. Quand on entend « Tchernobyl », on attend avec une certaine impatience le spectacle terrifiant d'hommes menacés par un déchaînement de flux radioactifs, des images au moins aussi éprouvantes que celles de hibakusha agonisants, brûlés par la chaleur des explosions atomiques et rongés par la radioactivité ; on espère que l'histoire procurera le lot de surprises, émotions fortes, indignations, réactions négatives et positives qu'on est en droit d'exiger quand il est question de Tchernobyl. Craig Mazin n'a pas lésiné ! Le succès sanctionne très légitimement la justesse du calcul et paie largement les moyens déployés. Il y a du Madoff chez Mazin… ! Sans l'insolvabilité…

figurechernobyl1
 

Tchernobyl a explosé en Union soviétique. Pour bien faire vrai, l'action va se dérouler dans un contexte sombrement stalinien ou à tout le moins brejnévien. Et comme on n'est pas à un cliché près, la vodka coulera à flots continus et tout-un-chacun passera sa journée à fumer, ce qui était pour le coup assez vrai. Le public se sentira en terrain balisé. La « cohérence » du tout ne l'incitera pas à se poser de questions. La force d'une série tient en cela : découpée comme un roman-feuilleton et manigancée pour entretenir des réflexes pavloviens. C'est devenu la routine du métier.

Et, comme nous sommes entrés dans une ère où le degré de « véracité » d'une fiction vraisemblable découle surtout de son audience – donc, au départ, de l’argent investi, puis du « buzz » que les commentateurs se sentent obligés de créer et entretenir – la réussite incontestable du projet CHERNOBYL convaincra l'industrie du divertissement de passer avec son auteur autant de contrats qu'il le sollicitera !

Il est temps d'entrer maintenant dans le vif du sujet. Il s'agit en premier lieu de décrire le gouffre entre la pseudo-fiction que raconte la mini-série et la réalité de Tchernobyl, dans le cadre de la période retenue, du 25 avril 1986 au 31 juillet 1987. Je commencerai par établir le degré de fausseté de chacun des cinq composants principaux de la « pyramide de Mazin »  :

- les objectifs de l'intervention et l'organisation des opérations sur le site de la centrale ;

- le caractère des « héros » ;

- la physique des phénomènes physiques et atomiques, délires et réalité ;

- les effets de la radioactivité sur les êtres vivants ;

- la chronologie des faits « réels » déplacés et des faits inventés.

Puis, exercice un peu laborieux mais que je crois nécessaire car il y a vraiment beaucoup à dire, on proposera un florilège commenté des inventions, mensonges, contre-vérités, faits alternatifs, contre-sens historiques ou scientifiques etc, dans l'ordre chronologique de leur insertion dans les cinq épisodes de la série (suivant le code de la note 4).

La « coda », postface en forme de bonus constituée d'images d'archives légendées, placée à la fin du dernier épisode, sera traitée ultimement. Elle est posée là, comme un pyramidion coiffant avantageusement cette pyramide de mensonges, faits alternatifs, post-vérités, inventions, rumeurs non vérifiées et…, très objectivement, d'arguments publicitaires pour les tour-opérateurs qui se partagent le marché des visites de Pripyat et autres balades « aventureuses » dans la zone d'exclusion de Tchernobyl7 !

   Les cinq composants majeurs de la « pyramide de Mazin »

1. Les objectifs de l'intervention et l'organisation des opérations sur le site de la centrale.

Il s'agit ici de stratégie, les objectifs, et de tactique, l'organisation des opérations.

La série montre les deux héros chargés des opérations, les pseudo Legassov et Chtcherbina, quasi passifs, terrifiés à l'idée d'envoyer des hommes décontaminer les installations, passant leur temps à procrastiner et ne se résolvant qu'à l'automne 1986 à lancer les préparatifs de la construction d'un sarcophage. L'irrésolution est telle que la décision de constituer une équipe de trois hommes chargée d'aller ouvrir une vanne dans le sous-sol du bloc accidenté se prend lors d'une conférence tendue, au Kremlin, en présence de Gorbachov à qui on demande son aval ! C'est absurde, à un niveau d'absurdité sidéral… personne ne l'a relevé… or cela se passe au début et sert à créer un insoutenable suspens à la fin du premier épisode, quand on nous montre les trois hommes, « volontaires-désignés » dans la réalité, avec une bonne prime à la clef, passer la porte sensée les conduire à une mort quasi certaine… Restons-en là, le décor est planté.

Dans la vraie vie, la crise de Tchernobyl n'a pas été autrement gérée que comme un Blitzkrieg, une guerre éclair imposée par la puissance et la célérité des assauts de l'adversaire, d'une part, mais surtout par la décision des autorités de restaurer au plus vite les conditions d'environnement permettant la remise en service de la centrale. En URSS comme en France, l'énergie atomique est une religion d'Etat8. Sauver la foi lorsqu'elle est gravement menacée impose bien des sacrifices : aux sommes massivement investies au détriment des autres secteurs de l'économie succède, mais aussi s'ajoute, la mobilisation de toutes les forces vives du pays en vue, coûte que coûte – militaro sensu, de rétablir le statu quo ante :

« Fondamentalement, la décision du pouvoir de redémarrer les autres réacteurs le plus vite possible a été cruciale. Elle a été critiquée par beaucoup, même en interne, qui estiment qu’elle a permis une irradiation majeure de bon nombre de liquidateurs, non seulement les hommes du toit mais aussi tous ceux qui ont dû réparer des milliers de tuyaux et de câbles, construire une séparation entre les bâtiments 2 et 3, décontaminer à la hâte le site, construire le sarcophage dans des délais accélérés.9 »

« On nous a donné l'instruction de préparer le calendrier de reconstruction du 4eréacteur. Tout le monde riait sous cape, mais nous faisions tous semblant de plancher sur ce travail insensé.10 »

Et de rappeler que le ministre de l'Energie de l'URSS de l'époque avait même osé annoncer « devant des responsables scientifiques, que le 4eréacteur serait remis en route en novembre 1986 » [cf.Rapport Legassov pp. 45-46, NDA]. Il était même prévu « qu'un 5eserait construit à côté ».

Dans son récit posthume Valery Legassov, le vrai, n'écrit pas autre chose. On ne regardera pas à la dépense :

« Au terme de tous ces rapports, après que nous eûmes expliqué la situation et la façon dont nous la comprenions nous-mêmes, on prit les principales mesures qui allaient déterminer la chronologie des opérations pendant toute la période suivante, le volume des travaux ainsi que leur coordination avec tous les services et les entreprises de notre pays. On mit sur pied un groupe opérationnel sous la direction de N.I. Ryjhkov, et il fut pris contact, pour ainsi dire, avec l'industrie soviétique toute entière. La Commission gouvernementale devint dès lors un rouage administratif dans cet immense travail de salut public qui se fit sous la direction du groupe opérationnel du Politburo du Comité central ».

Pour bien enfoncer le clou, citons ici le passage du livre où Marc Molitor décrit les décisions stratégiques et l'organisation du champ de bataille11 :

« À Moscou comme à Kiev, le pouvoir fut informé de l'accident tôt dans la nuit. une première délégation arrivera dans la matinée à Tchernobyl; un deuxième groupe de très haut niveau, politique, militaire, judiciaire, arrivera en fin d'après-midi. C'est cette commission gouvernementale qui dirigera toutes les opérations de l'immédiat après-catastrophe, jusqu'à l'hiver 1986-1987. Outre la destruction du réacteur et les premières victimes, le problème central qui se pose pour la gestion de ce type d'accident est le danger posé par le niveau de radioactivité. Il détermine la façon dont les secours doivent être organisés, les conditions de travail des secouristes, l'accès plus ou moins malaisé à la zone accidentée, et les populations à évacuer – ou pas. Boris Chtcherbina, le président de cette commission, est aussi le vice-président du comité central du parti communiste. Dès les premiers contacts téléphoniques vers Yalta où il se trouve, et alors qu'il était sollicité en ce sens par les dirigeants locaux, il exclut l'évacuation de la ville proche de Pripyat, « pour ne pas créer la panique ». toute cette période est marquée par quatre impératifs immédiats:

– arrêter la catastrophe, c'est-à-dire éteindre l'incendie, arrêter l'éjection des radionucléides, contenir la contamination ;

– garantir la poursuite de l'exploitation des trois autres réacteurs du site de la centrale de Tchernobyl et, pour permettre cela, décontaminer le site, y réduire le niveau des radiations, et construire un confinement provisoire sur le réacteur éventré, qu'on appellera « le sarcophage » ;

– assurer les secours et soins aux blessés ; – évacuer les populations trop menacées par les retombées radioactives et, surtout, définir le degré « acceptable » de cette menace.

Cette gestion immédiate de la catastrophe s'inscrit cependant dans une stratégie générale qui entend circonscrire la panique, refuser la remise en cause du nucléaire, limiter le coût économique et social de l'accident ainsi que ses retombées politiques sur le système soviétique.

Un instrument essentiel de cette stratégie et de cette gestion sera le secret le plus étendu possible, le black-out sur les informations relatives à la catastrophe, particulièrement sur les irradiations. »

A l'avant-fin du film, censée se dérouler dans la période octobre-décembre 1986, des bataillons de soldats sont envoyés au casse-pipe radioactif, à savoir retirer des toits des blocs jumeaux 3 et 4 les débris radioactifs dont la présence interdit d'entreprendre la « liquidation » de l'accident – la construction d'un sarcophage autour de la ruine du bloc 4 puis la remise en service des blocs 1, 2 et 3. Sans prétendre à l'exhaustivité, vu que les recensions sont innombrables, je n'en ai repéré aucune où ce colossal anachronisme ait été reproché au réalisateur, avec toutes les conclusions qu'on en déduirait alors sur la qualité de cette reconstitution prétendument aussi véridique que possible de la catastrophe.

Dans le même ordre d'idées, Brioukhanov, le vrai, témoigne que le culte du Plan donnait la priorité à la production, pas seulement électrique, mais aussi agricole :

« Début mai, en traversant la ville de Tchernobyl, j'ai vu l'évacuation du bétail, tandis que les gens restaient sur place. »

Kate Brown décrit dans son tout récent ouvrage12les drames humains épouvantables, ignorés jusque là, provoqués par la rigidité de la planification économique et la soumission des acteurs à la réalisation des objectifs qui leur étaient assignés. Elle confirme le climat général évoqué par Brioukhanov. La série CHERNOBYL passe complètement à côté de cet aspect du coût humain inouï de l'accident.

Dans la vraie crise de Tchernobyl, la construction du sarcophage a commencé en juin-juillet 1986, après que des dizaines de milliers de conscrits et réservistes s'étaient relayés pour nettoyer les lieux. L'avancement des travaux a fait l'objet d'une série de projections13 à la première grande Conférence sur Tchernobyl, organisée à Vienne au siège de l'Agence internationale de l'énergie atomique – AIEA – du 25 au 29 août. Car les autorités internationales de l'énergie atomique, leurs équivalentes nationales, et tout le petit monde de la protection radiologique institutionnelle (Commission internationale de la protection radiologique – CIPR, Organisation mondiale de la santé – OMS, Comité scientifique des Nations-Unies sur les effets de la radiation atomique – UNSCEAR), ont pris leur part dans cette guerre éclair. Il s'agissait, objectif non négociable, de préserver le maintien de l'Humanité dans l'âge de l'énergie atomique. Le directeur de l'AIEA, Hans Blix, a déboulé à Tchernobyl le 9 mai, histoire de déclarer in situ que la situation était sous contrôle. Le 6 mai, l'OMS a réuni à Copenhague un groupe d'experts présidé par les présidents de la CIPR et de l'UNSCEAR. Le jour même, le rapport rédigé à l'issue de leurs discussions conseille expressément de ne prendre aucune mesure de protection des populations touchées par les retombées des nuages radioactifs14

Craig Mazin ne voit aucun inconvénient à retarder la conférence de l'AIEA à mars 1987 ; comme s'il n'était vraiment pas urgent de montrer au monde, la mission statutaire de l'Agence en ces circonstances, que Tchernobyl ne saurait affecter le développement mondial en cours de l'énergie atomique, une énergie bonne pour l'environnement ! Lacune majeure et tout-à-fait complémentaire : aucune délégation officielle de l'UNSCEAR, l'AIEA ou l'OMS ne se serait rendue à Tchernobyl. L'essentiel se traite lors de tête-à-tête dans un format de type roman-photo entre les pseudo Legassov et Chtcherbina. Comme ils sont assez passifs et attentistes, il peut avoir semblé « normal » au plus grand nombre qu'il y ait eu si peu de monde pour les assister.

Voilà le moment de montrer en quoi ce sont de vrais pseudo, des responsables en faux toc aurait-on dit avant la généralisation de l'usage du mot pseudo. Des pseudo inventés assez dociles pour se soumettre aux fantaisies du scénariste, bref, les valets/porte-parole au service des fantasmes et combinazione de Craig Mazin, mais certainement pas de la vérité historique.

2. Le caractère des « héros ».

Il s'agit de Valery Alexeievich Legassov et Boris Evdokimovitch Chtcherbina. Sans eux, pas de film ! Ils le portent. Pardon de demander au lecteur de prendre ici le temps de prendre connaissance des hommes qu'ils étaient réellement et de leurs agissements.

La mini-série présentele pseudo Valery Legassovcomme un être profondément moral, courageux, soucieux de préserver les vies humaines et décidé à faire éclater la vérité, jusqu'à mettre sa sécurité personnelle en jeu lors de son témoignage dans le procès des « responsables » de l'accident.

De formation chimiste, l'académicien Legassov, le vrai, avait été repéré par Valery Soyfer15 comme l'un des plus actifs promoteurs du laxisme soviétique en matière de sécurité nucléaire. Ses prises de position contre « trop de précaution » le font clairement apparaître comme un propagandiste aveugle du développement à marches forcées et au moindre coût de l'énergie atomique dans l'ex-URSS :

« L'un de ces principaux responsables était V. Legassov, membre ·de l'Académie des sciences et poulain du vieil Alexandrov (lequel perdit son poste de président de l'Académie des sciences peu de temps après la catastrophe). Pendant plusieurs années, Alexandrov et Legassov se sont employés à marteler dans la tête des Soviétiques l'idée que l'homme ne pouvait rien créer de plus sûr, de plus fiable et économique que des centrales nucléaires.

En 1985, dans un article intitulé “Une source d'énergie particulièrement précieuse” (et non pas “particulièrement dangereuse”) et illustré d'une superbe photographie de la centrale de Tchernobyl, Legassov écrivait : “L'énergie nucléaire, en tant que source d'énergie, est plus que compétitive. Elle dépasse les autres sources au plan de l'économie, de la sécurité et du respect du milieu.”

En 1984, un ouvrage intitulé “Energie nucléaire, l'homme etle milieu environnant”, publié sous la direction de Legassov et Kouzmine, le médecin S. Ilyine et l'ingénieur Y. Sivintsev, affirmaient :

Il est aisé de constater que la probabilité de mort dans un accident de centrale nucléaire est dix mille fois moins élevée que celle de mort dans un accident de voiture et à peu près cent fois inférieure à celle de mort par la foudre. La comparaison avec le danger de mort dans d'autres catastrophes naturelles [...] montre que le risque d'irradiation est à peu près comparable au risque d'être écrasé par une grosse météorite capable de traverser l'atmosphère et de venir toucher terre.”

Un an plut tôt, un article de la revue Energia, publiée par le Præsidium de l'Académie des sciences de l'U.R.S.S., dont Legassov est membre du comité de rédaction, informait ses lecteurs que “la probabilité de mort par suite d'irradiation due à une centrale nucléaire est comparable au risque encouru au cours d'un seul voyage de cent kilomètres en automobile ou au risque que court une personne fumant entre une et trois cigarettes par jour ...”.

Dans un article écrit conjointement avec V. Demine et Y. Chevelev, Legassov adoptait une attitude particulièrement cynique :

Faut-il fixer une limite à la sécurité ?” […]

L'article débutait par une affirmation péremptoire :

Les spécialistes savent bien qu'il est impossible de provoquer une véritable explosion nucléaire dans une centrale nucléaire et que seul un invraisemblable concours de circonstances peut aboutir à ce genre d'explosion, pas plus destructrice au demeurant qu'un obus d'artillerie.” […]

Dans le même article, les auteurs glosaient sur la nécessité de payer, fût-ce au prix de sa vie, le confort et la joie de vivre dont la société moderne nous fait bénéficier :

La civilisation ne se contente pas de prolonger la vie de l'homme, en dépit des nouveaux dangers qu'elle apporte ; elle rend aussi cette vie plus confortable, plus facile, plus agréable, plus belle. Lorsque les sociologues déterminent le niveau de vie, ils jugent nécessaire de prendre en compte, outre l'espérance de vie, le mode et la qualité de cette vie. Cela reflète incontestablement l'opinion de la majorité des gens, qui, dans leur vie quotidienne, sont prêts à échanger leur santé contre le confort et l'agrément. Ils utilisent des moyens de transport dangereux, font de l'alpinisme, pratiquent la chasse, ne renoncent pas à des habitudes qu'ils savent néfastes et, enfin, ils risquent leur vie, pas seulement pour sauver leurs proches ou des étrangers, mais aussi pour obtenir des biens matériels.[... ]”

Une autre affirmation de Legassov et de ses collègues est tout aussi inacceptable :

Les dépenses faites pour les mesures de sécurité soustraient des fonds à d'autres domaines, en particulier ceux dont relève la qualité de la vie. C'est pourquoi ces dépenses ne doivent pas être excessives. Or cette exigence évidente est méconnue par les spécialistes de la sécurité qui prennent pour seuls critères la réduction et la minimalisation du risque global.”

Je le répète encore une fois : la course au bon marché, fondée sur des présupposés amoraux, sur le désir d'une prétendue majorité des gens de risquer leur vie et leur santé pour vivre mieux a infligé une terrible leçon aux “pragmatiques”. Leurs arguments pseudo-scientifiques en faveur d'une énergie peu coûteuse coûtent cher aux populations, non seulement dans notre pays mais aussi à l'étranger, là où la poussière radioactive de Tchernobyl s'est répandue.

La conclusion de l'article de Legassov, Démine et Chevelev apparaît aujourd'hui comme impudente, outrageante à l'égard des victimes de Tchernobyl :

Ainsi, il faut une limite à la sécurité. Celle-ci doit être décidée si possible dans le cadre d'une analyse économique. Le refus d'une telle limitation, la volonté d'assurer une sécurité maximale peut conduire au résultat inverse. "Tout le monde sait que la sécurité est l'ennemi numéro un de tous les mortels", fait dire Shakespeare à Lady Macbeth. Cette idée peut paraître absurde à première vue, et pourtant, en vertu de la loi dialectique de l'unité et de la lutte des contraires, elle corrobore la principale conclusion du présent article.”

Occupant un poste élevé dans l'oligarchie scientifique soviétique, Legassov a bien sûr fondé un groupe où ses opinions ont été reprises et adoptées par d'autres.

I. Kouzmine et A. Stoliarevski, proches de lui, expliquent en 1985 une récente baisse du rythme de la construction de centrales nucléaires en Europe et aux États-Unis par la volonté de mauvais aloi d'élever le degré de sécurité dans les centrales nucléaires. Ils notent que “[...] le coût des systèmes de sécurité des centrales nucléaires, dont l'exploitation a commencé en 1975, atteint 30% du total des investissements. Dans les centrales construites aujourd'hui, ce coût atteint presque 50% ”et ils critiquent les pays occidentaux pour leur obsession de la prévention maximale des accidents.

A. Sarkissov, membre-correspondant de l'Académie des sciences de !'U.R.S.S., confirme cette analyse :

Les gens croient communément qu'avec l'usure du matériel peuvent apparaître des maillons faibles. De fait, un seul accident peut influer fortement sur les statistiques existantes. Pour balayer définitivement les craintes sans fondement, il convient d'expliquer au public, le plus largement possible, de façon claire et précise, comment est assurée concrètement la sécurité des installations nucléaires.”[…]

Dans le même temps, dans un rapport présenté au Congrès international de technique nucléaire à Bâle en 1981, Legassov, Ilyine, Kouzmine etc, s'efforçaient de convaincre les Occidentaux qu'ils étaient trèssoucieux d'assurer la sécurité la plus grande dans leurs centrales nucléaires. Ils énuméraient les six points d'un programme censé prouver la constante préoccupation des responsables soviétiques de l'énergie nucléaire en matière de sécurité ; ils faisaient en particulier mention del'application suivie de toutes les procédures techniques destinées à assurer la sécurité à toutes les étapes de la construction et de l'exploitation des centrales nucléaires”. »

Dans ce même article Valery Soyfer dresse un tableau glaçant de l'esprit de course à la « performance socialiste » ayant présidé à la construction des blocs nucléaires de Tchernobyl, sans que cela ait ému le moins du monde les responsables de la sûreté nucléaire, bien au contraire :

« La centrale de Tchernobyl a été mise en service en septembre 1977. […]Cependant, dès la pose de la première pierre et dès le premier jour de fonctionnement de la centrale, il régnait un tel climat qu'un accident était inéluctable.

Pour exécuter le travail au plus vite, les ouvriers s'écartaient de leur planning, au mépris des procédures de travail strictes qui avaient été établies. Les responsables de la construction et de la mise en marche de la centrale, pour pouvoir réaliser les “engagements socialistes pris par le collectif” et annoncer triomphalement l'achèvement des travaux avant le délai prévu, ignoraient délibérément le planning qui leur avait été fixé. […]

Grâce à tout cela, le premier bloc d'énergie de la centrale de Tchernobyl fut mis en marche à sa puissance maximum huit mois avant la date prévue par le plan. L'“héroïsme” de tous fut récompensé et pas seulement matériellement. Le 22 janvier 1978, le Comité central du P.C.U.S. adressait à tous ceux qui avaient participé à la construction un télégramme spécial :

Le travail inspiré et plein d'abnégation du collectif de toutes nationalités qui a construit la première centrale nucléaire d'Ukraine donne un témoignage éclatant de l'application des résolutions du XXVeCongrès du P.C.U.S. visant à assurer une large utilisation de l'énergie nucléaire dans notre pays.”

Six mois plus tard, le 21 juin 1978, un groupe important des personnels des travaux publics et des techniciens de la centrale recevait les plus hautes distinctions officielles.

Encouragés par ces succès, les responsables de l'énergie nucléaire du pays réduisirent encore davantage les délais de construction du second bloc d'énergie. Celui-ci fut construit et mis en route “en un temps record” : un an, c'est-à-dire “deux fois et demie plus vite que ce que prévoyaient les normes”, écrivaient en 1985 P. Fomin et V. Liutov, responsables de l'Énergie atomique.

Et derechef, l'héroïsme fut récompensé par les plus hautes autorités du pays : 26 personnes reçurent des médailles ou des décorations.

En 1979, la direction du Parti avait appelé tous les travailleurs à faire encore plus vite et à “célébrer par de nouveaux succès dans le travail la date mémorable du 110eanniversaire de la naissance de Lénine”. […]

Cela évidemment n'était possible qu'en travaillant en dépit des consignes de sécurité, à la limite critique au-delà de laquelle la réaction nucléaire risque de devenir incontrôlable. Et plus l'énergie fournie était meilleur marché, plus les techniciens s'enhardissaient et plus ils recevaient de gratifications venues d'en haut.

Les techniciens de Tchernobyl ont fêté dans la joie le 110eanniversaire de la naissance de Lénine. Grâce à eux, la centrale de Tchernobyl avait fourni l'énergie électrique la moins coûteuse du pays. Mieux, 400 millions de kilowatts-heure avaient été produits au-dessus du plan. Tous les “engagements socialistes” étaient largement dépassés.

Pour son “héroïsme”, la centrale de Tchernobyl fut baptisée du nom de V.I. Lénine, ce qui selon les usages soviétiques constitue la récompense absolue.

On procéda de la même façon pour les troisième et quatrième blocs d'énergie. En 1985, les travailleurs de la centrale proposèrent un total de 3 049 modifications à la construction de la centrale et aux règles de son exploitation dont 2 258 furent retenues et appliquées. La direction annonça fièrement que grâce aux dérogations, on avait pu économiser 4 369 600 roubles. »

Rien ne pouvait tempérer l'ardeur « socialiste » régnant dans ce milieu, pas même l'accident de fusion partielle survenu au cœur du bloc 1 le 9 septembre 1982, que décrivent les notes 9 à 1416 de la cellule de Tchernobyl du KGB d'Ukraine. Des rejets radioactifs contenant des particules chaudes avaient été retrouvées jusqu'à 14 km au NNE et on avait mesuré une contamination très élevée (de 1 à 18 MBq/m2) sur le site de la centrale. Aucune évacuation n'avait eu lieu. Un mauvais présage de ce qui advint aux habitants de Pripyat moins de quatre ans plus tard, avec un Legassov, le vrai, participant à la manœuvre : évacués beaucoup trop tard.

Quelles informations ont circulé à ce propos – la protection de la population de Pripyat, celle aux premières loges d'un spectacle assorti de rejets massifs de radioéléments – durant les quinze mois que « couvrent » la mini-série CHERNOBYL ? Beaucoup de rumeurs que confirmeront seulement en partie des témoignages ultérieurs17. Le document qui fait alors autorité est le rapport officiel du Comité d'Etat sur l'utilisation de l'énergie atomique soumis par Legassov, le vrai, aux experts réunis par l'AIEA à Vienne, le 25 août 1986. Les valeurs de l'exposition des habitants sont présentées dans l'Annexe 7 (§ 2.2, pp. 38-40). Il s'agissait clairement d'annoncer l'absence de dommages sanitaires prévisibles en prétendant la mise à l'abri de la population. C'était, tout le monde le sait, et le savait (par les images des satellites espions américains montrant une vie as usual dans la cité), un pur mensonge, un mensonge que tous les experts espéraient entendre pour se rassurer et rassurer leurs tutelles administratives et politiques18. C'est tellement faux que, dans son testament, Legassov, le vrai, témoigne sans ambages :

« Les physiciens qui pressentaient que la situation n'évoluerait pas pour le mieux insistèrent sur la nécessité d'une évacuation obligatoire. Les médecins semblaient se rallier à leur avis et vers 10-11 heures du soir, toujours le 26 avril, Boris Evdokimovitch Chtcherbina, qui avait suivi nos discussions et accrédité nos prévisions, décida d'ordonner une évacuation obligatoire. Elle aurait lieu le jour suivant.

Malheureusement, cette nouvelle qui se répandit de bouche à oreille, par voie d'affiches et à la criée dans les cours des maisons, n'atteignit pas tout le monde si bien que le 27 au matin, on voyait encore, dans les rues de la ville, des mères promenant leurs enfants en landau, des petits enfants en train de jouer et tous les signes extérieurs d'une journée dominicale sans histoire ».

Legassov, le vrai, avait donc pris sur lui de proférer des mensonges à Vienne ! On va y revenir. Mais quels étaient ces niveaux de radiation externe commençant à inquiéter les physiciens présents à Tchernobyl le 26 avril 1986 ? Les chiffres fournis par le rapport officiel signalent une fourchette de 140 - 1 400 µSv/h à 21h le 26, passant à 1 800 - 6 000 µSv/h à 7 heure le 27, puis à 3 600 - 10 000 µSv/h durant l'évacuation en voitures et en cars. Soyons conservatifs : retenons la valeur maximale de 10 mSv/h pour chaque habitant, soit une dose de 350 mSv à l'issue des 35 heures entre l'explosion et l'évacuation. Se pose alors une question : les quatre notes 23, 25, 28 et 30 de la cellule de Tchernobyl du KGB d'Ukraine signalent un total de 135 cas de Syndrome aigu des radiations (SAR), dont 37 enfants, recensés dans les 10 jours d'après parmi les évacués (nombre sous-estimé car le suivi des personnes parties en voiture n'a pas été possible) ; or la dose provoquant un SAR est plutôt dix fois supérieure à 350 mSv !

Donc le rapport a menti, et Legassov, le vrai, a couvert. Mais, se souciait-il vraiment au premier chef, comme il l'affirme dans son testament, du sort des Pripyataises et Pripyatais ? Si c'était le cas, alors en bon scientifique il aurait gardé en mémoire les valeurs réelles ayant déterminé la décision d'évacuer et les aurait mentionnées dans son testament. Or il reprend, en les divisant cependant de presque un d'ordre de grandeur (un facteur dix), les fourchettes de valeurs du rapport officiel :

« Le 26 avril au soir, le niveau des radiations y était encore plus ou moins favorable, oscillant entre quelques millirems et quelques dizaines de millirems par heure » [soit de quelques dizaines à quelques centaines de µSv/h]

Legassov, le vrai, n'était pas n'importe qui, on l'a compris. C'était un homme « sûr », un des ces technocrates ambitieux et opportunistes, attentifs à suivre le vent dominant, donc toujours prêts à retourner leur veste : un pur produit du système soviétique ; un véritable apparatchik, en permanence soucieux de se faire bien voir du Parti, comme il le révèle assez naïvement au début de son testament :

« 26 avril 1986. Un samedi, une journée magnifique. J'étais assez indécis sur ce que je voulais faire : aller à l'université (le samedi, c'est mon jour pour la “fac”), ou à une réunion de militants du parti fixée à dix heures ce matin-là, ou encore en prendre à mon aise et aller me reposer quelque part avec Margarita Mikhailovna, ma femme... Naturellement, de par mon caractère et en vertu d'une habitude de longue date, je me décidai pour la réunion du Parti. »19

Il était donc naturel de confier à cet amoureux inconditionnel de l'énergie atomique, militant communiste appliqué et académicien autoritaire, mais aussi chef de file des apologistes de la piteuse culture soviétique de sûreté nucléaire, la direction scientifique des opérations à Tchernobyl. Et il ne pouvait qu'obéir. Il en allait de même et pour des raisons très similaires quant à la présence de son pendant politique sur le site, Boris Evdokimovitch Chtcherbina, le vice-président du Conseil des ministres de l'URSS.

Qui est censé incarner le pseudo Boris Chtcherbina, ce politicien servile et arrogant que son expérience de Tchernobyl aurait transfiguré en un alter ego politique du pseudo Legassov, avec qui il aurait in fine partagé bien des qualités humaines ?…

Si le vrai Chtcherbina était l'alter ego du vrai Legassov, c'était bien dans la volonté farouche dont il avait fait montre pour hâter au delà du raisonnable la croissance du parc nucléaire soviétique. Gregory Medvedev témoigne20 :

« G. Medvedev raconte aussi une réunion à laquelle il participa au Parti communiste ukrainien, lors de laquelle de sérieux doutes furent émis sur le choix de l’emplacement de la centrale de Tchernobyl, au cœur d’un bassin hydrographique important. Mais on va de l’avant malgré ces objections, et cela aura une grande importance pour la suite.

Cette marche forcée est bien illustrée par G. Medvedev lorsqu’il évoque par exemple cette réunion à laquelle il participe au ministère, sous la direction du vice-président du Conseil des ministres, Boris Chtcherbina. Celui-ci avait convoqué les directeurs et chefs de chantier des centrales nucléaires en construction. L’un d'eux explique que son réacteur ne pourra être mis en chantier dans les délais prescrits par le ministre, parce qu’il n’a pas reçu certains équipements et les systèmes informatiques nécessaires.

Qui vous donne l’autorisation de reporter les délais?, lui crie le vice-président.

– C’est la technologie qui fixe les délais, lui répond le chef de chantier.

– Tenez vos délais !

– Mais je ne recevrai mes équipements qu’à la fin mai…

– Faites-vous livrer plus tôt !

– Ce n’est pas moi qui livre mais l’industrie. Je ne vois pas comment on peut construire une centrale nucléaire et la mettre en service sans équipements…”, répond le chef de chantier ».

Il est donc là pour que l'intendance suive ! Il y va de sa position et de sa carrière. La pression est maximale sur les sous-fifres. Qu'ils se débrouillent !

Chacun qui a vu la série ne peut objectivement que prendre acte d'une sérieuse erreur de casting : les deux héros positifs, ceux qu'on donne à aimer au public, ne partagent rien, sauf leur nom, avec les hommes qu'ils sont censés incarner (un critique qui connaissait Legassov, le vrai, a en effet noté que le pseudo Legassov n'était pas vraiment l'homme avec qui il avait eu affaire).

Le gouffre a déjà quelque chose d'abyssal : les objectifs et la conduite des opérations à Tchernobyl n'ont rien en commun avec ce qu'en donne à voir la série ; et, très logiquement, les pseudo héros n'ont rien en commun avec leurs homonymes historiques, Valery Legassov et Boris Chtcherbina.

3. La physique des phénomènes physiques et atomiques, délire et réalité.

Le scénariste a confié au pseudo Legassov le soin de faire des cours de physique atomique… Plus le propos est inepte, plus grande son importance dans la mécanique du récit. Il ne s'agit donc pas d'erreurs malheureuses, mais d'un calcul cynique. Il est enjoint au spectateur de croire à ce scénario car le grand physicien Legassov a apporté les garanties scientifiques que tout est vrai.

L'intervention la plus « fertile » a lieu au Kremlin lors d'une pseudo réunion de crise présidée par un pseudo Mikhaïl Gorbachov (on reviendra sur la portée de ce fait alternatif). Durant les maintenant 46 ans que je travaille sur le dossier de l'énergie atomique et de la radioactivité, je n'ai jamais eu l'occasion d'entendre pareilles bêtises.

- E2 (11:29), « Chaque atome d'U235 est comme une balle de révolver. Il se déplace presque à la vitesse de la lumière et traverse tout sur son passage, le bois, le métal, le béton, la chair… 

Cela représente un nombre infini de balles dans l'air que nous respirons, l'eau que nous buvons et les aliments que nous mangeons. »

Intérêt : si chaque atome a le pouvoir de nuisance d'une balle de fusil, alors, que les effets soient immédiats coule de source ; la radioactivité ne tue ou ne blesse pas à terme, mais tout de suite, telle une balle de fusil ! Lumineux, non ? Cette pseudo propriété magique confère une vérité factice à tous les mensonges sur les effets des radiations que le scénario charrie à qui mieux mieux. On y reviendra.

Dans la réalité ça ne marche pas vraiment comme ça :

• les fissions atomiques ne projettent pas des atomes d'uranium, elles les cassent en deux produits dits de fission et émettent des neutrons qui vont aller casser d'autres noyaux dans une réaction en chaîne ;

• l'énergie libérée vaut environ 200 MeV, la majeure partie étant emportée par les produits de fission ; la vitesse initiale indicative de ces produits de fission vaut 10 km/s. Aucun atome d'uranium n'est donc tiré comme une balle de fusil à une vitesse proche de celle de la lumière !

• à titre indicatif, le grand collisionneur LHC du CERN (27 km de diamètre) a permis de créer quelques bosons de Higgs en apportant à des protons (235 fois plus légers qu'un atome d'U235) une énergie de 7 TeV, soit 35 mille fois plus que l'énergie de fission de l'uranium. Il faudrait 235 fois plus d'énergie, soit plus de 1 600 TeV, pour lancer un atome d'uranium à la vitesse, toute proche de celle de la lumière, des protons circulant dans le LHC, le plus puissant du monde

Comble de l'invraisemblance, ces balles seraient quasi éternelles, sillonnant l'espace à la recherche de cibles (?) :

« La plupart de ces balles seront dangereuses pendant 100 ans. Certaines le resteront pendant 50 000 ans. »

Et voilà ! Pauvre pseudo Legassov, la mémoire du vrai n'avait pas besoin qu'on lui fasse dire autant de c… ! Mais ces conneries sont délibérées et vraiment d'une grande utilité aux yeux de leur inventeur. Sinon, ce dernier n'aurait pas placé cette séquence au Kremlin dans la bande-annonce de la série, le teaser comme on dit en français branché/câblé. En effet, ces phrases sont la caution scientifique de toutes les exagérations et contre-vérités sur les effets des radiations dont la série est truffée, ces scènes angoissantes et/ou atroces propres à doper le voyeur vicieux qui dort en chaque humain.

Le pseudo Legassov n'en reste pas là et joue au professeur particulier pour le pseudo Chtcherbina dans l'hélicoptère (un fait alternatif, comme on le verra) qui les emmène à Tchernobyl.

- E2 (13:30) « le neutron est une balle… qui tourne autour de l'uranium » ;

on reste au niveau de la conférence du Kremlin (le neutron est un constituant du noyau atomique ; ce sont les électrons qui tournent autour, une notion acquise durant l'enseignement secondaire…)

Les propriétés magiques de la radioactivité décrites par le pseudo Legassov trouvent à s'exercer dans la scène destinée à introduire le troisième personnage principal de la série, l'inexistante (dans la réalité) physicienne Ulana Khomyuk, employée imaginaire de l'Institut de recherches nucléaires militaire Sosny, situé près de Minsk, la capitale de la Biélorussie. L'enchaînement des événements est régi par des lois causales surprenantes. Cependant, avec un peu d'esprit de déduction, on repère qu'il est d'un côté cohérent avec la théorie atomique du pseudo Legassov, et de l'autre pas du tout. D'un point de vue philosophique, cette « expérience » (ici sortie de la pensée du scénariste) falsifie la théorie et, très logiquement, pulvérise tout ce que le scénario doit à cette « théorie », à savoir sa charpente21. Voyons ce que nous devrions prendre pour argent comptant.

- E2 (01:59), apparition de d'Ulana Khomyuk (UK), la physicienne imaginée pour mener l'enquête fictive sur un secret d'Etat qui n'existait pas :

• il est 8h30 le 26 ; UK sommeille sur son bureau ; son assistant entre et la réveille ;

• il fait chaud ; l'assistant ouvre la fenêtre et instantanément le détecteur de radiation de la pièce sonne l'alarme ; l'assistant referme la fenêtre précipitamment ;

• puis il va lire la mesure et annonce une radioactivité de 8 milliröntgen (sic22) ;

• en bonne spécialiste, UK s'assure que ça vient de l'extérieur et procède rapidement à un prélèvement du dépôt radioactif sur la vitre ;

• elle court analyser le prélèvement ; le spectromètre donne instantanément le résultat ;

• s'en suit une discussion sur l'origine possible de la présence d'iode radioactif, I131.

Dans le monde réel, 8h30 le 26, le panache radioactif de Tchernobyl frôle à peine les faubourg au Sud-Ouest de Minsk23. Or, Sosny, l'Institut de recherche où est sensée travailler UK, est situé à 25 km au Sud-Est du centre de la ville. Acceptons la liberté que s'est accordée le scénario. Les effluves entrées par la fenêtre contiendraient alors entre 0,01 à 0,1 Bq/m3de Cs137. La théorie du pseudo Legassov, selon laquelle la radioactivité se présente sous forme d'atomes d'uranium filant à la vitesse de la lumière expliquerait que le détecteur ait réagi instantanément ! On va retenir la valeur haute de 0,1 Bq/m3de césium et y ajouter le triple d'I131, ce qui correspond en gros au rapport entre les concentrations des deux isotopes. Pour être encore plus conservatif (c'est-à-dire le plus indulgent possible avec l'invraisemblance de la scène), on va supposer que dans l'instant où la fenêtre a été ouverte, tout l'air de la pièce s'est trouvé remplacé par l'air contaminé de l'extérieur !

Dans le cadre de ces hypothèses hyper conservatives, l'augmentation de la radioactivité dans la pièce n'aurait, selon les fiches techniques de l'IRSN, pas dépassé 3 x 10-5µSv/h ! La mesure fictive de 80 µSv/h est donc 2,66 millions de fois plus élevée que la valeur la plus invraisemblable qu'on obtient avec un calcul de tous les excès24.

Bien entendu, aucun spectromètre ne peut réaliser une analyse en une fraction de seconde. La prouesse attribuée à celui utilisé par Ulana Khomyuk pour caractériser la présence d'I131, passerait, dans d'autres circonstances, pour de la propagande sur l'excellence de la technologie soviétique !

L'examen des hypothèses sur l'origine de cette radioactivité est l'occasion d'égrener des inepties scientifiques : l'iode radioactif pourrait évidemment être d'origine militaire, éventualité rejetée par nos deux spécialistes ; il ne saurait venir de déchets radioactifs puisqu'il disparaît par désintégration en quelques semaines ; quant à provenir d'un satellite, la question ne se poserait pas car, quand bien même un satellite aurait été doté d'un réacteur nucléaire, sa chute aurait été annoncée et calculée à l'avance et tout le monde en aurait été averti ! Nos deux scientifiques et le scénario, surtout, pataugent.

Cette réfutation scientifique assez laborieuse est en fait inutile, car la logique déductive suffit pour régler l'affaire dans le monde régi par les lois physiques imaginaires de CHERNOBYL. La théorie du pseudo Légassov stipule en effet deux propriétés essentielles de la radioactivité : elle se déplacerait à la vitesse de la lumière et traverserait tous les matériaux placés sur sa trajectoire. Donc, ce n'est pas à 8h30 le 26 que le détecteur aurait dû sonner l'alarme, mais à 1h 23mn 44 sec et 1,6 ms, la vitre et les murs n'ayant en aucune façon constitué des obstacles à son entrée dans la pièce. Eh bien non ! Car si la radioactivité pouvait voyager à la vitesse de la lumière en traversant n'importe quelle matière, alors elle traverserait le détecteur sans perdre de son énergie donc sans interagir avec lui ! Dans le monde réel, les seules particules capables de cette performance sont les neutrinos, des particules sans masse.

Objection me direz vous : la surface de la Terre est sphérique et les « balles de révolver » radioactive de Legassov se propagent forcément en ligne droite, comme toutes les balles de révolver ! Elles ne peuvent suivre la courbure de notre planète et n'atteindront pas Sosny.

Réponse : erreur de logique. La théorie dit qu'elles auraient le pouvoir de traverser n'importe quelle matière. Donc, à l'instar des neutrinos, dès l'explosion, une partie de la radioactivité rejetée aurait traversé en ligne droite 500 km de roche terrestre pour ressortir moins de deux millisecondes plus tard dans le bureau d'Ulana Khomyuk ! La théorie physique du pseudo Legassov est d'une application très problématique.

Bref, l'épisode 2 commence très fort25. Pas de raison de baisser la garde.

Il s'agit maintenant de se pencher sur l'épisode des mineurs de Tula, début en E3 (17:34). Craig Mazin est assez aidé par la légende entretenue autour de l'utilité de leur intervention et du danger extrême auquel ils auraient été exposés. Avec la théorie de la radioactivité « balles de révolver » tirées à la vitesse de la lumière et traversant tout et n'importe quoi, que des mineurs creusant une galerie plusieurs mètres sous le réacteur accidenté courent un risque mortel irait de soi. C'est « scientifiquement prouvé ».

Qu'en était-il dans la réalité ?

On est le 3 mai 1986. Résumons ce qu'il y a de vrai et d'invraisemblable ou, du moins de très probablement inventé. Certains ont publié qu'il y avait eu 10 000 mineurs ! Le film montre un contingent d'une centaine mais chiffre l'effectif à 400. Le porte parole des liquidateurs de Tchernobyl de Tula, Vladimir Naoumov, assure qu'ils étaient 140. Dans les faits, fin juin 1986, ils avaient achevé la mise en place d'un échangeur de chaleur sous le réacteur N°4 (il s'agissait d'une mesure de précaution pas forcément nécessaire, clairement décrite dans le Rapport Legassov26). La dose cumulée officielle de Naoumov se montait à 0,7 Sv27, dont une bonne part avait été certainement reçue lors des périodes de repos dans l'environnement rayonnant du site (quelques dizaines de mSv/h…). L'épisode de la demande de ventilateurs et l'explication du refus du responsable – le sol serait radioactif et il ne faudrait pas mettre de la poussière en suspension – fourmille d'invraisemblances :

• la terre de la galerie ne peut-être contaminée, donc on peut ventiler avec comme seul risque celui de l'inhalation de poussière, un risque minier par excellence ;

• le seul fait de creuser soulève de la poussière !

• serait-elle contaminée qu'on appliquerait la procédure classique pour éviter la mise en suspension de poussières radioactives dans l'air : on arrose, comme je l'ai vu faire à Tchernobyl au printemps 1988 et à Hanford aux USA en 2000 quand des camions-bennes déversaient de la terre faiblement contaminée dans l'immense excavation de plusieurs hectares aménagée pour la stocker.

• ce passage est une pure contre-vérité, une « fake news » caractérisée pour forcer le trait28. Son avantage scénaristique : justifier la scène où les mineurs s'exhibent travaillant nus au milieu des radiations dans une ambiance de fatalisme goguenard tout-à-fait russe !

A peu près tout le reste est inventé ou imaginé, dans l'ordre du divertissement.

4. Les effets de la radioactivité sur les êtres vivants.

La propriété « balle de fusil » est exploitée à chaque fois que possible et/ou dramatiquement spectaculaire ; ad nauseam pour qui n'est pas dupe. L'outrance, le forçage du trait sont de règle. Dès la fin du premier épisode une séquence bouleversante d'humanité introduit un leitmotiv éculé : le spectacle oppressant de la vie foudroyée par la radioactivité :

- E1 (53:46), un oiseau mourant tombe sur un trottoir de Pripyat, là où on vient de voir des enfants se rendre à l'école… 1. un oiseau malade, sur le point d'agoniser, n'a pas la force de voler ; 2. les oiseaux sentent l'ionisation29de l'air et s'éloignent ; 3. quand bien même un oiseau aurait été touché par les rejets radioactifs, comme il ne vole pas avant le lever du jour, il n'aurait pas manifesté un signe clinique critique après seulement quelques minutes. Cette image bébête, mais très suggestive, avait déjà servi à faire frissonner les amis des oiseaux dans le film remarqué et bien reçu par la critique, « La Terre outragée ». On devrait rester stupéfait devant l'absence du moindre signe de fatigue ou de malaise chez les enfants… personne n'en a fait la remarque !

Mais des images bien plus impressionnantes avaient mis le public en condition dès le début. Une sorte d'appetizer avant gavage addictif :

- E1 (12:18), le visage de l'acteur qui incarne l'employé de la centrale Valera est déjà plus abîmé après quelques minutes que celui d'Ignatenko, le vrai, une dizaine de jours plus tard (voir ci-dessous).

- E1 (13:50), quant à celui de son collègue Viktor, l'acteur, il semble avoir été flambé au chalumeau oxy-acétylénique.

- E1 (18:47), il n'a fallu que quelques secondes pour que le pseudo pompier qui avait tenu un court instant un morceau de graphite dans ses mains gantées aient ses paumes brûlées au 3èmedegré… faut-il en rire, puisque c'est du grand guignol ?

« Tout ce qui est excessif est insignifiant », propos prêté à Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord. Visiblement Craig Mazin prend ici sa place en bonne position dans la longue lignée des auteurs et cinéastes ayant brodé sur Tchernobyl, dont il s'inspire visiblement assez souvent. Illustrons la méthode avec ce qui a sans doute le plus frappé d'horreur et de compassion les spectateurs, le jeune pompier Ignatenko dans sa bulle stérile – à gauche un plan du film, E3 (35:41) ; à droite une photo d'archive :

 

figure2chernobyl-1

Voilà ce que j'entends par « forcer le trait » jusqu'à l'outrance la plus malhonnête. La mort à l'issue d'un SAR est suffisamment horrible pour qu'on s'évite, par respect, d'en rajouter dans le « gore »… J'ai éclairci le plan. Mais il faut bien considérer que la semi-obscurité systématique des séquences « inquiétantes » de la série ne sert pas la vérité, tant il est évident que, tels tous les établissements hospitaliers du monde, l'Hôpital n° 6 était correctement éclairé ! Je ne reviendrai plus sur l'artifice puéril de l'abus de ces clairs obscurs inquiétants ou misérabilistes, plus obscurs que clairs, destinés à conditionner l'esprit du spectateur.

Entre-temps, en E2 (09:17), juste avant de se lancer dans l'exposé de sa théorie atomique devant la cellule de crise réunie au Kremlin, le pseudo Legassov propose une description de la réalité de l'impact des radiations. Il commence par chiffrer le risque radiologique encouru sur le site de la centrale, et corriger en passant l'évaluation par le pseudo Chtcherbina d'une information reçue de Tchernobyl en début de matinée, à savoir que la dose mesurée de 3,6 Röntgen [soit 36 mSv] équivaudrait à une radio pulmonaire :

« Cela n'équivaut pas à une radio pulmonaire, mais plutôt à quatre cents. […] Ce pompier tenait [le morceau de graphite, NDA] l'équivalent de 4 millions de radios ! »

Cette dernière phrase ne veut rien dire, en termes scientifiques s'entend. Essayons de décoder le message envoyé au téléspectateur :

• pour commencer, la dose reçue lors d'une radio pulmonaire vaut en moyenne 0,58 Röntgen (IRSN) ;

• notre pseudo Legassov prétend soixante-six fois moins… Comme il n'est pas radiologue, on l'excusera !

• partant de son hypothèse très sous-estimée de cette dose médicale, il estime à l'équivalent de 4 millions de radios pulmonaires la dose reçue par le pompier ayant tenu un morceau de graphite à la main. Ce qui, accrochez-vous, signifierait (règle de 3 à la clé) que l'homme a reçu une dose de 360 Sv en quelques secondes. Pour fixer les idées, la dose de rayons gamma au point zéro (au sol) due à l'explosion de la bombe de Nagasaki ne valait « que » 250 Sv et, encore moins, 103 Sv à Hiroshima (UNSCEAR), .

Une bonne occasion de se taire aurait-elle été perdue ? Que nenni, la séquence permet d'introduire l'exposé « scientifique » dans la salle de crise du Kremlin, dont nous avons traité ci-dessus : celui de la bizarre théorie atomique du pseudo Legassov. Le spectateur est convaincu (stricto sensu son bon sens est vaincu) de « comprendre » la cause du terrible pouvoir de nuisance dont il vient de voir une manifestation.

- E5 (08:50), Legassov perd ses cheveux… Grotesque, le pseudo Legassov perdrait ses cheveux un an après l'accident, comme un hibakusha de Nagasaki une semaine après l'explosion (cf. le film du cinéaste japonais Shōhei Imamura, Pluie Noire). La perte de cheveux (alopécie) peut avoir deux origines : une contamination externe du cuir chevelu, toujours un peu gras, par des particules radioactives (les émissions bêta, des électrons, ont une grande efficacité) ou une forte irradiation de tout l'organisme provoquant un Syndrome aigu des radiations, SAR. Beaucoup d'enfants de Pripyat et dans les villages proches de la centrale ont subi une alopécie du fait de la contamination externe. Sur la photo ci-dessus, on voit que le pompier Ignatenko a perdu ses cheveux du fait d'un SAR. En aucune façon une alopécie ne peut survenir plusieurs mois après. Cette image stupidement inappropriée de l'action des radiations a souvent servi pour faire monter l'angoisse, notamment dans le film, un modèle dans ce genre, La Terre outragée, où l'héroïne principale, devenue des années plus tard accompagnatrice de visites touristiques de Pripyat, se met à perdre sa chevelure par touffes entières… On voit bien que le scénariste de CHERNOBYL a inséré cette scène au début du dernier épisode, avant la mise en spectacle du procès, pour renforcer le statut de victime expiatoire réservé au pseudo Legassov après sa « sortie » politiquement incorrecte à la fin de la dernière audience. Mais si le spectateur a « compris » la théorie atomique du pseudo Legassov, il sera enclin à attribuer cet effet à la durabilité de la menace radioactive, pour mémoire :

« La plupart de ces balles seront dangereuses pendant 100 ans. Certaines le resteront pendant 50 000 ans. »

- E3 (02:19), sur le site, à côté du Bloc 4, les trois volontaires désignés sont partis dans les sous-sols pour s'occuper du problème de vanne à ouvrir et d'eau à évacuer. Le pseudo Chtcherbina, anxieux, demande au pseudo Legassov :

« – Est-il possible que l'eau les ait déjà tués ?

Oui ! »

Absurde, faut-il le noter ? Une exploitation de plus de l'image des « balles de fusil » permettant de dramatiser toute évocation de l'effet des radiations. Celles d'une eau contaminée pourraient vous tuer en quelques minutes. La scène des pseudo Legassov et Chtcherbina se rongeant les sangs prend alors une profondeur dramatique toute hitchkockienne ! Dommage, tout est faux, sauf l'angoisse éprouvée par le spectateur, l'effet recherché.

Un dernier exemple à retenir, parmi tant d'autres, le pitoyable destin de Lyudmilla, la femme du jeune pompier Ignatenko. Ces deux personnes ont réellement existé mais leur calvaire est raconté avec beaucoup de fantaisie ; on les suit – un fil (câble ?) rouge « effets des radiations » – tout au long des quatre premiers épisodes, avec un complément du genre piqûre de rappel dans la « coda ».

Les présentations ont lieu lorsque le téléphone sonne au cœur de la nuit du 26 chez le couple Ignatenko, mariés depuis peu. La femme Lyudmilla est enceinte. Vassily, le prénom de son mari, reçoit l'ordre de venir de toute urgence à la centrale où un incendie s'est déclaré quelques minutes plus tôt. Pas d'inquiétude bien que la situation sorte de la routine.

Dans la matinée, la rumeur que quelque chose de grave est arrivé enfle. Lyudmilla s'affole et se met à la recherche de Vassily. Personne n'accepte de lui répondre. Finalement elle force la porte du dispensaire et apprend que son mari, gravement irradié, a été transporté à l'Hôpital N° 6 de Moscou. Elle quitte Pripyat le lendemain et, contre l'avis des médecins, parvient à rester aux côtés de Vassily jusqu'à son décès. Ceux qui n'ont pas vu la série imagineront facilement combien le spectateur est invité à s'émouvoir encore et toujours, toujours plus. La tragédie vécue par le couple Ignatenko aurait connu son climax, quelques huit mois plus tard sur un banc public au milieu d'un ensemble d'immeubles impersonnels où Lyudmilla s'était assise, E4 (51:10). C'est l'hiver, une fine couche de neige et le ciel gris et bas s'accordent à merveille avec l'air morne et désespéré de Lyudmilla… formidable invention de mise en scène, n'est-il pas ? Brusquement Lyudmilla entre en gésine. On apprend peu après que son enfant, une petite fille atteinte d'une grave malformation, n'a pas vécu quatre heures.

Puis intervient un dialogue très inattendu entre les deux compères, les pseudo Legassov et Chtcherbina, où on nous demande de croire que la mère a survécu après avoir côtoyé durant plusieurs jours son mari irradié et contaminé parce que son bébé l'aurait protégée en prenant les radiations à sa place…

Venons en aux faits !

Le vrai : ils étaient mari et femme. Mais Lyudmilla était enceinte de six mois au moment de l'accident et elle a ressenti les premières douleurs de l'enfantement alors qu'elle venait d'arriver à Moscou et, submergée par l'émotion, se recueillait deux mois après son décès sur la tombe de son mari !30 C'est autrement plus beau et fort : ainsi se révélait l'amour profond qui unissait l'épouse à son conjoint. Le scénariste n'a eu cure de restituer cette profonde vérité humaine. Pourquoi ?

Par ailleurs, le fœtus est des centaines de fois plus sensible à l'effet des radiations que l'adulte parce que son rythme de divisions cellulaires est extrêmement élevé. De plus, Lyudmilla et l'enfant qu'elle portait ont subi, comme tous les habitants de Pripyat, une forte exposition aux radiations et à la contamination de l'air, des vêtements, des bâtiments, de la végétation et du sol par les retombées de l'accident avant d'être évacués le dimanche 27 avril dans l'après-midi31. A ces doses des 36 premières heures se sont ajoutées les doses reçues les quelques jours passés ensuite à proximité de son mari, doses évidemment très inférieures car il avait évidemment été décontaminé avec soin.

Enfin, au sixième mois, l'organogenèse est terminée depuis longtemps. Un prématuré de cet âge-là peut être maintenu en vie. Les malformations qui auraient été fatales au nouveau-né avaient donc une origine antérieure à l'accident. Les doses reçues avant l'évacuation de Pripyat ont été très supérieures à celles causées par la présence de la mère au chevet de son mari. En revanche ces radiations, d'un cumul sans doute vraiment élevé, auraient pu induire des lésions organiques irréversibles chez l'enfant. A ma connaissance il n'a pas été autopsié. La ou les causes de sa non-viabilité resteront méconnues32. Sur du méconnu, la tentation de broder vient, irrépressible.

Hypothèse, avoir placé la naissance de l'enfant en décembre rend crédible la présence de malformations congénitales radio-induites. On conçoit que, pour le scénariste, ce gros mensonge soit tout-à-fait véniel en raison de l'intérêt à émouvoir, apitoyer et effrayer. La fin justifie le moyen.

   5. La chronologie des faits « réels » déplacés et des faits inventés.

Nous venons de repérer un manquement caractérisé au respect de la chronologie dans le récit de l'histoire de la famille Ignatenko. Le procédé est misérable. Son usage intensif par le scénariste pourrait rendre vraiment fastidieuse la liste complète de toutes les tricheries de cette nature.

Le contenu de ce sous-chapitre interfère donc inévitablement avec l'établissement de la liste de toutes les contre-vérités, faits alternatifs, inventions, mensonges engendrables par les contre-vérités chronologiques « de base », que nous avons déjà relevées ci-dessus, celles qui affectent le récit du déroulement et la finalité des opérations sur le site de la centrale. On va donc effectuer un tri et ne retenir que les passages où l'importance du mensonge chronologique l'emporte par ses conséquences sur les autres critères de sélection possibles.

- E1 (26:09), il est 3h30 le 26 ; le pseudo Brioukhanov arrive à la centrale ; le vrai affirme être arrivé 10 mn après avoir été appelé…

- E1 (50:20), le pseudo Legassov est réveillé, dormant seul dans son lit33, par un appel téléphonique du pseudo Boris Chtcherbina ; le pseudo Legassov est présenté comme un spécialiste, qu'il n'était pas, des réacteurs RBMK ; il est convoqué à 14 h au Kremlin pour répondre aux questions de la commission gouvernementale créée par « Monsieur » [et non « le Camarade »] Gorbachov, et dont il fait d'office partie. Mais…, on l'a vu, le vrai Chtcherbina se trouvait à Yalta ce matin-là, chargé de diriger une réunion de militants du Parti ! Legassov mentionne dans son testament que la commission l'attendra jusque vers 16h à l'aéroport moscovite de Vnukovo avant de décoller pour Kiev.

Tout est donc faux et archi-faux, sauf que le vrai Legassov a été nommé d'office dans la commission envoyée à Tchernobyl. Voilà, en détails, ce que nous apprend le début de son testament, déjà cité :

• il a passé la nuit avec sa femme et se réveille comme d'habitude un samedi, jour de congé ;

• il décide de se rendre à la réunion hebdomadaire de la cellule du Parti (sans doute celle du Ministère de l'énergie) dont dépend l'Institut Kourtchatov, dont il est le directeur adjoint et non le directeur comme son pseudo nous est présenté (Alexandrov est le directeur) ;

• il apprend alors qu'il y a eu une « avarie » à Tchernobyl ;

• à midi il passe au bureau du secrétaire scientifique où il apprend qu'on a créé une commission gouvernementale, qu'il en fait partie et qu'elle se réunira à 16h à l'aéroport de Vnukovo ;

• il file alors à Kourtchatov en quête d'un spécialiste des RBMK pour l'assister et apprend que quatre messages d'alerte codés ont été envoyés par Tchernobyl en cours de nuit (« 1 – 2 – 3 – 4 », voir ci-dessous, infra) ;

• Ce n'est qu'à Vnukovo qu'il apprend que le vrai Chtcherbina dirigera la commission et qu'il arrivera après la fin d'une réunion ordinaire de militants du Parti qu'il dirige…

Le mensonge sert évidemment à se ménager le plaisir vaniteux de tourner une scène dans un décor du genre Kremlin.

- E2 (13:30), les pseudo Legassov et Chtcherbina s'envolent, seuls dans un hélicoptère Mi8 en route pour Tchernobyl. Là aussi, tout est assez bêtement faux. Le Mi8 n'a pas un rayon d'action opérationnel suffisant pour rallier Tchernobyl, distant de 700 km. Pire, on se rappelle que le pseudo Legassov profite du voyage pour faire un boniment de physique à la noix au pseudo Chtcherbina en affirmant au passage qu'un « neutron est une balle… qui tourne autour de l'uranium ». Les vrais Legassov et Chtcherbina ont pris l'avion avec toute une délégation de spécialistes et de responsables, ont atterri à Kiev, puis rallié Tchernobyl en fin d'après-midi dans une longue file de voitures noires. Ce n'est qu'à Pripyat que se tint la première réunion de la commission. Grâce à ce traitement en fait alternatif de la séquence, il n'y a pas d'autres acteurs majeurs à Tchernobyl que les pseudo Legassov et Chtcherbina. N'ayant pas à gérer la complexité des rapports au sein du nombreux staff présent à Tchernobyl, en réduisant les débats à des échanges singuliers entre ses deux héros, Craig Mazin peut s'autoriser tous les inventions et mensonges qui lui passent par la tête.

- E2 (25:01), le 26 avril dans l'après-midi, on aurait confié à un dosimétriste la mission d'aller mesurer, à l'abri dans un blindé, la radioactivité au plus près du bloc 4. Deux erreurs factuelles : historique, il n'y avait pas de dosimètre capable de mesurer les très fortes radiations à la centrale (dans aucune centrale du monde d'ailleurs) ; technique, c'est la valeur de la radioactivité sur le toit dont on avait besoin, en prévision de l'envoi d'hommes pour en évacuer tous les débris laissés par l'explosion34.

Traiter cet épisode crucial en respectant la vérité aurait contraint d'introduire Vassily Nesterenko. Le scénario, sauf intervention d'un mensonge de portée intersidérale, aurait alors pris une autre direction.

Car la relation de l'enchaînement des faits réels aurait, dès son début, soulevé des contradictions indépassables dans le schéma imaginé. En effet, le coût humain des opérations d'urgence (l'extinction des incendies de toiture et dans la salle des turbo-alternateurs et le début de nettoyage du site) avait d'emblée pris des proportions terrifiantes (plus d'une centaine de SAR). On ne pouvait continuer ainsi. Or il fallait continuer comme exigé par l'ordre de restaurer au plus vite les conditions d'exploitation des trois blocs restant. On continua donc jusqu'au moment où, le 30 avril, quatre jours après son arrivée à Tchernobyl, Legassov, le vrai, s'avisa – ou on l'avisa – que le centre de recherches nucléaires militaires de Sosny près de Minsk disposait de compteurs capables de mesurer les niveaux de radiation les plus extrêmes. Il ordonna à son directeur, Vassily Nesterenko, de venir à Tchernobyl avec un de ces fameux compteurs. Durant le survol du réacteur pendant trente minutes dans la nuit du 30 avril au 1er mai, Legassov, le vrai, et Nesterenko cartographièrent la radioactivité régnant sur le toit de l'installation. Nesterenko conclut par ces mots le récit de cette effrayante expérience :

« Nous mesurions 120 à 140 Sv/h au niveau du toit du réacteur. Lorsqu’il est exposé à 6 Sv, l’être humain meurt en l’espace d’une semaine. Bien entendu, nous exposer à ce niveau de rayonnement, nous hommes de métier, allait de soi, même si nous ne savions que trop bien à quel danger nous nous exposions. Grâce à ces appareils de mesure, beaucoup de pompiers ont été sauvés pour avoir été exposés pendant des durées plus courtes.35 »

Le scénario passe ainsi complètement à côté de la signification majeure de Tchernobyl : une guerre totale, mais aussi éclair, contre un ennemi radioactif agile, surprenant, opportuniste, invisible, inodore, qui ne laisse aucun répit, un adversaire impitoyable et sans merci. Mais le scénario a besoin que les « héros » sélectionnés pour le porter passent plusieurs mois à tergiverser et se disperser. Le choix du sentimentalisme, du psychologisant de bazar, de l'étalage des états d'âme en contrepoint d'une enquête policière dans un contexte politique « totalitaire » conduit à un contresens historique total. Il n'y a plus de réelle urgence… sauf à hésiter et enquêter.

La guerre éclair était aussi à l'ordre du jour à l'ONU : il s'agissait pour l'AIEA, l'UNSCEAR, la CIPR et l'OMS d'allumer tous les contre-feux possibles pour calmer une opinion publique surchauffée. Allait-on attendre mars 1987 pour organiser une conférence solennelle sur Tchernobyl comme le scénariste nous demande de le croire ? Bien sûr que non. Il fallait agir au plus vite, et ce fut fait. La première grande conférence sur Tchernobyl eut lieu du 25 au 29 août à Vienne, après une intense préparation lénifiante bien coordonnée lancée dès le 28 avril36, quand des retombées de l'accident furent détectées en Suède. Tout ceux qui comptent dans le milieu étaient à la manœuvre pour naviguer au plus près37.

abordscentrale-1

Texte de la banderole : « La vigueur de l'amitié entre les Peuples de l'URSS est plus forte que l'Atome »

- E4 (06:25), le pseudo Legassov est à Pripyat courant août, inactif et clope au bec, dans une sorte d'Algeco ! En août 1986, le vrai Legassov avait beaucoup à faire et préparait le rapport à présenter le 25 à Vienne devant l'AIEA ! C'était un travail collectif impliquant toutes les grandes administrations soviétiques. Il avait donc lieu à Moscou.

- E4 (08:01), ce petit dialogue sert à justifier la situation de stand by prévalant sur le site, un des mensonges fondamentaux du scénariste.

Pseudo Ctcherbina : – Pourquoi le cœur est-il toujours exposé ? Pourquoi ne l'a-t-on pas recouvert ?

Pseudo Legassov : – Nous voudrions le faire mais on ne peut pas s'approcher suffisamment. Les débris sur le toit sont composés de graphite. Tant qu'on n'aura pas réussi à les pousser dans le réacteur, quiconque s'en approchera mourra…

Et peu après, E4 (08:28),

Pseudo Legassov : – … Katia, on y détecte 1 000 Röntgen/h. On estime qu'y rester deux heures est mortel…

Commençons par la fin : à ce débit de dose, c'est en 30 mn qu'on reçoit une dose mortelle. A quoi sert ce dialogue ? A rien sinon à justifier le cirque technologique foireux avant l'envoi des hommes pour des missions d'une durée de l'ordre de la minute. Mais le plus important n'est pas de cet ordre.

En effet, les opérations de nettoyage étaient terminées depuis plusieurs semaines. Les morceaux de graphite n'avaient pas constitué les débris les plus irradiants… mais comme ils ont été mis « en vedette tueuse » dès le début de cette « belle et horrifique histoire », on ne va pas fatiguer l'attention du spectateur avec le reste, des morceaux de combustible nucléaire, par exemple. De plus, comme il n'y connaît pas grand' chose, le scénariste n'a pas vu l'incohérence entre la phrase « Pourquoi ne l'a-t-on pas recouvert » et la longue scène du début montrant la mise en œuvre des opérations de largage destinées à éteindre l'incendie du réacteur et stopper les rejets radioactifs (on va s'occuper infra du crash de l'hélicoptère, un semi fait alternatif, assez révélateur d'une des façons de tricher de Mazin).

La construction du sarcophage allait en fait bon train. La post-vérité galope avec le mors aux dents.

- E4 (23:40) et E4 (40:00), les deux séquences d'un total de 14 mn (!) sont consacrées à la chasse aux animaux domestiques. La manipulation du spectateur est ici de l'ordre de la provocation et ça a marché. Je n'ai pas lu de critiques autres que ces cris de vierges effarouchées criant au viol de leur sensibilité envers nos amies les bêtes. Or rien ne tient. Admettons qu'on ait attendu le mois d'août pour éliminer tous les animaux de la zone évacuée. Plus de trois mois après le départ de leurs maîtres, chiens et chats sont-ils restés sagement dans les parages ? Dans les maisons même ? Ne sont-ils pas plutôt partis chasser (ceux qui ne sont pas morts de faim et des effets des radiations) dans les forêts alentours ? Et que dire de la chienne bien nourrie allaitant ses petits à l'intérieur même de la maison de son maître, la séquence la plus insupportable pour beaucoup… Les fantasmes sur les radiations d'une part et les extrémités auxquelles une catastrophe nucléaire conduit ont complètement annihilé le jugement de tous. Mazin est vraiment un manipulateur d'envergure.

- E4 (37:39), après deux verres de vodka pour se donner du courage on entend les pseudo Legassov et Chtcherbina, dans un local mal éclairé, échanger avec un gradé les propos imaginaires suivants :

« – Si on laissait le toit comme ça ?

– Il faut le nettoyer. En l'état, on ne peut pas construire de sarcophage.

– Sans sarcophage on reste à 12 000 Röntgen [120 Sv… sans doute par heure, la valeur mesurée le 1er mai par Nesterenko, en partie caduque depuis l'enfouissement du cœur sous 5 000 tonnes de sable, plomb, dolomite etc !]

– C'est presque deux fois la bombe d'Hiroshima » [sic ! Phrase qui n'a aucun sens scientifiquement parlant, vraisemblablement insérée pour que des images de hibakusha viennent à l'esprit des spectateurs, histoire de bien les maintenir en condition].

La suite est tellement idiote qu'on ne saurait la commenter… no comment !

Et voilà ! Voilà comment Mazin a imposé une incompréhension totale de ce qui avait été entrepris à Tchernobyl, sans perdre la moindre heure, pour stopper les rejets, isoler le cœur, décontaminer au mieux le site et couvrir la ruine du Bloc 4. Très logiquement l'épisode montre des « robots humains » débarquant à Tchernobyl en octobre avec mission de décontaminer le toit, alors que dans la réalité le sarcophage est terminé et que la préparation de la remise en service des Blocs 1 et 2 va bon train !

   Florilège

En anglais, l'exercice pourrait s'appeler un « worst off »…

Le second thème de la série, l'enquête menée par l'imaginée Ulana Khomyuk est une invention, un fait alternatif par excellence. En voilà la raison :

toutes les informations sur les spécificités et faiblesses des RBMK sont dans le Rapport Legassov – ou s'en déduisent aisément quand on maîtrise les notions de base de la neutronique des réacteurs à fission – présenté durant cinq heures par Legassov, le vrai, à la Conférence AIEA de Vienne, le 25 août 1986 ! En voici les passages détaillant les éléments et caractéristiques physiques qui se sont conjugués avec les erreurs des opérateurs pour conduire à un emballement incontrôlable de la réaction en chaîne :

« La possibilité qu'il puisse y avoir un coefficient de vide positif de la réactivité lors d'une transition de phase dans le liquide de refroidissement, qui régit la puissance déterminée par le flux de neutrons lors d'accidents ; la sensibilité élevée du champ neutronique aux différents types de perturbations de la réactivité requérant un système de contrôle complexe pour stabiliser la distribution de la densité d'énergie dans le cœur ; […] »

Chapitre 1, Description de la centrale de Tchernobyl avec ses réacteurs RBMK, p. 4.

« Le bouton AZ-5 fut actionné à 1h 23mn 40sec et l'insertion des barres d'arrêt d'urgence commença. A ce moment, les barres du système de contrôle automatique, ayant servi à compenser partiellement la montée en puissance précédente, étaient déjà descendues au maximum, mais le fait que l'équipe opérait avec une réactivité excédentaire inadmissiblement basse signifiait que pratiquement toutes les autres barres absorbantes étaient dans la partie supérieure du coeur.

Dans les conditions ainsi réalisées, les violations commises par l'équipe avaient sérieusement réduit l'efficacité du système de protection d'urgence. La réactivité globale du coeur commença àaugmenter . En 3 secondes, la puissance dépassa 530 MW et la période totale de l'excursion dura bien moins de 20 secondes. Le coefficient de vide positif aggrava la situation. La seule chose qui compensa partiellement la réactivité induite à cet instant fut l'effet Doppler. »

Chapitre 3, Analyse de l'accident avec le recours à un modèle mathématique, p. 20.

Pour empêcher la diffusion de neutrons et de rayonnement gamma, ainsi que pour réduire l'activation des structures dans la zone située sous le réacteur, les « displacers » dans les canaux du SCP38 sont remplis de graphite. (Figs 2.17 and 2.30). » [les figures font défaut dans la copie du rapport disponible sur internet]

Annexe 2, Conception du réacteur – p. 10.

Rien n'était caché, quand bien même le rôle que pouvaient jouer les displacers dans des séquences particulières n'avait pas été vraiment bien cerné. Et pour cause, une situation comme celle où les opérateurs avaient mis le réacteur n'était ni envisageable, ni envisagée. Comme l'a ultérieurement fait remarquer Nesterenko pour résumer le drame : « Contre l'imbécile tu ne peux rien ». Mikhaïl Malko (voir réf. dans la note 37 ci-dessous) a ultérieurement analysé en détail cette question. Si l'information avait été celée, comme le « démontre » l'anecdote inventée de Ulana Khomyuk à la recherche de deux pages manquantes cachées dans des archives secrètes, Malko aurait mentionné le fait comme un des facteurs essentiels de l'accident. La réalité est plus prosaïque et bien plus triste : on avait depuis des années observé des problèmes complexes de stabilité dans certaines configurations de manipulation des barres de contrôle. Mais l'absence d'une vraie culture de sûreté avait joué son rôle pernicieux : cela avait été sans conséquences graves ; on n'avait donc pas approfondi la question. Il faut ajouter ici que l'AIEA, dont c'est une des missions, aurait dû s'être saisie depuis longtemps de l'examen de la sûreté des RBMK, que l'on disait difficiles à opérer. Au lieu de quoi elle a relayé la présentation louangeuse39 de cette technologie par Boris Semenov, directeur de son Département de l'Energie nucléaire et de la Sûreté ! La bureaucratie était la bureaucratie, reste la bureaucratie et sera toujours la bureaucratie.

C'est le laxisme généralisé régnant en URSS, mais aussi à l'AIEA, qu'il faut accuser de l'incompréhension des opérateurs, de ce qu'ils avaient engagé le processus nucléaire sur un chemin fatal. Cela-dit, la simulation de l'accident réalisée par les spécialistes russes à l'aide d'un modèle mathématique (voir supra) suggère que, dans l'état où se trouvait le cœur, sans même considérer le rôle des displacers de graphite, le coefficient de vide positif était suffisant pour déclencher l'« excursion nucléaire » fatale. Ce qui est cependant probable : cette simulation « sans displacers » a minimisé la valeur de l'énergie de la première explosion40, celle qui a pulvérisé une partie du combustible, et, de ce fait, elle a conduit à surestimer la proportion (95%) du combustible resté dans le réacteur. Cela n'a pas été sans conséquence sur les décisions ultérieures et leurs justifications…

Quoi qu'il en soit, le scénario est sorti de l'ornière du contresens historique pour entrer dans le domaine non borné de l'invention romanesque. Et dans un roman tout est permis, notamment, dans les mauvais romans, genre romans de gare ou leurs équivalents, les films pour avion : on a tout intérêt et licence à forcer le trait à l'envie pour maintenir le lecteur/spectateur sous influence.

- E1 (25:15), noter que le pseudo Brioukhanov a la voix de Marlon Brando dans Le Parrain de Francis F. Coppola… ce choix n'est pas fortuit puisqu'il est présenté comme l'un des « méchants ».

Revenons ici sur d'autres passages du témoignage du vrai Brioukhanov41 :

A 1h23, lors de l'explosion, il était chez lui. Prévenu par téléphone, il dit être arrivé dans les dix minutes suivantes (ce que contestent d'autres témoins). « En arrivant à la centrale, j'ai vu que la partie supérieure du quatrième réacteur avait explosé et j'ai tout de suite compris la gravité de l'accident », explique-t-il aujourd'hui [ce qui prouve les mensonges enfilés comme des perles sur un collier dans la scène de la fiction du premier épisode, NDA]. Il prévient aussitôt les instances du parti et le ministère de l'Energie à Moscou [le fameux message codé « 1- 2 -3 - 4 » évoqué par Legassov dans son testament, NDA]. « Et puis j'ai fait ce que les chefs font : donner des ordres, faire des rapports, répartir les tâches. » Des documents montrent sa signature au bas de listes d'employés congédiés pour « désertion ». Dans d'autres décrets, il accorde une prime de 150 roubles (1.500 francs) à ceux qui ont pris le plus de risques.

Impassible, l'oeil morne, il se souvient des incohérences : « Le pays n'était absolument pas préparé à une telle catastrophe. […] Début mai, en traversant la ville de Tchernobyl, j'ai vu l'évacuation du bétail, tandis que les gens restaient sur place. »

Priorité du Parti : éviter la panique. C'est ainsi que « le jour de l'accident, il était interdit de quitter Pripyat dans une voiture particulière. Il a fallu attendre la création d'une commission spéciale, le 27, pour donner l'ordre d'évacuation ».

Ces phrases confirment les informations apportées par le testament de Legassov et les archives consultées par Marc Molitor pour son livre. Ce qui conduit à conclure que la plus grande partie des discussions dans la pseudo salle de contrôle appartiennent à la catégorie des faits alternatifs (premier et dernier épisodes).

- E1 (27:33), le pseudo Fomin parle de l'explosion d'un réservoir d'hydrogène alors que le vrai Brioukhanov affirme avoir vu le réacteur éventré et alerté Moscou comme le confirme le vrai Legassov dans son testament. La suite de l'échange est donc un fait alternatif.

- E1 (48:00), le panache de fumée est noir, alors que le graphite brûle en produisant une fumée blanche, ce qu'a noté le vrai Legassov dans la description du spectacle qui s'est offert à lui lors de son arrivée à la centrale. Mais noir c'est plus inquiétant, bien sûr ; c'est donc préférable.

- E1 (53:00), au petit matin du 26 avril la forêt serait déjà roussie par les radiations ! Un arrière plan de décor adapté au grand guignol radioactif.

- E2 (19:44), Slyunkov nous est présenté comme une sorte d'Al Capone. Etait-ce vraiment nécessaire, sinon, par contraste, pour accentuer toutes les qualités humaines de UK, l'héroïne inventée ? Comme dans les séries américaines, vice solitaire, il boit de l'alcool fort pendant son service.

- E2 (32:40), on est le 27 avril, 30 heures après l'explosion, et on aurait déjà disposé une grue géante dont la flèche surplomberait le bloc 4 éventré d'où s'échappe une épaisse colonne de fumée noire radioactive ! Cette invention « totale » n'a qu'un but, rendre crédible ce jour là un accident qui se produisit plus de cinq mois plus tard, le 2 octobre 1986, le lendemain de l'achèvement de la construction du sarcophage42, lorsque le rotor d'un hélicoptère (on continuait de pulvériser un polymère qui collait les particules radioactives au sol) accrocha le câble pendant sous une des grues géantes ayant servi aux travaux et restée en place. Mais dans cette série le sarcophage n'est, comme on l'a noté, jamais à l'ordre du jour. Le scénariste n'a pas voulu priver ses spectateurs du frisson d'horreur et de pitié que ne peut que provoquer le spectacle d'un hélicoptère accrochant le câble d'une grue et s'abîmant avec son équipage dans l'enfer radioactif du réacteur éventré ! Le mensonge est caractérisé : Mazin a vu le film de cet accident. Cela lui a tellement plu qu'il lui fallait l'insérer dans sa série. Mais la date, le 2 octobre, le lendemain de l'achèvement du sarcophage, ne lui convenait évidemment pas puisque d'un sarcophage il n'est jamais question. L'embêtant c'est qu'il fallait une grue géante à côté du réacteur quelques heures après l'explosion. Eh bien, qu'à cela ne tienne, les images de synthèses y pourvoiront !

- E2 (38:10), on est toujours le 27 en milieu de journée. Le pseudo Chtcherbina reçoit un appel lui signalant que le nuage de Tchernobyl a été détecté en Suède… Pas de chance, le 27, le nuage n'a pas encore atteint la centrale suédoise de Forsmark où il sera repéré le lendemain. L'intérêt d'une telle erreur échappe à l'entendement.

- E2 (38:33), pseudo Chtcherbina : « Le vent souffle vers l'Allemagne… »… La logique de cette déclaration échappe aussi car le vent soufflait vers la Suède et ne tournera que plus tard, pour atteindre l'Allemagne le 30 avril.

- E2 (39:00), l'erreur « facilement évitable » des enfants en uniforme scolaire un dimanche a évidemment été relevée par de nombreux petits futés.

Il y a d'autres erreurs mineures sur la couleur des bus et leur nombre. Celles concernant le mythe du « syndrome chinois » ont été évoquées plus haut, et, par ailleurs, ont fait l'objet de critiques sérieuses dans la presse de « l'après CHERNOBYL ».…

- E3 (08:35), la fusion n'aurait commencé que 4 jours après (!) alors que la puissance thermique résiduelle avait considérablement baissé (voir « L'Electro-nucléaire en France », Ed. du Seuil, 1981, p. 174) ; à Fukushima, le percement de la cuve par le combustible fondu a eu lieu dans la soirée du 11 mars, quelques heures après l'accident.

- E3 (09:53), on est le 2 mai 1986, l'incendie, presque éteint le 30 avril selon le scénario… est encore presque éteint ! En fait il ne sera éteint que le 6 mai lors de l'affaissement des structures sous le poids des 5 000 tonnes de matériaux divers largués par les hélicoptères.

Suit une conversation sur le thème du « syndrome chinois ». Le Rapport de Legassov traite assez précisément le suivi de la température sous le Bloc 4. Contrairement à une légende tenace, il n'a jamais été question d'injecter de l'azote liquide pour geler le sol ou éteindre l'incendie. En revanche l'unité de fabrication d'azote du site a permis d'injecter de l'azote gazeux dans le réacteur détruit pour le refroidir sans risquer d'activer l'incendie de graphite (un feu de graphite ne peut être éteint avec de l'eau ; au contraire, le graphite surchauffé entre en réaction avec l'eau pour produire de l'hydrogène et de l'oxyde de carbone, tous deux inflammables dans l'air).

- E3 (13:05), alors que la description des trois phases du Syndrome Aigu des Radiations par le pseudo Legassov est presque correcte, se glisse une erreur de traduction dans un sous-titre : bone marrow signifie moelle osseuse et non moelle épinière ! Cependant, encore une « flatterie » par l'auteur des fantasmes communément partagés dans le public, ce ne sont pas les atteintes à l'ADN qui sont la cause de l'effondrement qui conduit au décès mais, comme le mentionne ensuite le même pseudo Legassov dans la séquence, la destruction des vaisseaux sanguins — les tissus humains les plus sensibles aux rayonnements ionisants — et de l'intestin.

- E3 (16:00), et on en rajoute sur le « syndrome chinois » ! Le 2 mai, compte tenu du rejet de la quasi totalité des produits de fission gazeux et d'une forte proportion des produits de fission volatiles, la puissance résiduelle avait décru d'environ 90% de sa valeur de 30 MW43 au moment de l'accident. Il ne reste depuis plusieurs jours plus assez de puissance pour maintenir le corium en fusion (le corium est un mélange de combustible et de métal). Tout physicien ou ingénieur nucléaire sait cela, sauf le pseudo Legassov.

- E4 (introduction, courant août), ici le réalisateur ménage la sensibilité des spectateurs ; on ne fait qu'entendre l'abattage de la vache. Merci ! On en aurait pleuré… Cette scène est une post-vérité, au sens strict : la première vague d'évacuations, avant celles de 1989, est terminée depuis la mi-mai. Le tueur d'animaux domestiques enfonce ce clou en E4 (13:25) : « Là-bas, ils évacuent la population, je crois. »

- E4 (durant l'automne), dans la vraie vie, dès l'extinction de l'incendie du réacteur, le 6 mai 1986, pendant environ six semaines, le bloc 4 fut le théâtre de plusieurs milliers d'assauts menés par de petites escouades de jeunes militaires affublés de protections aussi symboliques qu'inefficaces. Les uns portaient à la main des blocs de graphite et les jetaient dans le trou béant laissé par l'explosion et en partie comblé par tous les matériaux largués pour étouffer le brasier. D'autres repoussaient les débris plus petits avec de grandes raclettes ou jetaient dans des bennes des plaques de métal et autres morceaux de structure déchiquetés. Se trouvaient aussi à évacuer des restes de combustible atomique et autres composants du cœur même, qui parsemaient les lieux. L'ennemi radioactif était partout, dont la capacité de nuisance était en fait impossible à apprécier par ceux qui l'affrontaient. Ils avaient consigne de faire ci ou ça en tant de secondes et de retourner se mettre à l'abri, ou ce qui en tenait officiellement lieu.

La fiction donne à croire qu'on a attendu l'automne pour lancer la bataille ! Et le scénariste prétend s'être informé aux meilleurs sources…

Le destin de tous ces soldats sacrifiés pour sauver l'image de l'énergie atomique a été magnifiquement décrit dans le film Le Sacrifice44 de Wladimir Tcherkov et Emanuela Andreoli. On y voit des scènes de ce combat terrifiant, et comment, ensuite, la radioactivité a pris son temps pour débiliter puis achever l'un après l'autre quatre de ces soldats dont la mission à Tchernobyl avait fait des amis.

Pendant ces opérations, tout ce que l'URSS comptait d'expertise en génie civil, construction métallique, et autres spécialités techniques et industrielles était mis à contribution pour dessiner le tombeau-sanctuaire que l'on allait construire autour du bloc 4 pour l'isoler du reste du monde. Le programme était colossal vu les dimensions pharaoniques de l'édifice45.

Les équipes de travailleurs essentiellement civils prirent le relais46. Le Rapport Legassov mentionne – au passé – à la page 2 de son annexe 3 la liste des opérations de mise en sûreté du site d'ores et déjà effectuées , permettant l'engagement de la construction du sarcophage47 :

• enlèvement des débris et des équipements contaminés ;

• décontamination des bâtiments ;

• enlèvement de la terre contaminée ;

• couverture du sol par des dalles ou de la terre propre ;

• puis dépôt d'un film polymère sur toutes la surface du site ainsi décontaminé (entre 15 et 35 ha).

Puisque ce 4ème épisode se termine fin 1986, mentionnons que le sarcophage ayant été terminé le 1er octobre, la préparation des blocs 1 et 2 a pu être menée tambour battant. Ils ont été remis en service industriel fin décembre. Selon le scénario, le « nettoyage » du bloc 4 serait encore en cours… on continue de se demander quelle histoire raconte la série.

- E4 (58:40), décembre 1986, le camp militaire démantelé en juin-juillet dans la vraie vie est toujours là, s'étendant quasi à perte de vue. Le nettoyage du toit vient seulement de se terminer… Dans la réalité, le sarcophage étant terminé, les Blocs 1 et 2 ont été remis en service industriel. Les travaux d'isolation et de décontamination des parties communes aux blocs 3 et 4 suivent leur cours (le redémarrage du Bloc 3 ne fut possible qu'un an plus tard. Je suis entré dans sa salle de contrôle le 26 avril 1988 ; le réacteur fournissait sa puissance nominale : la radioactivité ambiante correspondait à la limite d'exposition des travailleurs en vigueur à cette époque, soit 50 mSv/an, sans compter les doses reçues lors des déplacements à l'extérieur, sur le site, là où j'ai mesuré un débit de dose de l'ordre de 10 µSv/h, 100 fois le bruit de fond normal dans cette région).

Cela dit, il y a bien un gouffre impossible à combler – la ruine toujours béante – entre la fiction et la réalité.

- E5 (début) le côté caricatural de deux scènes de mise en condition, à la centrale avec les calculs carriéristes des pseudo Fomin et Diatlov dans les heures précédant l'accident, puis à Moscou, avant le procès, avec la rencontre « discrète » entre les pseudo Legassov et Charkov, du KGB, n'aura, espérons-le, échappé à personne, encore que…. Ce qu'on peut en retenir est le sous-entendu dans la question du pseudo Charkov au pseudo Legassov sur son état de santé. Question et réponse sont elliptiques, ce qui dispense de parler des problèmes du vrai Legassov48.

- E5 (08:40), on est en mars 1987. Le pseudo Charkov entreprend le pseudo Legassov sur sa prestation à une Conférence imaginaire qui viendrait d'avoir lieu à Vienne au siège de l'AIEA. Il n'y a pas eu de conférence sur Tchernobyl à Vienne au début de l'année 1987 !

- E5 (07:05), le pseudo Charkov ne retient du Rapport Legassov que la mise en cause des opérateurs de la centrale, ce qui ferait porter au pseudo Legassov la responsabilité de la désignation des « boucs émissaires » à juger et condamner lors du procès programmé à Tchernobyl pour juillet (sur ce point, la chronologie est respectée, tout comme celle des date, heure, minute et seconde de l'accident !). Or, l'instabilité intrinsèque des RBMK est, comme on l'a vu, précisément décrite dans le rapport, sans même considérer le chapitre consacré à la simulation mathématique de l'accident. Ces données techniques donnent tout son sens à la liste des énormes erreurs commises durant cette nuit fatale. Dans cette séquence tout se passe comme s'il avait été simple de régler le problème des responsabilités. Si la préservation, provisoire, de la qualité de la technologie nucléaire soviétique a reçu la priorité, ce ne fut pas sans débats ni controverses internes.

On a ici un bon exemple de l'usage de l'insinuation biaisée, finalement mensongère, au service du projet de post-vérité sur Tchernobyl que Craig Mazin a vendue aux producteurs de la série. La note 47 apporte un éclairage suffisant sur la distorsion de la réalité à propos de la distinction de « héros de l'Union Soviétique » qui aurait été la récompense accordée au pseudo Legassov s'il avait persévéré dans ses mensonges. Le récit de Soyfer rapporte par ailleurs les raisons profondes des réticences des personnes au courant de son passé à distinguer le vrai Legassov : tous savaient qu'il était un pompier, malgré lui, mais pyromane convaincu, évidemment involontaire, à l'origine de ce désastre.

- E5 (12:50), la voiture qui amène les pseudo Legassov et Chtcherbina à Tchernobyl-ville où va avoir lieu le procès longerait un des cimetières radioactifs où l'on a rassemblé le gros matériel contaminé durant la liquidation de l'accident : hélicoptères, camions et engins en tout genre. Bref, on demande au spectateur de croire que les soviétiques étaient assez stupides pour créer ces cimetières hautement radioactifs en bordure de route, serait-elle une route utilisée pour circuler dans la zone d'exclusion.

Quiconque est allé à Tchernobyl et a parcouru la zone à cette époque (c'est le cas de votre serviteur) n'a évidemment rien observé de tel. En revanche il a noté l'attention à ne pas faire sortir de contamination de la zone, en changeant de véhicule aux check-points : aucun véhicule servant aux déplacements dans la zone ne devait en sortir.

Or les véhicules qui déposent les pseudo Legassov et Chtcherbina devant le bâtiment où va commencer le procès ne sont pas des véhicules du Kombinat Chernobyl, mais des véhicules officiels directement venus de Kiev. C'est une erreur du scénario. Mais on n'est peut-être plus à ça près…

- E5 (19:35) : il semble qu'il y ait beaucoup trop de public pour un procès censé se dérouler à huis clos… Un effet de la Glasnost' ? Si c'était le cas, le réalisateur aurait pu collecter assez de témoignages pour en reconstituer le déroulement avec une telle précision !

A ce propos, se glissent pas mal d'erreurs techniques dans les explications des pseudo témoins Chtcherbina, Khomyuk et Legassov. Comme toutes ces séquences sont inventées… ou bâties sur les souvenirs d'hypothétiques personnes du public interviewées trente ans après par le réalisateur, on ne chargera pas plus la barque.

 

   La « coda » : E5 (1:00:13) à (1:05:46).

Sous l'allure d'une justification de ses bonnes intentions, l'auteur de la série ne cherche qu'une chose : persuader les spectateurs qu'ils ont vu la quintessence de la vérité sur Tchernobyl. On atteint ici un summum dans l'art du mensonge : inventer une post-vérité, sous forme de news, qui légitimerait les « libertés » prises avec la vérité dans le scénario.

- E5 (1:00:30), « Des cassettes audio… » ; une recherche intensive sur internet ne m'a permis de trouver la trace que d'une seule, comme voix off d'un montage vidéo (voir note 27 supra).

- E5 (1:00:41), « A la suite de sa mort, les responsables soviétiques finirent par reconnaître les défauts des réacteurs RBMK. »… Ils sont précisément décrits dans le Rapport Legassov, présenté à Vienne le 25 août 1986 ; ainsi que les mesures techniques à prendre pour y remédier. C'était le moins, vu l'attente de tous les experts internationaux pour qui se posait très urgemment la question de l'abandon de cette filière.

- E5 (1:01:12), « Certains contestèrent la version officielle des événements et furent dénoncés, arrêtés et condamnés. » ; aucune trace sur les sites les plus critiques traitant de Tchernobyl. Les six condamnés du procès de Tchernobyl ont assez rapidement fait l'objet de libérations anticipées. Comme évoqué plus haut, j'ai rencontré Alexandre Kovalenko sur le site de la centrale le 26 avril 1988 où il officiait comme Directeur de la communication du Kombinat Tchernobyl. Or, il avait été condamné neuf mois plus tôt à trois ans de prison pour avoir été Chef du service réacteur du Bloc 4 le jour de l'accident49… Une telle mansuétude s'accorde mal avec des condamnations pour contestations du verdict. Il y en eut, dont celles de Brioukhanov, de Soyfer et de bien d'autres, qui ne furent pas inquiétés. On attend une source fiable d'exemples de contestataires condamnés.

- E5 (1:01:22), « Le personnage d'Ulana Khomyuk a été créé pour les représenter et honorer leur engagement pour la vérité et l'humanité » ; il ne manque que les violons… Et voilà comment la vérité devient otage d'une accumulation de mensonges et d'exagérations, des mensonges et exagérations en bande organisée, si l'on peut dire.

- E5 (1:02:12), Diatlov est décédé des suites d'une insuffisance cardiaque sévère, la cause la plus fréquente des décès prématurés parmi les liquidateurs, très loin devant les cancers (Cf. La Comédie Atomique pour ce qui concerne les raisons historiques qui ont « restreint » aux cancers et aux mutations génétiques les effets des expositions aux radiations ; tous les autres, les plus nombreux, ne sont pas officiellement reconnus).

- E5 (1:03:12), « Parmi les gens qui ont observé l'incendie depuis le pont, il a été rapporté qu'aucun n'avait survécu. On le surnomme maintenant le Pont de la Mort » ; aucune trace de cette information qui n'est qu'une légende urbaine transformée en une pure fake news fort utile pour la promotion du tourisme tchernobylien50, avec une promenade sur ce pont au programme…, tourisme contre lequel le vertueux Craig Mazin n'a pas manqué de s'insurger.

- E5 (1:03:22), « 400 mineurs… on estime que 100 d'entre eux sont décédés avant l'âge de 40 ans » ; ils étaient 140… selon Naoumov (cf. note 21), à qui on attribue dans une autre déclaration le chiffre de 450… (Quel chiffre est politique ? Et pour quelle raison ?…). Cependant, le district de Tula est avec celui de Novozybkov le plus contaminé de Russie par les retombées radioactives de Tchernobyl51. Or il n'a pas été évacué. C'est un district pauvre. Les gens ont recours à des ressources alimentaires contaminées (champignons, baies, lait, gibier, légumes du potager etc). Que des mineurs de cette région ayant travaillé un bon mois à Tchernobyl entre mi-mai et fin-juin aient vu leur espérance de vie réduite, c'est évident, non du fait de leur travail souterrain dans un sol non contaminé et protégé des radiations par plusieurs mètres de béton et de terre, mais du fait d'avoir passé plus de temps sur le site de la centrale que la plupart des liquidateurs intervenus durant les premières semaines. Retourner après une telle épreuve dans une région contaminée a forcément aggravé les effets de leur exposition à Tchernobyl. Par ailleurs, on ne trouve aucune mention de leur sort dans la grande compilation établie par les académiciens A. Yablokov et V. Nesterenko, et le Dr. A. Nesterenko52. Et qui est ce « on » qui « estime » ?

E5 (1:04:52), cerise sur le mille-feuille des mensonges, « En 2017, on acheva la construction du Sarcophage de Tchernobyl pour un coût d'environ deux milliards de dollars ». Ainsi tous les trucages de la vérité sur Tchernobyl sont couverts par cette légende sous la photo de l'arche de Tchernobyl, son super-confinement, dont le nom en anglais est Chernobyl New Shelter, et sûrement pas Sarcophagus, terme réservé à celui terminé le 1er octobre 1986, dont pas une image n'apparaît dans la fiction CHERNOBYL, censée pourtant couvrir la période 25 avril 1986 – 31 juillet 1987 !53

   Le calcul gagnant de Craig Mazin.

Ainsi se clôt une longue « docu-fiction » de cinq heures prétendant informer le public sur ce qui s'est passé à Tchernobyl le 26 avril 1986, puis ce qui s'en est suivi !

Mon interprétation sans concession répond à l’arrogance de Mazin. C’est un tricheur qui a misé sur l’ignorance commune du déroulement de la crise de Tchernobyl. Il a choisi de réaliser quelque chose auquel les américains et les publics occidentalisés en général sont habitués : des scénarios formatés suivant un schéma convenu avec des situations et des héros taillés à la hache. C’est la variété des péripéties chargées de mettre en valeur ces héros et à donner consistance au scénario, ainsi que le prix accordé à la réalisation proprement dite, qui donnent l’impression de l’originalité, et ici, en l'occurrence, de la vérité.

Les critiques n'en savent pas plus que le public, même ceux qui se posent en spécialistes ; leurs recensions en apportent mille preuves.

Aurais-je partagé le niveau commun de méconnaissances sur l'énergie atomique, la radioactivité et ses effets, et la crise de Tchernobyl en particulier, alors, comme tout le monde, j'aurais été séduit et me serais in fine persuadé avoir appris l'essentiel de ce qu'il faut savoir pour en parler intelligemment.

Aurais-je appartenu à la corporation des critiques de séries, de films et autres productions audiovisuelles, alors n'aurais-je sans doute pas hésité longtemps à faire connaître mon opinion en cherchant quel grain de sel pouvait me distinguer de mes confrères, consœurs et concurrents. J'aurais à mon insu nourri l'imposture.

Où éclate le mépris du réalisateur pour l'immense travail sérieux, sans prétention littéraire, des ouvrages que tout un chacun devrait considérer comme de référence quand il a eu le projet de tirer une œuvre traitant de la plus grande catastrophe industrielle, écologique et humaine de tous les temps. La paresse de ses commentateurs, sur laquelle il a misée sans risque, ne mérite pas mieux : ils se sont globalement laissés complaisamment abuser, sans même relever les incohérences et contradictions internes du scénario. Une sorte de coalition d'intérêts s'est ainsi formée au bénéfice de la diffusion de la série et des carrières et revenus de ses réalisateur et producteur. Avoir CHERNOBYL sur son CV, son press-book, son catalogue ou sa carte de visite vous assure un bel avenir.

En revanche, avoir Tchernobyl et ses retombées radioactives dans sa vie vous rend les choses un peu plus difficiles…

Alors, regardons de plus près, avec un exemple parmi tant d'autres (concernant une quinzaine de milliers de personnes alors que toute la population placée dans une situation similaire dépasse le million) comment l'héritage de Tchernobyl se transmet de génération en génération.

   Un exemple des conséquences sanitaires dans la population : la situation sanitaire à Stolin.

Stolin est un chef-lieu de district de 14 000 habitants, situé à 250 km de Tchernobyl. Ci-dessous, deux informations émanant de l'hôpital du district.

Extrait du Bulletin ONU, bureau du Belarus, janvier-février 2008.

« Le district de Stolin enregistre régulièrement l'un des plus hauts taux de natalité parmi les zones rurales du Belarus: 1120 enfants sont nés ici en 2007 soit 13,3 pour 1000 habitants. Cependant, selon Raisa Misura, directeur de l'Hôpital Central de Stolin, 60% des femmes en âge de procréer (18-40 ans) et plus de 84% des femmes enceintes ont une pathologie ou une autre. En, conséquence, la naissance d'un enfant en parfaite santé est un événement exceptionnel. Presque 90% des nouveaux-nés tombent dans le Groupe sanitaire II ou III.

Un bas niveau de connaissances et un manque de compétences pratiques radio-écologiques nécessitent de redoubler d'efforts”, soulignait Raisa Misura. » 

[Groupe II, celui d'enfants souvent malades ; Groupe III, celui des enfants atteints de maladies chroniques, NDA].

Extraits mis en graphique des statistiques sanitaires et démographiques du district de Stolin pour la période 1986-2011.

graphique

Notes :

   1. un taux de morbidité supérieur à 100% signifie qu'en moyenne les habitants ont contracté plus d'une maladie constatée par un médecin durant l'année.

   2. contrairement aux idées reçues, l'accroissement du nombre de cancers, sauf celui de la thyroïde chez enfants et adultes, n'est pas la conséquence la plus marquante de l'exposition aux radiations. Les cancers sont un peu plus nombreux au fil des ans, mais ce qui importe le plus : ils surviennent plus tôt et sont plus agressifs, notamment le cancer du sein. La question du nombre de malformations congénitales est biaisée par le recours systématique aux avortements thérapeutiques quand une malformation est détectée à l'échographie. Néanmoins le nombre de malformations ne cesse de croître, notamment celui des malformations cardiaques congénitales (environ 25% des enfants à Minsk, à 500 km de Tchernobyl) et celui des diplégies spastiques congénitales, une atteinte neuromotrice qui cloue les enfants dans un fauteuil roulant (aujourd'hui environ 20 fois plus fréquente qu'en France dans deux villages dont on a les données, Olmany et Diatlovichi, tous deux situés à plus de 200 km de Tchernobyl, dans deux régions distinctes).

   3. On notera qu'il n'y a pas d'amélioration entre 2007 et 2011, malgré les efforts de la directrice du service de pédiatrie de l'hôpital, le Dr Raisa Misura. Le problème dépasse les possibilités de l'institution médicale.

   4. Retour aux conclusions de la série. Le décompte du nombre de morts n'a aucun sens : « le quota est de une par personne » selon la mauvaise blague d'un expert anglais à la Conférence de l'AIEA à Vienne en août 1986 à propos de la controverse sur les prévisions. Ce qui compte, c'est l'espérance de vie et l'état de santé des survivants. Les données présentées dans l'ouvrage cité en note 50 rendent compte du terrible destin des liquidateurs et du déclin de la population.

La série est complètement passée à côté de l'essentiel : en plus d'un récit véridique sur les tenants et aboutissants de l'accident sur le site et dans les arcanes des pouvoirs nucléaires et de la radio-protection soviétiques et internationales – ce qu'elle n'a pas fait puisqu'elle enchaîne les « faits alternatifs » –, elle aurait dû aborder la dégradation continue de la santé de la population des régions victimes du nuage et de ses retombées. Car, selon l'image qu'en a donnée l'académicien Alexey Yablokov : « Tchernobyl est un arbre qui pousse ! ».

   ANNEXE : originaux des passages traduits

Note 18 : « Immediately after the beginning of the accident, the population in Pripyat' was recommended to minimize the time spent outside and to keep windows closed. On 26 April all open-air activities were banned at all creches, kindergartens and schools and in addition, iodine prophylactic treatment was given there. », Rapport Legassov, p. 40.

Note 26 : « By 4-5 May the effective temperature of the fuel still in the reactor had stabilized and then began to decrease. (…) The calculations show: • That the maximum fuel temperature could not have reached the melting point of the fuel; • That the fission products were coming to the fuel surface in batches, which could lead to only local overheating at the fuel-cladding Interface. (…) These factors indicate that melting of the materials surrounding the fuel and movement of the fuel were unlikely. Page 26

The problem of reducing the fuel temperature was solved at the same time. To bring down the temperature and reduce oxygen concentration, nitrogen was pumped under pressure from the compressor station into the space beneath the reactor vault. By 6 May, the temperature increase in the reactor vault had ceased, and had begun to reverse itself with the formation of a stable convective flow of air through the core into the open atmosphere. As a form of double insurance against the extremely low risk (although it was a possibility in the first few days after the accident) of the lower levels of the structure being destroyed, the decision was taken to construct, as a matter of urgency, an artificial heat-removal horizon beneath the foundations of the building. This took the form of a flat heat-exchanger on a concrete slab, This had been done by the end of June. Page 27

A significant degree of stabilization has taken place since the end of May. The damaged parts of the reactor building are stable, and the radiation situation is improving now that the short-lived isotopes have decayed. The exposure dose rate is in the single röntgens per hour range in the areas adjoining the reactor, the machine hall and control and protection areas. Any uptake of radioactivity from the unit into the atmosphere is basically caused by wind removing aerosols. The activity of the releases does not exceed some tens of curies per day. The temperature regime in the reactor vault is stable. The maximum temperatures of the various reactor parts are a few hundreds of degrees centigrade and they have a steady tendency to fall at about 0.5°C per day.

The slab at the base of the reactor vault is intact, and the fuel is mostly (~ 96%) localized within the reactor vault, and the compartments of the steam-water and lower water lines. Page 28

The temperature in the compartments under the reactor did not exceed 45°C as from June, indicating good heat removal. Page 30

   Florilège,

p. 21 :

- « the possibility that there may be a positive void coefficient of reactivity due to the presence of a phase transition in the coolant, which governs the behavior of the neutron-flux-determined power during accidents; high sensitivity of the neutron field to reactivity perturbations of different kinds, requiring a complicated control system to stabilize the power density distribution in the core; […] »

Chapitre 1, Description de la centrale de Tchernobyl avec ses réacteurs RBMK, p. 4.

- « Button AZ-5 was pushed at 1:23:40 and the insertion of"the scram rods began. At this time the automatic regulator rods, partially compensating for the previous power rise, were already in the lower part of the core, but the fact that the staff were operating with an impermissibly small excess reactivity meant that virtually all other absorber rods were in the upper part of the core.

In the conditions that had now arisen, the violations committed by the staff had seriously reduced the effectiveness of the emergency protection system. The overall positive reactivity appearing in the core began to increase. Within three seconds the power rose above 530 KW, and the total period of the excursion was much less than 20 seconds. The positive void coefficient of reactivity worsened the situation. The only thing that partially compensated for the reactivity inserted at this time was the Doppler effect. »

Chapitre 3, Analyse de l'accident avec le recours à un modèle mathématique, p. 20.

- « To prevent neutron streaming and gamma radiation, as well as to reduce the activation of the structures in the area below the reactor, the displacers in the CPS54 channels are filled with graphite (Figs 2.17 and 2.30). [les figures font défaut dans la copie du rapport disponible sur internet]

Annexe 2, Conception du réacteur – p. 10.

Note 48 : « “Legasov was bitterly disappointed, Gubarev said, to learn that he was the only member of the team he worked with at Chernobyl who was not named a ‘hero of socialist labor’, a prestigious national award.

Legasov was also devastated by his exclusion by a 129-100 vote of his peers from a seat on the scientific and technical council of the Kurtchatov Institute of Atomic Energy, where he worked and was a deputy director.”…

He was shattered by the unexpected blow…”, Gubarev said. », Gerald Nadler, Chernobyl scientist's suicide described, UPI

Extrait du Bulletin ONU, bureau du Belarus, janvier-février 2008, page 28.

Currently, the Stolin district records one of the highest birth rates among rural areas of Belarus.1 120 children were born here in 2007 or 13.3 per thousand people.

Howeveraccording to Deputy Head of the Stolin Central HospitaRaisa Misura60%of womeof reproductive age (18-40 years) and more than 84of pregnant women have one othe othepathologyConsequentlythbirtof aabsolutely healthy child is a rare event.Almost 90of newborns fall into Health Group II or Ill. « Low level of knowledge and lack of practical radio-ecological skills do require further efforts, » stressed Raisa Misura.

   Notes :

1   Président de l'association Enfants de Tchernobyl Belarus <http://enfants-tchernobyl-belarus.org> ; auteur de La Comédie Atomique, La Découverte, 2016 et, avec le réalisateur Marc Petitjean, du film Tchernobyl, le monde d'après, ETB, 2018.

2   <https://www.themoscowtimes.com/2019/05/18/the-heroic-bitter-land-of-chernobyl-a65639>

3   Le créateur de la série « Chernobyl» a un message à faire passer », <http://www.slate.fr/story/178467/chernobyl-serie-interview-createur-craig-mazin-nucleaire-urss>

4   Chaque citation du film est indexée avec le N° de l'épisode E1, E2 etc, suivi du time code correspondant (mn:sec) dans l'épisode.

5   Les seuls faits véridiques : il y a eu une catastrophe atomique à Tchernobyl-centrale le 26 avril 1986 à 1h 26mn 44 sec, et le procès des responsables désignés du 7 au 31 juillet 1987 à Tchernobyl-ville. Entre ces deux événements tout est faux, sinon outré.

6   En prenant congé il a prononcé ces deux phrases terribles : « Toute désinvolture se condamne d’elle-même. C'est la plus grande leçon de Tchernobyl » (propos recueilli le 27 avril 1988, à l’ombre du sarcophage).

7   Invoquant le respect que l'on doit à toutes les victimes passées, actuelles et à venir de cette tragédie, Craig Mazin s'est publiquement insurgé contre le tourisme de voyeurs en vogue à Tchernobyl, sur lequel, conscient du potentiel d'attraction engendré par le succès de CHERNOBYL, le gouvernement ukrainien compte pour le développement économique de la région. Cette ultime tartufferie a eu l'effet recherché : renforcer l'idée que les cinq épisodes de la mini-série livrent en toute honnêteté la vérité pleine et entière, la vérité nue, avec tout le respect qui lui est dû.

8   Beaucoup considèrent que Tchernobyl a grandement contribué à la dislocation de l'URSS et à l'engloutissement de l'idéologie communiste. La religion atomique, elle, a fait mieux que surnager.

9   Marc Molitor, Tchernobyl, Déni passé, menaces futures, Racine-RTBF, 2011, p. 41.

10   Viktor Brioukhanov, Directeur de la centrale au moment de l'accident, passage d'une interview publiée par Libération, le 16 avril 1996, quatre ans après sa libération anticipée (il avait été condamné à 10 ans de prison à l'issue du procès, cf. infra).

11   Marc Molitor, ibid. p. 33

12   Manual for Survival, a Chernobyl Guide to the Future, Allen Lane, Penguin, 2019 (Part II, Hot Survival, pp. 81-119)

13 USSR State Committee on the Utilization of Atomic Energy, the Accident at the Chernobyl' Nuclear Power Plant and its ConsequencesInformation compiled for the IAEA Experts' Meeting, 25-29 August 1986, Vienna, pp. p. 40 ; cité comme « Rapport Legassov » par la suite).

14   La Comédie atomique, opus cité, pp. 28-30.

15 cf. <https://blogs.mediapart.fr/yves-lenoir/blog/110419/33eme-anniversaire-du-debut-du-desastre-memoriam-tchernobyl-1987> et <http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php?id=base_documentaire:articles-1987:etb-208> restitution de l'article russe publié en traduction française : Soyfer, V. N. 1987, Tchernobyl: Fatalité ou accident programmé ? “Kontinent” (Paris), no. 2, pp. 9-17 ; Valery Soyfer est un éminent biologiste ayant travaillé dans les plus grands instituts soviétiques, y compris l'Institut Kurchatov de recherches atomiques. Dissident engagé dans la lutte pour les droits de l'homme, il a été déchu de sa nationalité en 1988. Voir sa biographie : <https://en.wikipedia.org/wiki/Valery_Soyfer>.

16   Доменти № 9-14 Доповідна запис а начальни ; а УКДБ УРСР по м. Києв ; та Київсь ій області олові КДБ УРСР про радіаційн обстанов, що с лалася районі розташвання Чорнобильсь ої АЕС внаслідо аварії 9 вересня 1982 р., Совершенно секретно, лично.

17   Cf., notamment, sérieux, superbement écrit sans artifices littéraires :Glenn Alan Cheney, Journey to Chernobyl. Encounter in a Radioactive Zone, Academy Chicago Publishers, Chicago, 1995. (témoignages recueillis à Kiev en 1991, chapitre Pripyat, traduction AGONE-N°15-1995-ebook). Des publications non sourcées ont évoqué 15 000 décès à court terme parmi les évacués. C'est clairement faux et n'a jamais été confirmé.

18   « Immédiatement après le commencement de l'accident, il fut recommandé à la population de Pripyat de réduire le temps passé à l'extérieur et de garder les fenêtres fermées. Le 26 avril, toutes les activités de plein air étaient interdites dans dans toutes les crèches, les jardins d'enfants et les écoles et, en outre, un traitement prophylactique d'iode y fut donné », Rapport Legassov, p. 40.

19   Quant au destin des habitants évacués, Legassov n'est pas un mensonge rassurant près, un mensonge diffusé post-mortem dans son testament, un mensonge qui participe donc de ce que l'opinion considère comme une ultime confession, une vérité suprême : « Mais je répète que l'évacuation eut lieu à un moment où le taux de contamination de la ville n'était pas encore très élevé. Il a été démontré par la suite que mis à part ceux qui se trouvaient à la centrale au moment de l'accident, personne de la population civile - soit environ 50 000 habitants - n'a été gravement atteint dans sa santé ».« Pas gravement » est flou, et ne signifie certainement  pas « pas du tout »…

20   Grigori Medvedev, La vérité sur Tchernobyl, Albin Michel, Paris, 1990, p. 34 (cité par Marc Molitor, Tchernobyl, Déni passé, menace future, Racine-RTBF, 2011, pp. 20-21).

21   Aucun recenseur, bienveillant ou perplexe, de la série n'a remarqué que l'on entrait ici dans le domaine de la pure fantasmagorie, et qu'il n'était point besoin d'avoir un bagage scientifique pour s'en rendre compte. Où l'on reconnaît un mécanisme mental largement exploité dans les navets bien foutus de science-fiction : la succession de scènes violentes, repoussantes, émouvantes ou terrifiantes vous prend aux tripes. Sidérés, esprit critique et capacité d'analyse sont neutralisés.

22   Il devrait annoncer un débit de dose, en l'occurrence, sans doute, 8 mR/h, soit 80 µSv/h (800 fois le bruit de fond normal).

23   Voir la reconstitution mise en ligne par l'IRSN : <http://www.irsn.fr/FR/popup/Pages/tchernobyl_video_nuage.aspx>

24   Dans son récit détaillé de 2005 établi à partir de ses notes de 1986, Nesterenko fournit deux valeurs de la radioactivité ambiante : 30 µSv/h à Sosny, le matin du 28 (valeur où la radioactivité des retombées est prépondérante), et 8 µSv/h à côté du bâtiment du Comité central du PC à Minsk, le soir du 29. Aucune mesure effectuée antérieurement dont il ait eu connaissance.

Cf.    <http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.php?id=base_documentaire:articles-2003:etb-137>.

25   Poussons la théorie dans ses retranchements : toute la radioactivité des centrales nucléaires traverserait les enceintes et se répandrait dans l'environnement. Il n'y aurait plus aucun confinement possible… sans effet puisque qu'elle n'interagirait avec rien !

26   Les 4 et 5 mai, la température effective du combustible encore à l'intérieur du réacteur s'était stabilisée et commençait alors à décroître (...) Les calculs montrent: -que la température maximum du combustible ne pouvait avoir atteint le point de fusion du combustible; - que les produits de fission étaient en train d'atteindre la surface du combustible en agrégats qui pouvaient conduire à une surchauffe exclusivement localisée à l'interface du revêtement du combustible (…) Ces facteurs indiquent que la fusion des matériaux entourant le combustible et qu'une migration du combustible étaient improbables. Page 26                                                                                                                                                                         Le problème de la diminution de la température du combustible était résolu dans le même temps. Pour abaisser la température et réduire la concentration en oxygène, de l'azote fut injecté sous pression à partir de la station de compression dans le caisson du réacteur.Le 6 mai, la température dans ce caisson réacteur avait cessé de croître et avait commencé à régresser avec la formation d'un flux convectif d'air stable du coeur vers l'atmosphère extérieure. Pour prendre une double assurance contre le risque extrêmement minime (même si c'était une possibilité dans les premiers jours suivant l'accident) que les niveaux les plus bas de la structure soient détruits, la décision fut prise de construire d'urgence une sorte d'horizon d'évacuation de la chaleursous les fondations du bâtiment. Cela prit la forme d'un échangeur de chaleur horizontal posé sur une dalle en béton. Fin-juin les travaux étaient terminés. Page 27                                                                                                                                                                           Un degré significatif de stabilisation avait été atteint depuis fin-mai. Les parties endommagées du bâtiment du réacteur sont stabilisées, et la situation radiologique s'est amélioré du fait que les isotopes de vie courte ont disparu. La valeur du débit de dose est de l'ordre de 1 röntgen/h dans les zones entourant le réacteur, la salle des machines et les aires de contrôle et de protection. Les émissions de radioactivité vers l'atmosphère sont essentiellement sous forme d'aérosols emportés par le ventL'activité résiduelle n'excède pas quelque 10 curies par jour. L'émission de chaleur au dessus du réacteur est stable. Les températures maximales des diverses parties du réacteur sont de quelques centaines de degrés centigrades et elles marquent une tendance régulière à perdre 0,5°C par jour. La dalle du réacteur est intacte et le combustible est à environ 96% resté à l'intérieur du réacteur, des collecteurs de vapeur d'eau et des conduites d'eau inférieures. Page 28                                                                            A partir du mois de juin, la température dans les structures sous le réacteur n'a pas excédé 45°C, preuve que l'évacuation de la chaleur se passe bien. Page 30

27   Cf : <https://www.la-croix.com/Archives/2000-12-18/La-mort-lente-des-liquidateurs-de-Tchernobyl-_NP_-2000-12-18-123270>

28  Le film illustrant le premier enregistrement oral de Legassov montre bien des mineurs vêtus au travail : TC (10:10) à (10:30) de <https://vimeo.com/346515352>.

29   Les radiations ionisent l'air. Pierre et Marie Curie avaient utilisé ce phénomène dans leur recherche des éléments radioactifs naturels, laquelle avait débouché sur les découvertes du polonium et du radium durant l'année 1898.

30   cf. <https://www.thestar.com/news/gta/2011/03/18/porter_the_sad_tale_of_chernobyl_victim_vasily_ignatenko.html>

31   Cf. à ce propos les notes n° 23, 25, 28 et 30 de la cellule de Tchernobyl du KGB d'Ukraine in La Comédie Atomique, p. 206 et l'intégralité à <http://www.sbu.gov.ua/sbu/control/uk/publish/article?art_id=43297&cat_id=39895>

32   Cela-dit, pourquoi diable accuser cette pauvre mère d'avoir mis en danger l'enfant qu'elle portait ? Je tente ici une hypothèse : dans le contexte pro life américain elle pourrait ne pas être anodine. Si un fœtus peut protéger sa mère d'une irradiation mortelle, alors l'argument qu'un avortement serait autorisé quand vie de la mère est en jeu de sa force. Supprimer un fœtus reviendrait en effet à tuer le potentiel sauveur de sa mère ! Ce serait le priver d'un destin christique… le crime prendrait une dimension transcendantale. Quoi qu'il en soit de l'intention de son inventeur, la question de la pertinence de cet échange reste posée.

33  Notez l'aspect misérable du logement attribué par Craig Mazin au pseudo Legassov. En tant que membre éminent de la Nomenklatura militaro-atomico-industrielle, tout comme Nesterenko, Legassov bénéficiait d'un logement vaste et luxueux. C'est une constante de la série, le choix de décors intérieurs tristes, misérables, surannés et mal éclairés… « soviétiques » donc, sauf quand il s'agit du Kremlin, bien entendu..

34   On doit relever ici une inexplicable erreur du scénario : la mesure a lieu le 26 avril, au risque d'irradier le conducteur du blindé et le dosimétriste, mais on attendrait septembre (4ème épisode) pour commencer les opérations de nettoyage ! L'incohérence est manifeste… mais, tous étant subjugués par les images et le faux suspens (au sens d'un fait alternatif), personne ne l'a notée…

35   Cf. Yves Lenoir, op. cité, p. 32. Il faut noter ici deux choses : 1. la bravoure de Legassov, de Nesterenko et du pilote (Nesterenko et Legassov furent soignés à l'Hôpital N°6 et le pilote mourut de leucémie aigüe quelques mois plus tard)  ; 2. à ce moment-là, il est clair que Nesterenko ne contestait pas la stratégie adoptée à Tchernobyl. Ses mesures furent utilisées pour déterminer les durées d'intervention des liquidateurs afin de limiter leur exposition théorique aux 250 mSv de la dose limite réglementaire en de telles circonstances. Mais il semble bien que nombre de soldats envoyés sur le théâtre de Tchernobyl ont plutôt été exposés à une dose de l'ordre de la dose militaire limite de 1 Sv pour des troupes engagées dans une bataille atomique. Les séquelles qu'un grand nombre d'entre eux ont endurées par la suite en attestent. L'adjectif « sauvés » est à considérer avec une certaine et triste ironie.

36   cf. La Comédie Atomique, pp. 27-37, opus cité.

37   cf. Walter C. Patterson, Chernobyl, the Official Story, Bulletin of the Atomic Scientists, novembre 1986, p. 34 36.

38   SCP : Système de Contrôle et de Protection. Pour tous les détails sur le rôle des « displacers » dans l'augmentation de la réactivité du cœur du réacteur : Mikhail V. MALKO, The Chernobyl Reactor: Design Features and Reasons for Accident,                                                                                         <https://pdfs.semanticscholar.org/025a/70432d683db2981f012c8f1e5d50d85f2865.pdf>.

39   IAEA BULLETIN, VOL.25, No. 2, June 1983

40   À ce propos : dans le film on n'entend qu'une explosion, la première, et la moins puissante. Tout le monde sait qu'il y en a eu deux.

41   Ibid, interview à Libération, note 10 ci-dessus.

42   On peut le visionner à l'URL <https://vimeo.com/334171733>. Le passage se situe entre les TC (07:30) et (07:41)

43   C'est la valeur correcte qu'affiche le capteur de la salle de commande dans la reconstitution présentée en E5 (31:20).

44   cf. <https://vimeo.com/334380470>

45   cf. Rapport Legassov : Conservation scheme of Unit 4 (p. 136) et photos de l'avancement de sa construction avant fin août 1986 (pp. 140, 143, 144, 160 et 213).

46   cf. quelques passages montrant le chantier et des phases plus ou moins complexes de la construction du sarcophage : <https://vimeo.com/334171733>.

47   Les trois figures 6, 7 et 8 (pp. 55-57) du Rapport Legassov montrent les vues en plan, coupe et perspective du sarcophage en cours de construction (sous la dénomination Isolation and encasement of Unit 4). Elles sont reprises et détaillées dans les photos pp. 136, 140, 143, 144, 171, 187 et 213. La photo p. 160 montre les grues géantes en action au dessus du bloc 4 pendant la construction du sarcophage.

48   « Legassov était amèrement déçu, selon Gubarev, d'apprendre qu'il était le seul membre de l'équipe avec laquelle il avait travaillé à Tchernobyl à ne pas être nommé “héros du travail socialiste”, une distinction nationale prestigieuse. Le vote de ses pairs à 100 voix sur 129, l'excluant d'un siège dans le conseil scientifique et technique de l'Institut Kurtchatov de l'Energie Atomique, où il travaillait comme directeur délégué, l'avait dévasté.« Il était brisé par ce revers imprévu », dit Gubarev. » Archives, Oct, 17. 1988, UPI                                                                                                                                                                                   <https://www.upi.com/Archives/1988/10/17/Chernobyl-scientists-suicide-described/3864593064000/>.                                                      Vladimir Gubarev, Rédacteur scientifique du quotidien officiel Pravda, était un ami de Valery Legassov. Je l'ai rencontré le 28 avril 1988 à Kurtchatov, deux jours après le suicide de l'académicien. Il m'a dédicacé la version anglaise de sa pièce Sarcophagus qui venait d'être mise au répertoire de la Royal Shakespeare Company. Cette pièce relate Tchernobyl, vu de l'Hôpital N°6 où sont traités les grands irradiés de Tchernobyl et où survivent quelques irradiés passés, dont l'« Immortel », qui aurait dû mourir depuis longtemps, mais a survécu. Une sorte de mascotte du service des grands irradiés et de mentor pour les nouveaux patients.

49  Les Nouvelles de Moscou, N° 42, 13-19 octobre 1989.

50  Interrogé par le Bulletin of the Atomic Scientists, Adam Higginbotham, auteur de Midnight in Chernobyla well researched new history, réagit à ce supposé pont où des habitants de Pripyat se seraient réunis pour observer la catastrophe et seraient tous décédés ensuite : « je n’ai pu trouver aucune preuve qui corrobore cet événement. Alors, j’ai pu discuter avec une personne qui avait sept ou huit ans au moment des faits et qui s’est arrêtée en vélo sur le pont pour essayer de voir ce qui se passait au niveau du réacteur, qui n’était qu’à trois kilomètres de là. Mais il n’est pas mort. A priori, il est en parfaite santé ».

51   L'un comme l'autre ont reçu des pluies radioactives déclenchées avec de l'iodure d'argent, pour protéger Moscou des retombées.

52   Voir :                                                                                                                                                                                                              http://enfants-tchernobyl-belarus.org/doku.phpid=bibliographie#chernobylconsequences_of_the_catastrophe_for_people_and_the_environment

53 Deux archives sur Tchernobyl en 1987 et le verdict du procès :  <https://www.youtube.com/watch?v=fxs21-PbSkE> et <https://m.ina.fr/video/CAB87026982/tchernobyl-jugement-video.html>

54   CPS : Control and Protection System. Pour tous les détails sur le rôle  des  « displacers »  dans  l'augmentation  de  la  réactivité du cœur du réacteur : Mikhail V. MALKO, The Chernobyl Reactor: Design Features and Reasons for Accident, <https://pdfs.semanticscholar.org/025a/70432d683db2981f012c8f1e5d50d85f2865.pdf>.

 

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