Avec ou sans voile, la France à la dérive

Le ministre de l’Éducation l’a reconnu lui-même sur France Inter : la question de l’accompagnement des mères voilées « n’est pas un sujet très important ». Suffisamment tout de même pour que M. Blanquer juge opportun d’indiquer que, selon lui, « le voile n’est pas souhaitable dans notre société » (comme si c’était la question), qu’en septembre dernier, il estime devoir condamner une affiche de la FCPE rappelant le droit des femmes voilées à accompagner leur enfant lors des sorties scolaires, ou qu’en février dernier il invite les députés de sa majorité à changer la loi sur le sujet en adoptant un amendement proposé par le « très droitier » Éric Ciotti. On aurait aimé que M. Blanquer traite avec autant d’obstination et d’énergie des sujets effectivement plus importants. Au lieu de s’acharner sur l’accompagnement des élèves par des mères voilées (une infime minorité des mères accompagnatrices), il aurait été préférable de s’attaquer rapidement à « l’accompagnement » des directrices et directeurs d’école suite à la suppression des contrats aidés par le gouvernement. Cela aurait peut-être permis - qui sait ? - d’éviter le drame de l’école de Pantin.

Quel est l’enjeu supposé de cette polémique ? Selon M. Blanquer et ses partisans, rien de moins que l’unité de la République, mise en danger par les attaques contre la laïcité, le communautarisme, et même le séparatisme…

Laissons de côté l’ironie qu’il y a à taxer de communautarisme des femmes qui ont fait le choix de l’école de la République pour leurs enfants, qui prennent le temps de les accompagner lors des sorties scolaires, jusque dans les locaux d’un Conseil régional pour s’y faire insulter. Rappelons simplement que M. Blanquer a effectué toute sa scolarité au collège et lycée Stanislas, établissement privé catholique, et que notre Président de la République, garant de la laïcité, a fréquenté de la 6e à la 1ère La Providence, établissement catholique d’Amiens fondé par des Jésuites. Qui peut être le moins soupçonné de communautarisme ?

L’argument de cette polémique ? Le voile porté par les femmes qui accompagnent leur enfant serait du prosélytisme ; il est assimilé par certains, comme Dominique Schnapper, à « un slogan » islamiste, alors même que la laïcité à l’école obligerait « les accompagnateurs et accompagnatrices à une attitude discrète, garante du respect des consciences » (Tribune dans Le Monde du 8 octobre 2019). Peu importe le paradoxe de cette interprétation : le port du voile, pour quantité de femmes qui le portent, musulmanes ou non, est justement vécu comme un gage de discrétion, en opposition à « l’exubérance » supposée des femmes aux vêtements trop courts. C’est d’ailleurs contre cette « exubérance » ou « indécence » que nombre d’établissements républicains, ou privés catholiques, font la chasse aux jupes courtes, aux cheveux teints, aux piercings, etc. En mars 2017, un lycée de Valence se distinguait par l’interdiction des jeans à trous et des jupes trop courtes... Soumission à l’Islam de la part de la directrice de l’établissement ? Sexisme ordinaire ou communautarisme ? La question est posée…

Une vision courte et fausse du passé de la France

Aujourd’hui en France, les femmes non musulmanes ne portent pas de tissus dans les cheveux, et se dénudent assez largement pour aller à la piscine ou en bord de mer. Cela a-t-il toujours été le cas ?

Les polémiques sur le voile qui empoisonnent régulièrement la vie publique française révèlent plus la méconnaissance de notre passé, même proche, que le manque d’intégration d’une soi-disant communauté musulmane. Le voile ? Rappelons qu’il n’y pas longtemps encore, les femmes françaises se couvraient la tête. Il suffit de se replonger dans des photos de famille pour voir que nos grands-mères et arrières grands-mères ne sortaient pas têtes nues. Le voile a été et reste présent dans nombre de sociétés, qu’elles soient chrétiennes, juives, ou musulmanes. Quasiment partout, et jusqu’en France dans les années 1960, les femmes « en cheveux », c’est-à-dire tête nue, étaient mal vues. Se baigner couvert ? Là encore, reprenons les photos et images d’autrefois, montrant des femmes se baignant en robe, les hommes parfois vêtus d’un justaucorps. La nudité est un phénomène extrêmement récent et circonscrit, qui a fait scandale dans nos sociétés d’après-guerre. Le bikini est interdit en France comme en Italie ou en Espagne à sa sortie en 1949, et il restera interdit dans les piscines allemandes jusque dans les années 1970, principalement en raison des pressions de la « communauté catholique », qui n’avait nul besoin des islamistes pour s’effaroucher. En Chine, où les dangers du soleil sont pris en compte plus qu’ici, garçons comme filles se baignent très habillés. En France, les mêmes qui fustigent « Mai 68 » et ses conséquences néfastes voudraient que ses apports en termes de libéralisation des mœurs s’appliquent à toutes et tous sans distinction. Quelle ironie.

Je ne suis pas sûr qu’imposer le port du bikini lors des compétitions de beach volley aux JO, comme c’est envisagé, soient un signe de l’émancipation des femmes. C’est surtout une « obligation » qui s’impose encore à elles.

Il ne faut pas se voiler la face : le voile a changé de signification aujourd’hui. Le voile est polysémique, il peut porter des significations anciennes, comme en avoir d’autres très éloignées. Il peut être un signe d’obscurantisme religieux, mais cela reste très marginal, ou le signe d’un choix vestimentaire beaucoup moins lourd de sens. Écoutons les paroles des femmes qui le portent, et les interprétations qu’elles en donnent ; nous aborderons ainsi cette question plus sereinement, sans imposer une vision d’hommes à une problématique touchant d’abord les femmes.

Quelle tradition républicaine ?

En faveur de l’égalité hommes-femmes et pour lutter contre le patriarcat, l’exclusion des femmes voilées des sorties scolaires serait une solution. Pour M. Blanquer, le voile n’est pas souhaitable dans notre société car il mettrait à mal l’objectif d’égalité hommes-femmes qu’il porte, en tant que « garant d’une tradition républicaine ». On peut s’interroger sur cette tradition républicaine. De quoi est-elle le nom ?

Quelques chiffres tirés du site de l’UIP, l’Union Interparlementaire, permettent de mettre certains faits en perspective. L’UIP centralise les données des parlements du monde entier, et indique sur son site le pourcentage de femmes dans les parlements nationaux depuis 1995. Si depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 la France se situe autour du 15e rang mondial, avec quand-même moins de 40% de députées (et environ 30% de sénatrices), entre 2002 et 2011 la France a oscillé entre le 59e et le 80e rang mondial, avec 18,9% et 12,2% de femmes à l’Assemblée nationale ! La dernière date donnée par l’UIP est 1995, année où fut élu Jacques Chirac. Les chiffres ne sont pas glorieux : 6,4% de femmes à l’Assemblée nationale, et 5% au Sénat. Étions-nous gouvernés par des Islamistes ? Était-ce la France décrite dans Soumission par Michel Houellebecq ? Non, c’était la France de la « tradition républicaine », patriarcale et machiste, qualités partagées par tant de pays, musulmans, chrétiens, ou même laïques. Il n’y qu’à voir les taux de femmes siégeant dans les Parlements d’Europe de l’Est, des États-Unis, ou d’Asie....

Les mêmes qui veulent légiférer sur les vêtements des femmes aujourd’hui, à droite le plus souvent, oublient que ce sont leurs mouvements qui se sont opposés sans discontinuer au vote des femmes sous la 3e République, faisant de la France un des derniers pays européens où le vote des femmes était interdit, après la Turquie.

Et aujourd’hui, le modèle français d’intégration est-il une réussite ? La France reste un des seuls pays européens et même au monde, où une femme n’a jamais été chef d’État (au contraire des Philippines, de l’Argentine, du Libéria, du Pakistan… la liste est longue). Un des seuls où une unique femme, au cours de notre longue histoire républicaine, a été nommée chef du gouvernement : Edith Cresson. Et on sait quel accueil lui fut réservé à l’époque…

Sur le plan de l’intégration des « minorités », on peine à imaginer l’élection d’un Sadiq Khan, maire de Londres, à la tête d’une grande mairie française. Mairies par ailleurs dirigées à 17% par des femmes, soit, renversons le chiffre, à 83% par des hommes…

Les propos de M. Blanquer sur l’affiche de la FCPE, ainsi que l’interpellation de l’élu Rassemblement national au Conseil régional de Bourgogne-France-Comté, montrent le peu de cas que les élites « républicaines » font de la loi. Car pour l’instant, en attendant qu’elle soit modifiée (et il y a des chances qu’elle le soit, au vu du climat nauséabond entretenu par l’actuel gouvernement), le voile lors des sorties scolaires, en dehors de tout prosélytisme, est autorisé.

Perte du crédit de la France à l’étranger

Plus grave encore : l’information aujourd’hui est mondiale. L’intolérance française à la différence, et son hypocrisie sur les droits de l’homme font le tour du monde. Comment s’inquiéter de la stigmatisation infligée aux Ouigours en Chine, qui a commencé par l’interdiction du port de la barbe, du voile, et autres signes ostentatoires, alors que nous prenons la même direction en France ? Il y a peu, Carrie Lam a pu justifier l’interdiction du port du masque dans les manifestations à Hong Kong en rappelant qu’une telle loi existait déjà en France. Nous perdons peu à peu de notre crédit à l’étranger, là où ce n’est pas déjà fait, et notre « modèle » d’intégration, qui n’en est pas un, n’est imité nulle part ailleurs.

Alors regardons-nous en face. Cessons de stigmatiser, car stigmatiser, comme l’a montré Erving Goffman, c’est enfermer l’individu dans une communauté, au contraire de l’en sortir. La stigmatisation du voile dans la société française ne fait qu’exacerber le sentiment d’agression dans les communautés de celles qui le portent, et chez ceux qui lui vouent une haine féroce en croyant protéger une supposée « identité française ». Cette stigmatisation ne fait que renforcer le communautarisme et la haine chez les identitaires de tous bords.

Tâchons donc de voter des lois qui incluent au lieu d’exclure une partie de la population. Cessons de fustiger de prétendues attaques contre la laïcité, et donnons l’exemple sans hypocrisie en promouvant réellement l’égalité hommes-femmes, et en respectant réellement les valeurs dont nous voulons être porteurs.

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