Martin Sellner et ses emails avec le terroriste Brenton Tarrant

Bien plus que de simples remerciements. Sellner, le chef des identitaires autrichiens a-t-il été averti de la perquisition à son domicile ? Après Ibiza peut-on espérer voir aboutir l'enquête sans interférences politique?

« Si vous venez à Vienne, nous devons prendre un café ou une bière. »

 

Pas qu’un simple email de remerciements… bien plus !

Courant janvier 2018, Martin Sellner le chef des identitaires en Autriche - Identitäre Bewegung Österreich (IBÖ) - pose ses lunettes, écarquille les yeux devant la somme que vient de lui verser un certain Brenton Tarrant : 1 500 euros ! Là c’est beaucoup et inhabituel. Normalement c’est plutôt des dons à deux voir à trois chiffres mais là ?… En ce début d’année il part part aux Etats-Unis.

Avril 2018, Martin Sellner est mobilisé. Mission-Alpes oblige il fait partie de l’escapade de printemps #DefendEurope des Générations identitaires au col de l’Echelle les 22 et 23. Il estavec sa compagne, une complotiste et vlogueuse américaine Britanny Pettibone flanquée de son inséparable amie Lauren Southern, tout autant vlogueuse, une canadienne au teint pâle, libertarienne dans tous les coups aux quatre coins du monde pour alerter sur le déferlement migratoire et notamment en Australie et Nouvelle Zélande avec Stefan Molyneux un supporter de Trump et membre de l’alt-right.

Le vendredi 15 mars 2019 un terroriste suprémaciste abat 51 fidèles dans deux mosquées à Christchurch (Nouvelle Zélande). Il est assez rapidement arrêté. Comment vous appelez-vous ? : Breton Tarrant !.. Son fusil est une sorte de chef d'oeuvre : il est couvert d’inscriptions. On peut y lire notamment des références à l’Autriche. Et dans son Manifeste « Le grand remplacement » qu’il a publié sur la plateforme Scribd il mentionnait qu’il s’était rendu notamment en Autriche un pays où une rébellion fasciste pourrait commencer !

Quelques jours après le massacre le chancelier autrichien Sebastian Kurz confirme à la presse que ses services judiciaires, à la demande de leurs homologues en Nouvelle-Zélande, enquêtaient sur un possible lien entre le tueur de Christchurch et le "Mouvement identitaire" en Autriche de M. Martin Sellner. Des investigations portant sur d’éventuelles fraudes financières sont alors engagées par les services de renseignement autrichiens qui découvrent que les 1 500 euros versés début 2018 sur le compte de Sellner l’ont été par celui qui est devenu un terroriste. La justice autrichienne ouvre alors une enquête préliminaire concernant Sellner pour « soupçon de participation à une organisation terroriste. Sebastian Kurz entend, déclare t-il, que « tout lien entre le responsable des attentats de Christchurch et les Identitaires en Autriche soit mis en lumière dans sa totalité et sans indulgence » et envisageait une possible dissolution.

Lundi 25 mars 2019 : perquisition ordonnée par le parquet de Graz au domicile viennois de Martin Sellner dans le quartier de Währing. Les enquêteurs de l'Office fédéral de la protection de la Constitution et de la lutte contre le terrorisme (BVT) sont munis d’un mandat leur ordonnant de « fouiller l’appartement » ainsi que « la voiture dont il se sert. » Il est 13 h00, ils sonnent devant la porte...

Le lendemain, mardi 26 mars Sellner assurera dans une vidéo qu’il n’a « rien à voir avec cet homme [Tarrant], à part le fait qu’[il a] passivement reçu un don de lui. » Il ajoute : « Je ne pense pas que Brenton Tarrant et moi partagions la même idéologie. C’est un raciste » Et qualifie l'attaque des mosquées de Christchurch de « connerie absolue. » Il ne voit pas le rapport, le versement remontant à début 2018 et à cette époque on ne parlait pas de Tarrant comme d’un tueur de masse. Il inventera même l’idée d’un complot du tueur qui avait pour but de le discréditer ainsi que son mouvement aux yeux de l’opinion publique et au-delà disqualifier les "mouvements patriotiques pacifiques." Il reconnaîtra qu’il s’est simplement borné à lui adresser un court courriel de remerciement comme il le fait avec tous les donateurs.

Non ! il n’a pas fait que de simplement remercier un donateur parmi d’autres.

C’est ce que les enquêteurs du BVT vont découvrir après avoir saisi son ordinateur portable ainsi que son téléphone tout aussi portable et même celui qui était caché dans… un pot de fleurs au terme de la perquisition !

Handy im Blumentopf: Pilz vermutet Vorwarnung vor Razzia

__Michael Jungwirth 16 mai

 

41 minutes avant l’arrivée de la police il supprime des mails. Une coïncidence dit-il !

Mais revenons au lundi 25 mars jour de la perquisition et à son déroulement. En principe pareille opération est tenue dans le secret. Là on peut légitimement en douter d’après les révélations de la presse. Par on ne sait qu’elle coïncidence Sellner s’est employé à la va-vite à supprimer selon Kurier de nombreux emails juste 41 minutes avant l’arrivée des enquêteurs à 13h00 - !... L’horloge de l’ordinateur est imparable. Cependant il en avait sauvegardé certains sur des captures d’écran afin a-t-il dit de les produire en cas de procédure.

A ce point-là la question se pose de savoir si Sellner a été mis au courant de l’imminence de l’arrivée des fonctionnaires du BVT ? Une coïncidence dit-il avec son air faussement ingénu. C’est pas du tout l’avis de Peter Pilz, député autrichien (ex-vert, centre gauche) et Thomas Drozda, directeur fédéral du SPÖ.

Il aurait donc garder ses emails plus d’un an et il décide de les supprimer moins d’une heure avant l’arrivée de la police ? « Moi, j’ai dit bizarre, comme c’est bizarre ! »

Les captures d’écran montrent qu’il avait minimiser la teneur de leurs échanges.

 

Les révélations de la TV publique autrichienne ORF-Zib2 contredisent la version de Sellner
Des échanges chaleureux.

Les affirmations de Sellner ne sont que tentatives de dissimulation. Chez lui c’est une deuxième peau, une seconde nature. Les échanges avec Tarrant ont été bien plus étendus, pleins de complicités et bien plus chaleureux qu’une simple formule de politesse. S’ils s’étaient vus ils se seraient sans doute serrés l’un contre l’autre et auraient versé une larme d’espoir pour la « victoire » qu’ils espèrent avant d’aller prendre un pot tellement ils se sont sentis en symbiose.

Si Tarrant a mis en ligne avant le massacre qu’il a commis un manifeste intitulé « Le grand remplacement » Sellner, lui a préfacé « Le Grand remplacement » l’ouvrage de Renaud Camus.

S’ils s’étaient vus ? Toute la question est-là : se sont-ils rencontrés ? Le renseignement autrichien cherche à le savoir.

- Janvier 2018

« Merci à toi, Brenton, je veux te remercier personnellement pour ton don incroyable. Ceci est mon adresse e.mail perso, tu peux m’y contacter si tu veux. » Martin Sellner

« Ce n’est qu’une petite somme, comparée au travail énorme que tu fournis. Le chemin vers la victoire sera long, mais nos gens deviennent plus forts chaque jour. » Brenton Tarrant

- Quelques jours plus-tard

« Si tu viens à Vienne un jour, faudra aller boire un café ou une bière. » Martin Sellner

« Pareil pour toi si tu viens en Australie ou en Nouvelle-Zélande, nous avons des gens dans ces deux pays qui t’accueilleront chez eux. » Brenton Tarrant

Voir Sleeping Giants FR : les révélations de la TV publique autrichienne ORF : https://twitter.com/slpng_giants_fr/status/1128703917980831746

Par la suite, ils discutent à propos d’autres personnes d’extrême droite et Sellner fait de la pub pour son compte Youtube. Tarrant lui répond en Allemand : « fantastique ». Il lui dit également qu’il devrait prendre contact avec Blair Cotrell et Tom Sewell deux extrémistes australiens. Sellner lui répond en lui disant qu’il suit le travail de "Blair" et même que sa compagne Britanny Pettibone l’a interviewé. Sleepings Giants fait remarquer que la vidéo de cet interview qu’elle a fait début 2018 est supprimée de son site. Comme par hasard !

En tout cas pour les enquêteurs Sellner est fortement soupçonné d’être membre d’un réseau d’extrême droite agissant au niveau international et qui n’est pas identifié dans sa totalité selon ORF.

En juillet, un « dernier » échange par mail : Sellner le remercie encore une fois pour son don. Le lendemain, Tarrant fait la réservation de véhicules et de logements en Autriche ?!? Il serait arrivé à Vienne le 26 novembre 2018 et se serait également rendu en Carinthie, à Salzbourg et à Innsbruck. Il a voyagé partout en Europe centrale, il est allé en France, au Portugal, en Espagne et aurait fait des séjours en Turquie. Le problème pour les enquêteurs c’est que le ou les véhicules loués ne sont pas traçables.

Si Sellner nie toute rencontre par contre il confirme l’authenticité des emails auprès de Zib2 et se défend en déclarant : "j'ai effacé ces courriels après les avoir vus car je ne voulais pas avoir de mails d'un terroriste présumé dans ma boîte".

 

Et il a fait poireauter les policiers 12 minutes devant sa porte ?!?

Plus cocasse dans les révélations selon le Standard et Klein Zeitung.

13h00, les enquêteurs du BVT tirent la cloche à l’entrée du domicile. Mais ils se rendent compte qu’elle ne fonctionne pas. Pas de chance. Ils entendent du bruit à l’intérieur et frappent plusieurs fois. Rien. Sans doute Sellner fait le ménage comme il vient de le faire hâtivement avec sa boîte mail pour recevoir proprement les enquêteurs ! Vous imaginez des policiers venant perquisitionner suite à des
« soupçons de participation à une organisation terroriste » attendre gentiment
derrière la porte avant qu’on veuille bien leur ouvrir. Il y a longtemps que d’autres auraient pour moins que ça enfoncé la porte et fait irruption pistolet à bout de bras après les avertissements d’usage et encore.

Polizisten klopften und warteten zwölf Minuten, bis Sellner öffnete

__Michael Jungwirth 16 mai 2019

Il est vrai que Sellner est habitué à la visite de la police. Déjà à son retour du col de l’Echelle il est perquisitionné le vendredi 27 avril 2018, suspecté d’incitation à la haine, de formation d’organisation criminelle et de dégradation de biens publics. Il a cependant bénéficié d’une relaxe en juillet avec seize autres membres de l’IBÖ. Et fin mars 2018, avant de se retrouver dans les Alpes, il avait été refoulé du Royaume-Uni et frappé d’une interdiction d’y pénétrer.

En tout cas pour les enquêteurs Sellner est fortement soupçonné d’être membre d’un réseau d’extrême droite agissant au niveau international et qui n’est pas identifié dans sa totalité selon la TV-ORF.

Soulignons ici s’agissant de la TV publique autrichienne ORF que Le Courrier d’Europe Centrale rapporte dans son édition du 20 mai que dans la vidéo de tous les scandales tournée en 2017 à Ibiza, Heinz-Christian Strache évoquait entre autre « L’éventuelle privatisation de l’ORF, le grand groupe audiovisuel public, [...] comme composante [d’un] "empire médiatique" à la hongroise. » https://courrierdeuropecentrale.fr/crash-du-fpo-en-autriche-un-seisme-pour-lextreme-droite-europeenne/

L’opposition politique à la coalition entre les conservateurs de l’ÖVP et les extrémistes du FPÖ n’a pas manqué de faire part de ses soupçons de complicités au plus haut niveau. Ainsi pour Peter Pilz et Thomas Drozda, il ne fait guère de doutes que Sellner a été averti par des complicités. Drozda a présenté une question au parlement : « Compte tenu des liens étroits existant entre le FPÖ et les identitaires, il m'est difficile de croire qu'il s'agisse d'une coïncidence » « J'exhorte le ministre de l'Intérieur du FPÖ (Freedom Party), Kickl, à apporter des éclaircissements de toute urgence, au sujet de savoir si Sellner a pu être prévenue avant la perquisition. » Cela confirmerait annonce le député dans un communiqué "des éléments, des témoignages et les propres recherches de Peter Pilz au ministère de l'Intérieur". Peter Pilz pense que tous les messages supprimés n’ont pas été sauvegardés sur une capture d’écran.

Herbert Kickl, lui, s’est carré dans son fauteuil de ministre de "l’extérieur" - comme il l’avait inscrit sur sa veste par fantaisie - et a simplement évoqué que l'enquête se poursuivait en réponse aux courriers reçus. L’hypothèse selon laquelle Sellner pourrait faire partie d’un réseau extrémiste de droite ne lui apparaît pas comme quelque chose de nouveau

 

Quelques jours après le massacre de Christchurch, Sebastian Kurz a appelé à ce que « tout lien entre le responsable des attentats et les Identitaires en Autriche soit mis en lumière dans sa totalité et sans indulgence ». C’était avant Ibiza.

Maintenant que Kickl est vraiment à l’extérieur, limogé faute d’avoir voulu démissionner comme Sebastian Kurz lui demandait puisqu’ « il ne peut enquêter sur lui-même », que Strache médite sur sa soirée arrosée à Ibiza peut-on espérer y voir plus clair dans ces questions en suspend et dans l’enquête en cours ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.